Lumière sur… Patrick Ducray

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Les philosophes antiques à notre secours

Les philosophes antiques à notre secours, c’est le titre donné à mon blog, il y a plus de 15 ans. Ce ne sont donc pas les Stoïciens que j’ai appelés à notre secours, mais tous les philosophes anciens.

Les premiers billets du blog portent d’ailleurs sur une école rivale du stoïcisme, l’épicurisme.

Les deux écoles, je les connais depuis que j’ai commencé mes études de philosophe, au début des années 70. Je les ai découvertes dans une excellente collection de textes choisis, publiée par les P.U.F. et intitulée « Les grands textes ». C’est Jean Brun, qui s’était chargé de ces deux petits ouvrages, bien utiles encore aujourd’hui, car les textes y sont classés en fonction de la tripartition d’origine stoïcienne, distinguant la logique de la physique et de la morale.

Au début c’est la morale qui retenait le plus mon attention.

J’ai donc commencé par être attentif à des thèses épicuriennes et c’est par l’analyse de l’amour, à travers des maximes d’Épicure et le livre IV du « Natura rerum » de Lucrèce que démarre le blog.

Mais je ne devais pas en rester aux représentants de l’épicurisme, vu que c’étaient tous les philosophes anciens que j’avais appelés à notre secours.

J’ai alors eu l’idée de lire fort méthodiquement ce que nous a laissés d’eux Diogène Laërce dans ses « Vies et doctrines des philosophes illustres », ouvrage composé de dix livres dont le septième consacré aux stoïciens (Zénon, Ariston, Hérillos, Denys, Cléanthe, Sphaïros, Chrysippe). Le premier livre commence avec Thalès et le dernier est tout entier consacré à Épicure (la meilleure édition est celle dirigée par Marie-Odile Goulet-Cazé et publiée en 1999 dans Le Livre de Poche).

Ma lecture obéissait à un principe simple : je cherchais à voir comment les vies et les actions rapportées par Laërce mettaient en scène les croyances philosophiques des philosophes. Mon attention avait été attirée par un article (paru dans un des premiers numéros de la revue « L’histoire ») de Maria Daraki sur les cyniques et précisément sur les deux morts de Diogène de Sinope, tantôt dévoré par les chiens en leur disputant un poulpe cru, tantôt retenant sa respiration. Manifestement, ces morts rapportées ne disaient pas la vérité mais illustraient, incarnaient, mettaient en scène la philosophie cynique : par sa première mort, Diogène mettait en scène son retour à la simplicité animale, loin des inventions de la culture et par sa deuxième mort, il montrait sa surhumanité, révélée par une inhabituelle maîtrise de soi.

J’ai donc cherché à interpréter les anecdotes rapportées par Laërce comme révélant de manière cohérente un style de vie philosophique, je veux dire une manière de vivre montrant les croyances philosophiques. J’ai traité à ce niveau les Stoïciens comme tous les autres (on peut avoir un exemple de cette manière de lire Laërce en se rapportant au premier article consacré à Zénon, le fondateur du stoïcisme, dans le numéro 1 de la revue en ligne Klesis).

Cette longue et patiente lecture étant terminée, mon blog a volontairement perdu de son unité antiquisante, devenant comme un journal de lectures et celles-ci ne se limitant pas aux philosophes anciens, très loin de là, donnant peut-être même une impression de fourre-tout !

Ma lecture des stoïciens

Néanmoins je n’ai pas lâché le stoïcisme : en effet, je me suis ensuite centré longuement sur Sénèque, consacrant une cinquantaine de billets aux dix premières lettres à Lucilius.

En effet, je l’ai toujours beaucoup aimé. Plus humain qu’Épictète, plus intime que Marc-Aurèle, il pardonne en somme au lecteur ses faiblesses, tant il a d’empathie pour les échecs de l’apprenti stoïcien.

Je le trouvais aussi mal traduit dans la traduction de Noblot dont je disposais car son latin très sec était à mes yeux rendu par des phrases trop bavardes. Connaissant par chance le latin, je l’ai commenté précisément en donnant à chaque fois ma propre traduction du passage étudié.

Mais comme je me contente de déchiffrer le grec, je n’ai pas pu faire le même travail avec les « Entretiens » d’Épictète ; cependant, eux aussi, je les ai commentés, non ligne à ligne comme je l’ai fait avec Sénèque mais quand ma lecture suivie et méticuleuse du texte d’Arrien m’inspirait telle ou telle réflexion.

C’est en le lisant que j’ai pris conscience, comme jamais auparavant, de la dépendance de l’éthique stoïcienne par rapport à la métaphysique du Portique : pour faire vite, si le stoïcien doit se représenter tout ce qui lui arrive et plus généralement arrive à tous les hommes comme nécessaire et justifié, ce qui bien sûr, ne veut pas dire agréable ou simplement conforme à leurs attentes, c’est que la réalité dans sa totalité est à la fois divine et rationnelle.

Plus, Épictète a une conception anthropocentrée du monde : les ressources minérales, végétales et animales de la Terre sont dans ce cadre rationnel et divin destinées au service des hommes.

Or, cette métaphysique, qui a manifestement une dimension religieuse (ce n’est pas un hasard si on a pu détourner le « Manuel » d’ Épictète au profit de l’enseignement du christianisme), devient très datée à la lumière de nos connaissances astrophysiques, qui sont beaucoup plus en accord avec la physique épicurienne qu’avec la cosmologie providentialiste du stoïcisme. Aussi à mes yeux n’est-ce pas un hasard si Pierre Hadot est passé d’un engagement chrétien intense à une défense remarquable du stoïcisme.

Dit autrement, est-ce cohérent d’être athée et stoïcien ? Par athée, je veux dire qui ne croit pas aux divinités, quelle que soit leur nature et quel que soit leur nombre. Je me demande en effet si, privant le stoïcisme de son arrière-plan métaphysique, on ne le réduit pas à une technique psychologique, proche de la thérapie cognitive et donc en concurrence justifiée avec une multitude d’autres.

Or, le stoïcisme se veut au départ une science vraie du monde et de l’homme, de laquelle la morale découle quasi déductivement. Mais on réalise vite que si, aujourd’hui, on tient pour vrai l’intégralité du stoïcisme, je veux dire le système logique/physique/morale, ce n’est plus comme science que vaut sa physique, mais comme croyance non-falsifiable au sens poppérien du terme, de la même manière qu’il est possible aujourd’hui d’être et chrétien et éclairé par les sciences (je juge en effet peu crédible en 2020 un engagement stoïcien qui en viendrait à douter de la vérité des sciences de la vie et de la Terre en donnant la primauté à l’explication stoïcienne de la nature).

Cela dit, mon doute ne m’a pas empêché de consacrer, après Épictète, encore une série de billets aux « Pensées à moi-même » de Marc-Aurèle.

Mon rapport avec le stoïcisme

De la lecture attentive de ces trois grands philosophes stoïciens, Marc-Aurèle et Sénèque reconnaissant plutôt leurs propres échecs et Épictète, sévère et drôle à la fois, mettant plutôt le doigt sur ceux de son auditoire, je suis ressorti avec la pensée que la sagesse stoïcienne est un interminable work in progress, au sens où, s’il est possible psychologiquement d’être un apprenti et de ressentir le contentement de progresser, j’ai un fort doute concernant la faisabilité psychologique du but visé, être sage.

On peut faire l’hypothèse que l’irréalisabilité possible du stoïcisme, et donc sa dimension utopique, dérive d’une connaissance insuffisante de l’esprit humain, dont les Stoïciens auraient omis la fragilité et la vulnérabilité essentielles, si soucieux qu’ils furent de faire de la raison humaine une étincelle précieuse de la Raison cosmique (par exemple, l’inconscient, quelle définition qu’on en donne, n’a aucune réalité dans le cadre de la psychologie stoïcienne).

Cela dit, la conscience que j’ai de ce que les hommes sont humains, trop humains pour vivre à la hauteur du stoïcisme, mes doutes concernant la vérité de sa cosmologie et de son anthropologie ne parviennent pas à diminuer l’intérêt constant que j’ai pour cette philosophie et ses avatars.

Il me reste à remercier Maël Goarzin pour m’avoir invité très généreusement, au sein d’un honorable cénacle stoïcien, à exposer et mes enthousiasmes et mes doutes.

Pour citer cet article: Patrick Ducray, "Lumière sur… Patrick Ducray". Publié sur Stoa Gallica le 16 septembre 2020. Consulté le 3 décembre 2020. Lien: http://stoagallica.fr/?p=737.
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