
Introduction
Lorsque nous parlons de l’histoire de l’adhésion au stoïcisme, nous pouvons déceler deux périodes d’intérêt : l’Antiquité et la période du néostoïcisme (XVIe-XVIIe). En plus de celles-ci, il semble qu’une nouvelle « ère » d’adhésion se soit formée dans les trois dernières décennies. La « redécouverte » contemporaine est intéressante, car elle s’est articulée de deux manières différentes. D’une part, des philosophes et académiciens ont essayé de faire sens du matériel source, tout en le réadaptant au goût du jour. D’autre part, des personnes externes au monde de la philosophie se sont intéressées au stoïcisme et l’ont interprété de sorte à aboutir à quelque chose qui pourrait éventuellement être catégorisé de stoïcisme.
Dans cette série d’articles, nous nous sommes donnés comme objectif de traiter trois auteurs contemporains ayant formulé des adaptations possibles de stoïcisme : le « New Stoicism » de Lawrence C. Becker, Le « Reformed Stoicism » de Piotr Stankiewicz et le « Reconsidered Stoicism » de William B. Irvine. En plus de ces philosophes, il semble intéressant de traiter des reprises des auteurs antiques par des milieux externes à la philosophie, que nous qualifions de « stoïcisme populaire ». Parallèlement au traitement de ces adaptations, la série d’articles cherche à répondre aux questions qui surgissent lorsque nous parlons de stoïcismes contemporains, notamment la possibilité même de qualifier ces adaptations de stoïcisme.
Dans cet esprit, le premier article de la série, intitulé « Les stoïcismes contemporains (1) : le « New Stoicism » de Lawrence Becker »[1], traite de la première tentative de réadaptation effectuée par un philosophe. Cependant, ce deuxième article ne porte ni sur son successeur idéologique, ni son successeur chronologique. En effet, comme nous le verrons, le « Reformed Stoicism », se distingue de la tentative de Becker et n’est pas l’itération qui s’en rapproche le plus temporellement. Le choix de présenter ces deux auteurs à la suite vient du fait qu’il soit intéressant de pouvoir contraster la vision de Becker à une conception qui peut paraître non orthodoxe, alors qu’elle a une justification historique au sein du stoïcisme antique. Sans plus attendre, il convient désormais de parler de la genèse du « Reformed Stoicism » de Piotr Stankiewicz.
Piotr Stankiewicz et le « Reformed Stoicism »
Le caractère multi structurel du stoïcisme
Dans le premier article, nous avons présenté la structure tripartite du stoïcisme dans sa forme la plus orthodoxe, afin de rendre compte du fait que Lawrence C. Becker cherche à la maintenir au moment de formuler son « New Stoicism ». Cependant, nous avons aussi mentionné que, malgré le fait qu’il conserve la structure, il adapte le contenu des différentes parties pour rendre compte des changements de paradigme de pensée ayant surgi depuis l’Antiquité. Becker reconnaissait donc le statut problématique de certains préceptes et opte pour une modification du contenu. Néanmoins, nous réitérons qu’il tient à maintenir à tout prix la Physique, la Logique, l’Éthique et le tissu de relation holistique qui les lie.
Piotr Stankiewicz part du même sentiment que celui de Becker : le matériel source est intéressant et procure des préceptes à maintenir, mais cela ne veut pas dire que tout est à garder. La partie qui suscite généralement des réponses négatives est la Physique ; les philosophes que nous traitons dans notre série s’accordent pour dire qu’elle est trop exigeante d’un point de vue métaphysique et ontologique (notamment parce qu’il faudrait accepter l’existence du pneuma ou d’un Univers rationnel duquel nous faisons partie). Il n’est pas question de dire que ces positions sont insoutenables[2]. Néanmoins, ce qui est problématique pour les philosophes traitant du sujet (notamment Becker) est que les sciences actuelles ne permettent pas d’adopter ces doctrines de manière justifiée, au sein du système holistique stoïcien. De fait, pour n’avoir aucune part de la doctrine qui repose sur une forme de foi ou pour garder la caractéristique stoïcienne de support mutuel entre les parties, il faudrait réadapter les points de tensions, comme le fait Becker, ou les supprimer.
La solution qu’adopte Piotr Stankiewicz dans son « Reformed Stoicism » pour ne pas traiter ces points gênants consiste à se débarrasser totalement de la Physique et de la Logique. La solution peut paraître radicale, mais elle est en continuité avec certains auteurs de l’Antiquité.
Ariston de Chios, stoïcien du IIIème siècle avant notre ère, était persuadé que les deux parties de la doctrine qu’écarte Stankiewicz sont redondantes pour la théorie et il n’était pas le seul puisque, au sein du stoïcisme, il y a eu plusieurs propensions à se centrer principalement sur certaines parties, et à leur donner une plus grande importance[3]. De fait, les considérations éthiques ont souvent été l’objet de nombreuses discussions et certains auteurs ont des œuvres qui semblent traiter principalement de questions qui rentrent dans la partie Éthique. Néanmoins, elle n’est pas la seule ayant été favorisée. En effet, ayant formalisé la théorie stoïcienne et écrit un nombre incalculable de traités de logique, Chrysippe était fortement admiré. À la suite de ses efforts, il est dit que beaucoup de stoïciens antiques voulaient se concentrer pleinement sur la partie de la Logique. Dans les Entretiens, il semble qu’Épictète corrobore ce fait historique en condamnant le fait de s’adonner purement aux considérations logiques, lorsqu’il met en garde ses élèves contre le fait de s’écarter de la pratique et de s’adonner purement à la résolution des syllogismes (Entretiens, III, 21)[4]. Parallèlement, il aurait aussi effectué des avertissements contre le fait de négliger la Logique (Entretiens, II, 25)[5], soulignant à nouveau l’importance d’une vision holistique des trois parties du stoïcisme.
Dans cette perspective, Piotr Stankiewicz n’est pas le premier stoïcien à se centrer sur une seule partie ou à se séparer de la structure tripartie classique. Néanmoins, pour ce faire, il faut que la démarche soit justifiée et qu’elle réponde aux objections qui ont été faites à ceux ayant déjà essayé de le faire. Ainsi, il convient d’observer le fonctionnement du « Reformed Stoicism », en rendant compte des raisons pour lesquelles l’Éthique serait la seule partie pertinente. Toutefois, avant de passer à une partie qui risque de plus accentuer les divergences entre le stoïcisme réformé et les formes antiques orthodoxes, il paraît important de souligner les points qui rattachent l’œuvre de Stankiewicz au matériel source qu’il cherche à réadapter.
Héritages de l’Antiquité
L’introduction de l’œuvre principale de Stankiewicz, Manual of Reformed Stoicism, nous amène très vite à l’objectif principal des stoïciens réformés : « apprendre ensemble comment bien vivre et de manière heureuse »[6]. Le but annoncé dénote deux points que nous pouvons rapporter aux versions antiques. D’une part, le fait de mentionner le terme « ensemble » pourrait indiquer que l’adaptation souhaite maintenir le caractère cosmopolite important des stoïcismes antiques. L’emphase mise sur l’articulation de l’homme au sein de la société par des auteurs comme Marc-Aurèle était aussi reprise par Lawrence C. Becker, mais l’aspect cosmopolite du stoïcisme réformé sera à rediscuter, car il n’est pas encore explicite et nous ne pouvons pas encore estimer qu’il est maintenu dans cette adaptation. D’autre part, nous percevons que le « Reformed Stoicism » s’accorde avec ses ancêtres sur le fait de concevoir la vie bonne comme étant intrinsèquement liée au bonheur. Néanmoins, il faut préciser au public non-avisé que cela n’est de loin pas une spécificité du stoïcisme. Bien que cela peut paraître évident, il reste pertinent d’indiquer que le grand rival historique du stoïcisme, l’épicurisme, effectue la même association.
Une autre ressemblance avec les versions antiques est l’importance de l’agentivité. En effet, Piotr Stankiewicz dit que le « Reformed Stoicism consiste à prendre plaisir en faisant usage de notre agentivité »[7]. Il qualifie l’usage de celle-ci comme quelque chose d’universel et commun à tous, avant même de développer son fonctionnement. À partir de cette première description, il est possible de relier le stoïcisme réformé à ses aïeuls, sur la base du fait que ceux-ci croyaient aussi en son universalité. Pour être plus précis, il faut comprendre que tout être rationnel a cette capacité, car c’est proprement l’usage de la raison qui correspond à l’agentivité. Comme nous le verrons par la suite, cette description ne correspond pas exactement à celle du « Reformed Stoicism », mais au moins l’universalité de l’agentivité serait maintenue a priori.
La dernière ressemblance que nous mettrons en avant vient de l’importance mise sur la pratique d’exercices. Le stoïcisme antique est une philosophie pratique, ce qui implique qu’il ne suffit pas de conceptualiser ou de théoriser du contenu, mais il faut l’appliquer correctement. Les anciens ont compris qu’il faut du temps pour agir systématiquement de la bonne manière et conseillent donc de faire des exercices pratiques pour s’améliorer. Le « Reformed Stoicism » prend appui sur cette idée, car il est important pour Stankiewicz que son adaptation soit le plus pratique possible. Ainsi, les prescriptions données dans le livre servent d’exercices à mettre en place pour atteindre les objectifs du stoïcisme réformé.
Comme nous pouvons le constater, le Manual of Reformed Stoicism indique dès son introduction que la théorie proposée s’inscrit dans une continuité théorique et intellectuelle avec les versions de l’Antiquité. Néanmoins, les ressemblances que nous décelons ne sont que superficielles. En effet, nous avons vu dans la sous-partie précédente que cette version réformée se sépare déjà d’une version orthodoxe dans sa structure, avant même d’adresser la raison pour laquelle elle le fait. Par ailleurs, si nous nous penchons sur le fonctionnement général de la théorie, nous comprendrons que, une fois développés, les points de similitude ne sont pas réellement avérés. Ainsi, il convient désormais de se pencher sur le fonctionnement général du « Reformed Stoicism », tout en mettant en lumière à quel point son contenu se sépare des diverses doxas stoïciennes de l’Antiquité.
Le fonctionnement du « Reformed Stoicism »
Comme son nom l’indique, le « Reformed Stoicism » part du principe qu’il faut réformer la doctrine de base. La première motivation formulée pour ce changement est simplement que les temps ont changé et que les stoïciens doivent évoluer. Pour Becker, une grande raison pour laquelle le stoïcisme devait être modifié était l’évolution des sciences. Or, quel changement motive le « Reformed Stoicism » ? Si nous comparons le point de vue de Stankiewicz et celui d’Épictète, nous devrions dire que c’est la manière de voir le monde qui est différente.
Pour étayer ce propos, il faut commencer par parler de l’objectivité telle qu’elle est conçue par les stoïciens de l’Antiquité. Pour les anciens, il existe des faits et une vérité objective et immuable que les êtres humains peuvent observer par le biais de l’analyse scientifique. Additionnellement, un des exercices qu’il est conseillé de faire est celui de se pencher sur le monde qui nous entoure pour arriver aux conclusions vraies en tout temps. La vérité objective est d’autant plus fondamentale, car au moment de subir une action, les stoïcismes antiques dictent qu’il faut se résoudre simplement à ce qui est, et non pas à nos impressions subjectives. En ce sens, toute la théorie stoïcienne de l’Antiquité tourne autour de notre capacité à saisir la vérité par la raison et de se séparer des maux engendrés par nos impressions biaisées des événements.
Piotr Stankiewicz se sépare totalement de cette vision, puisqu’il dit que « le monde dans lequel nous vivons n’est pas un monde de faits, de choses et d’événements, mais un monde de nos narrations de faits, de choses et d’événements »[8]. Pour être plus précis, l’épistémologie du stoïcisme réformé indique que notre appréhension du monde se fait de manière indirecte, par le biais d’une reformulation narrative des événements. Dans cette perspective, lorsque je sens la douce caresse du soleil contre ma joue et je me sens heureux, ce n’est pas le soleil qui me rend heureux, mais c’est une narration qui me donne l’impression que cet événement m’apporte du bonheur. Parallèlement, si je me sens malheureux au moment où ma glace tombe par terre, c’est parce que j’ai formulé inconsciemment une narration au sein de laquelle cette occurrence avait une valeur négative. Ainsi, toute instance de bonheur ou de mécontentement est issue d’une valorisation posée sur un récit construit par soi-même, de manière consciente ou inconsciente. Bien que la création de récit puisse se faire inconsciemment, le processus reste en notre contrôle. En effet, la création inconsciente de narrations ne surgit qu’à partir de croyances conscientes, ce qui implique qu’il faut intervenir sur celles-ci pour ne plus subir de maux d’origine inconsciente. Ainsi, si nous nous responsabilisons dans ce processus de création de narration, alors nous en sommes maîtres conscients.
La responsabilisation sert de première étape au « Reformed Stoicism », puisque, une fois le stade de narrateur conscient atteint, nous avons désormais le pouvoir de nous débarrasser des narrations que Stankiewicz estime inutiles. Pour ce faire, il faut commencer par distinguer les narrations redondantes de celles qui sont bénéfiques et, pour faire simple, elles correspondent à celles qui nous causent des émotions négatives. Ensuite, si les narrations qui nous causent du tort ne disparaissent pas en les ayant simplement décelées et qualifiées d’inutiles ou fausses, il faut s’en débarrasser de manière plus active. Afin de les éradiquer, l’auteur propose de combattre le feu par le feu, c’est-à-dire d’employer des narrations secondes pour contrecarrer les premières. Pour illustrer cela, Stankiewicz présente le scénario de quelqu’un qui voit le post des vacances d’un ami sur les réseaux sociaux et ce-dernier semble s’être bien amusé. Au premier abord, il est possible que la personne voyant les posts soit jalouse. Cependant, ce ressenti néfaste n’est que la conséquence d’une narration présentant l’idée que l’observateur aurait voulu être à la place de la personne en vacances. Ainsi, pour se préserver de l’émotion négative, elle peut décider de créer une nouvelle narration qui dit qu’en fait elle ne voulait pas initialement être en vacances et que ce post ne lui donne pas envie d’y être. Elle a donc modifié sa réalité pour ne pas souffrir à partir d’un prompt à caractère neutre.
L’exemple des vacances peut paraître trivial, mais, le « Reformed Stoicism » se veut tout aussi applicable dans les situations plus sérieuses que cherchent à traiter les versions antiques. Néanmoins, bien qu’ils ciblent les mêmes sujets, il faut contraster les différentes solutions de ces approches. Si nous prenons l’exemple de la mort, les versions antiques diraient qu’il faut cesser d’être effrayé, car la mort est quelque chose qui est objectivement neutre du point de vue moral et que c’est notre impression de la mort qui nous fait du mal. Pour cesser d’en avoir peur, il faut donc se rendre à l’évidence de sa neutralité objective du point de vue moral et du fait que c’est un événement naturel du point de vue de la Physique. Le stoïcisme réformé dit que la peur de la mort provient d’une narration inutile et que, pour combattre ce fléau, il est possible d’écrire une narration positive qui s’en débarrasse. Nous pourrions donc percevoir la mort comme l’accomplissement poétique et nécessaire de notre vie, afin d’attribuer un caractère positif à la mort. Que ce soient les stoïcismes antiques ou la version réformée, aucune adaptation perçoit la manière de traiter les événements difficiles comme une pratique aisée. En effet, à la fois dans le « Reformed Stoicism » et dans les versions antiques, il est conseillé de se préparer aux éventuelles situations complexes par le biais d’expériences de pensées. Par ailleurs, il est aussi conseillé de pratiquer le plus possible les méthodes prescrites pour les perfectionner. Il y a donc quelques points de ressemblance entre le stoïcisme réformé et les stoïcismes de l’Antiquité. Cependant, le point de divergence principal est conséquent. Les stoïciens antiques sont d’accord avec le fait que les représentations sont la cause de nos maux et qu’il faut les modifier pour résoudre ce problème. Néanmoins, la modification se fait pour aboutir sur un point de vue du monde qui est conforme à une réalité objective. Le stoïcisme réformé, quant à lui, n’accorde pas d’importance à la vérité et encourage les récits fictifs qui nous confortent, ce qui n’est aucunement accepté par les stoïcismes antiques.
Ayant exploré le fonctionnement du « Reformed Stoicism », il devient clair pourquoi un abandon de la Physique et de la Logique est opéré. En plus du fait que Stankiewicz affirme que les composantes de ces parties ne sont pas souhaitables, car elles nous éloigneraient de l’aspect pratique du stoïcisme, le fondement même de celles-ci est incompatible avec le « Reformed Stoicism ». Si nous prenons la Physique des stoïcismes de l’Antiquité, il est évident que celle-ci repose une forme de vérité objective, car elle représente la partie qui prend la vérité en soi comme un objet d’étude. Par ailleurs, la Logique est, elle aussi, liée à la vérité, car elle emploie des propositions avec des valeurs de vérité pour devenir la méthode scientifique employée par la Physique. À l’inverse, le stoïcisme réformé « repose sur l’utilité des narrations plutôt que sur la véracité de celles-ci »[9] et perçoit notre rapport au monde comme quelque chose qui ne repose pas sur la vérité, mais sur nos narrations. Ainsi, toute partie ayant à son centre une forme de vérité objective est redondante, car la notion de vérité même n’est pas pertinente pour le « Reformed Stoicism ».
Le rejet de la vérité, mettant de côté la Physique et la Logique suscite non-seulement des questions, mais aussi des critiques. Nous avions dit qu’Épictète avait effectué des mises en garde contre la négligence de la structure tripartite, mais des auteurs contemporains se sont aussi penchés sur les difficultés rencontrées par l’abandon de ces aspects. Ainsi, il convient désormais de se pencher sur les problèmes que rencontre le « Reformed Stoicism » et sur les critiques qui lui sont formulées.
Les problèmes et les critiques
Pour commencer les critiques, nous allons discuter de l’abandon de la Logique et des problèmes que cela engendre. La justification de la séparation du « Reformed Stoicism » avec la partie logique de la philosophie stoïcienne repose sur sa redondance pour la théorie. Pour l’auteur, la Physique est trop lourde métaphysiquement et la Logique n’a rien à apporter à une Éthique qui ne s’intéresse pas aux valeurs de vérité. Néanmoins, Épictète affirmerait que Stankiewicz ne peut pas justifier son abandon sans avoir recours à la Logique elle-même. En effet, pour formuler un argument valide et convaincant, le philosophe contemporain doit employer des règles logiques, car elle est le champ de la philosophie qui permet de formuler des bons arguments. Ainsi, par définition, il est impossible d’effectuer une justification raisonnée de l’abandon de la Logique sans employer la Logique elle-même. En plus de cet argument particulièrement frappant, il est possible de s’attaquer à l’élément qui pousse Stankiewicz à se débarrasser de la Logique et de la Physique : le caractère non-pertinent de la vérité.
Le « Reformed Stoicism » affirme que nous vivons dans un monde qui ne consiste pas en un agrégat de faits et d’événements, mais dans un monde de récits narratifs autour de ceux-ci. Toutefois, il ne semble pas du tout évident que ce postulat soit le cas, puisqu’une bonne partie de notre société dépend du fait qu’il soit possible d’accéder à ces faits de manière directe. Bien que cela soit de moins en moins évident dans un monde où les fakes news et les alternative facts semblent prendre beaucoup de place, les sciences brutes permettant au monde de fonctionner, et affirment qu’une forme de vérité objective existe. Par ailleurs, la possibilité d’atteindre cette vérité a poussé celles-ci vers une direction qui a permis des innovations importantes et contribué à l’essor de nouvelles technologies.
Stankiewicz pourrait rétorquer que l’importance de la vérité dans les sciences ne retire pas le fait que celle-ci est impertinente du point de vue moral, et donc du point de vue du « Reformed Stoicism », qui se centre uniquement sur l’Éthique. Le problème de cet argument est que l’abandon de la vérité engendre des conséquences morales qui ne sont pas spécialement intuitives. Pour illustrer cela, prenons un exemple :
Imaginons un village sur le point de passer une saison hivernale difficile. Parce que le froid s’annonce rude, les habitants du village ont récolté une quantité abondante de nourriture pour les mois à suivre. Bien qu’ils fussent préparés, une tempête s’abat sur eux. Le résultat est désastreux : la moitié de la nourriture s’est envolée et seule une quantité suffisante reste pour les adultes et non les enfants. Face à cela, les adultes du village doivent prendre une décision, soit les adultes s’empressent de réunir plus de nourriture avant la fin de l’automne, soit les enfants n’auront pas assez de nourriture.
Face à cet exemple, le problème du « Reformed Stoicism » est que celui-ci permet la possibilité d’entrevoir la deuxième option comme étant la plus viable. En effet, si les adultes se disent que la deuxième option est « une bonne occasion pour pratiquer le jeûne et former des enfants résilients », alors elle peut être conçue comme une alternative meilleure que la première option. Par ailleurs, si nous fournissons un récit narratif tout aussi bon pour les deux options, le stoïcisme réformé ne permet pas la possibilité de trancher en faveur d’une alternative ou d’une autre. La raison pour laquelle cela se produit est que la théorie ne peut pas avoir recours à des métriques objectives pour évaluer les deux narrations, puisque la vérité et l’objectivité sont estimées impertinentes. La seule chose qui compte est donc la perception subjective d’une situation et notre capacité à nous débarrasser de narrations inutiles. Ainsi, pour autant que nous arrivons à mieux vivre un événement par une narration plutôt qu’une autre, alors elle est la bonne option. Donc, si les deux options ont le même résultat, alors elles sont tout aussi bonnes.
Finalement, en plus des problèmes qui surgissent par l’abandon de la vérité, il convient de mentionner que le « Reformed stoicism » tend à se contredire au sujet du cosmopolitisme. Pour commencer, Stankiewicz annonce que la réforme cherche à se séparer de tout type d’universalité et d’objectivité. Puis, il annonce que le stoïcisme réformé n’est pas pour tout le monde, puisqu’il ne concerne que les individus cherchant une vie de bonheur par l’eudémonie. Toutefois, il affirme aussi que l’agentivité est le trait universel qui rassemble les êtres humains dans une structure cosmopolite. Puis, nous avions déjà relevé que le terme « ensemble », dans l’objectif général du « Reformed Stoicism », semblait impliquer une volonté cosmopolite, alors que l’aspect purement subjectif du processus de narration semble isoler l’individu du monde externe. Ainsi, bien que Stankiewicz valorise le cosmopolitisme, sa théorie semble plutôt s’accorder avec une forme d’individualisme particulièrement fervent dans nos sociétés occidentales, qui veut que nous mettions l’emphase sur nos volontés et perspectives personnelles. En ce sens, il est difficile de qualifier le « Reformed Stoicism » de philosophie favorisant une vision du monde cosmopolite.
Conclusion et réflexions
Dans son Manual of Reformed Stoicism, Piotr Stankiewicz propose une réadaptation des stoïcismes antiques qui cherche à optimiser la théorie pour qu’elle nous soit plus utile et qu’elle soit plus conforme à une vision du monde actuelle. Puisqu’il conçoit notre rapport au monde comme quelque chose qui dépend de récits que nous construisons, il estime que la vérité et les faits ne sont pas déterminant pour nous. La conséquence de cette interprétation est qu’il rejette la structure tripartite classique du stoïcisme pour se centrer sur l’Éthique. Bien que cette position ne soit pas orthodoxe, elle a en réalité déjà été adoptée par Ariston de Chios. Pour revenir à la particularité du « Reformed Stoicism », les récits narratifs peuvent être tantôt utiles et contribuer à notre bonheur, tantôt inutile et nous causer du tort. Néanmoins, peu importe le résultat, les récits narratifs sont entièrement formés par nous-même et, pour vivre une vie bonne, il faut faire en sorte de se débarrasser des narrations inutiles. Pour ce faire, l’auteur recommande de formuler des narrations positives pour remplacer les négatives. Elles ne doivent pas forcément se fonder sur la vérité, car elle n’est pas perçue comme pertinente. Ainsi, pour autant que les récits nous causent du bien, ils sont valides. En somme, bien qu’il existe des versions antiques qui essaient de se séparer de la Physique et de la Logique, la grande innovation du stoïcisme réformé est cette notion de narration, qui passe par un abandon de la vérité objective.
Pour ce qui est des critiques, nous avons vu que l’abandon de la structure tripartie semblait difficile déjà pour Épictète. Néanmoins, c’est l’abandon d’une vérité objective qui semble mettre le plus à mal le stoïcisme réformé. En plus de ces problèmes, la position de Stankiewicz sur l’aspect cosmopolite du « Reformed Stoicism » ne semble pas rendre compte du fait que la théorie en soi paraît aller à l’encontre du cosmopolitisme. À la suite de ses adaptations conséquentes du matériel source, le « Reformed Stoicism » reçoit plusieurs critiques importantes et il convient désormais de voir comment cela rentre en relation avec les questions posées dans le premier opus de notre série d’articles.
Si nous revenons aux possibles conditions nécessaires ou suffisantes pour qu’une théorie puisse être considérée comme une forme de stoïcisme, nous avions mentionné dans l’article portant sur le « New Stoicism » plusieurs candidats possibles.
- Dans celui-ci, nous avions émis la possibilité que la structure tripartite soit une condition nécessaire. Or, si le « Reformed Stoicism » doit être considéré comme une forme de stoïcisme, la structure tripartie ne peut pas l’être. Elle pourrait être une condition suffisante, mais cela impliquerait qu’il suffit d’avoir la structure du stoïcisme pour l’être et cela semble insuffisant, car il paraît intuitif qu’il faille un rapport au contenu d’une manière ou d’une autre. Ainsi, soit la structure tripartite est non pertinente pour qu’une théorie puisse être considérée comme du stoïcisme, soit le « Reformed Stoicism » n’en est pas.
- Similairement à la structure tripartite de la philosophie stoïcienne, nous avons mentionné la notion de structure holistique comme candidate. Néanmoins, le résultat est le même que pour l’articulation tripartite : soit elle est nécessaire, soit le « Reformed Stoicism » n’est pas qualifiable de stoïcisme.
- Troisièmement, le traitement de thématiques ou notions similaires a aussi été apporté comme possible condition nécessaire ou suffisante. Lorsque nous parlions du « New Stoicism », nous avons énoncé que celui-ci s’intéressait au concept du sage, à la science et à la nature, tout comme les itérations antiques. Le « Reformed Stoicism » cherche activement à se séparer des thématiques liées à la Physique et à la Logique. Toutefois, tout comme l’adaptation de Becker, la forme réformée du stoïcisme proposée par Stankiewicz traite activement des mêmes thématiques éthiques (notamment la mort, le sage, la vie bonne). En ce sens, le traitement de notions similaires peut être une condition nécessaire ou suffisante, mais puisque le « Reformed Stoicim » ne parle que d’Éthique, il faudrait peut-être restreindre la condition à des thématiques qui appartiennent uniquement à cette partie.
- La quatrième condition énoncée postulait que la réadaptation doit s’accorder avec des doctrines phares. Le « New Stoicism » et le « Reformed Stoicism » se concilient principalement avec les versions antiques sur l’importance de l’agentivité humaine. Additionnellement, l’aspect eudémonique et l’importance de la pratique sont aussi des éléments phares. Néanmoins, outre ces quelques points, il semble que peu de points d’accords soient présents. Ainsi, cette condition pourrait être nécessaire, mais n’a pas assez d’impact pour être suffisante.
- Finalement, le dernier candidat consiste en l’usage de la philosophie stoïcienne comme base de la réflexion, de manière consciente ou inconsciente. Sur ce point, nous pourrions dire que le « Reformed Stoicism » et le « New Stoicism » se rejoignent. Cependant, l’idée que les adaptations doivent avoir simplement l’intention de se baser sur une version antique relie de manière plus évidente les deux théories. En ce sens, elle pourrait servir de condition nécessaire ou suffisante intéressante et il faudra en tenir compte dans la suite de la série.
Tout comme dans le premier article, il n’est pas question encore de trancher et d’annoncer si l’existence de stoïcismes contemporains est possible, si les conditions mentionnées sont celles qui permettent de trancher entre les différentes adaptations que nous voyons et si le « Reformed Stoicism » rentre dans la catégorie de stoïcisme. De fait, c’est le dernier article de la série qui s’occupera de prendre en main ces questions. Néanmoins, nous avons précisé dans cet article l’impact du fait de considérer le « Reformed Stoicism » comme une version contemporaine de stoïcisme, en particulier sur les conditions pour être admis dans la catégorie. Afin de continuer notre parcours et d’ajouter de la nuance à nos réponses aux questions posées dans le premier article, nous nous pencherons dans le prochain opus sur ce que nous appelons le « Reconsidered Stoicism » de William B. Irvine.
Références
Livres :
- Diogène Laërce, Vies et Doctrines des Stoïciens, Paris : Librairie Générale Française, 2006.
- Epictète, Entretiens : livres I à IV, Paris : Editions Gallimard, 1993.
- Epictète, Manuel d’Epictète, Paris : Flammarion, 2015.
- Stankiewicz, Piotr, Manual of Reformed Stoicism, Delaware: Vernon Press, 2020.
Articles/Sites
- « Episode 91: A Manual of Reformed Stoicism with Piotr Stankiewicz », Stoic Solutions Podcast (site en ligne), <https://justinvacula.com/2020/04/16/episode-91-a-manual-of-reformed-stoicism-with-piotr-stankiewicz/>, (réf. 26.05.2024).
- « From ancient to new Stoicism: V—Piotr Stankiewicz’s Reformed Stoicism », Figs in Winter (site en ligne), < https://figsinwinter.substack.com/p/from-ancient-to-new-stoicism-vpiotr>, (réf. 26.05.2024).
- Gourinat, Jean-Baptiste, « Le stoïcisme hellénistique », Le stoïcisme, Presses Universitaires de France, 2017. pp. 7-83.
- « Manual of Reformed Stoicism (Piotr Stankiewicz) », Un regard stoïcien (site en ligne), <https://unregardstoicien.com/2020/08/15/manual-of-reformed-stoicism-piotr-stankiewicz/>, (réf. 16.03.25).
- Martinez, Tristan, « Les stoïcismes contemporains (1) : le « New Stoicism » de Lawrence Becker », Stoa Gallica (site en ligne), <https://stoagallica.fr/les-stoicismes-contemporains-1-le-new-stoicism-de-lawrence-becker/>, (réf. 25.02.2025).
- « Piotr Stankiewicz | Correcting Our Perceptions & Reforming Stoicism (And Much More!) », The Practical Stoic with Simon Drew (site en ligne), <https://www.simonjedrew.com/piotr-stankiewicz-correcting-our-perceptions-redefining-stoicism-and-much-more/>, (réf. 26.05.2024).
[1] Martinez, Tristan, « Les stoïcismes contemporains (1) : le « New Stoicism » de Lawrence Becker », Stoa Gallica (site en ligne), <https://stoagallica.fr/les-stoicismes-contemporains-1-le-new-stoicism-de-lawrence-becker/>, (réf. 25.02.2025).
[2] Sur la question d’adhésion aux préceptes considérés métaphysiquement lourds, la deuxième partie du mémoire qui sert de point de départ à cette série d’articles consiste en une expérience où nous avons testé l’adhésion aux préceptes de la Physique et l’Éthique. Le résultat de ce travail de philosophie expérimentale semble suggérer que les personnes sont à même d’adopter ces points que les philosophes tendent à prendre comme trop lourd. Néanmoins, pour éclairer le sujet, il conviendrait de travailler plus profondément sur cette idée pour déceler les causes de cette adhésion.
[3] Gourinat, Jean-Baptiste, « Le stoïcisme hellénistique », dans Le stoïcisme, Presses Universitaires de France, 2017, p.14.
[4] Epictète, Entretiens : livres I à IV, Paris : Editions Gallimard, 1993, p.238.
[5] Epictète, Entretiens : livres I à IV, Paris : Editions Gallimard, 1993, p.180.
[6] Stankiewicz, Piotr, Manual of Reformed Stoicism, Delaware: Vernon Press, 2020, p.ix, traduit par moi-même.
[7] Idem.
[8] Ibid., p.3.
[9] Ibid., p.x.