
L’année 2025 est dorénavant derrière nous, et elle s’est montrée assez éprouvante pour moi dans une certaine mesure, mais encore plus pour un certain nombre d’entre vous. Que ce fût une coïncidence ou non, la santé mentale avait été désignée Grande Cause Nationale de l’année passée. Et je ne sais si c’est dû à la vigilance demandée dans le cadre de cette campagne informationnelle, ou une simple relation conjoncturelle, mais je n’ai pu m’empêcher de constater une augmentation des cas de syndromes d’épuisement professionnel. Ce constat m’interroge tout autant sur leurs causes et conséquences, qu’il me concerne sur la prévention des risques de futures apparitions chez mes collègues ou moi-même.
Le syndrome d’épuisement professionnel est une pathologie de civilisation, combinant une fatigue profonde, un désinvestissement professionnel et un sentiment d’échec résultant d’un stress chronique. L’épuisement professionnel n’est pas seulement une détresse individuelle, mais un indicateur que les structures organisationnelles et sociales ont échoué à préserver l’intégrité morale et psychique des individus, en exigeant d’eux une adhésion contrainte et moralement destructrice à un système de domination, menant à la déshumanisation du travail et à la dissolution des liens sociaux et éthiques.
L’épuisement, en effet, n’est pas seulement physique ou psychique, il est également éthique, lié à la perte du sens de ce qui dépend réellement de nous. La souffrance éthique exprime le fait d’avoir accepté d’agir à l’encontre de notre propre morale. Elle est caractérisée, malgré un engagement personnel souvent élevé, par la contrainte de mal travailler et l’injonction de faire fi des règles de son métier et de son ethos professionnel. Devoir constamment transiger avec son éthique professionnelle sous contrainte organisationnelle ou managériale révèle une rupture fondamentale entre l’action individuelle et le bien commun ou les valeurs supposées de l’entreprise.
Cette nouvelle forme de pâtir au travail renvoie directement à la notion de consentement à une servitude volontaire. Or, le Stoïcisme, au long des siècles, a travaillé à libérer l’Homme de toutes les formes d’aliénation : tyrannie des sens et des biens éphémères, tyrannie de l’opinion, tyrannie des événements et des maîtres.
« Dès que le plus faible des hommes a compris qu’il peut garder son pouvoir de juger, tout pouvoir extérieur tombe devant celui-là » – Alain, Propos sur des philosophes, 1961.
Sic Semper Tyrannis – Sic Semper Systema
Ainsi, au-delà des causes pathogènes d’organisation du travail, il m’est apparu intéressant d’envisager, à travers la philosophie stoïcienne, le mécanisme interne qui finit par transformer la contrainte externe en aliénation psychique, et de penser le travail moderne comme une double tyrannie : extérieure (organisationnelle, hiérarchique, managériale) et intérieure (jugements, valeurs, rôles).
Ce sont des réflexions sur ce sujet que je me propose d’explorer et de partager avec vous, et ce, en m’appuyant sur des exemples historiques. J’espère que ces quelques pensées vous éclaireront sur votre propre rapport au travail et vous seront un soutien utile pour toutes difficultés qui pourraient se présenter à vous en 2026.
Le monde du travail contemporain ne repose plus généralement sur la figure classique du tyran. La domination y est souvent subtile, mais systémique : objectifs irréalistes, injonctions paradoxales, évaluation permanente, pression constante. Le pouvoir ne s’incarne alors plus forcément dans une personne identifiable ; il est diffus, normalisé, internalisé. Pour autant, il me semble que la réflexion stoïcienne sur la manière de conserver sa liberté intérieure face à une domination extérieure reste pertinente aujourd’hui dans le cadre du monde du travail.
Du tyran extérieur et des limites de son pouvoir légitime
La liberté se définit habituellement contre le pouvoir, par nature oppressif et potentiellement tyrannique. Les stoïciens, n’étant pas à un paradoxe près, articulèrent l’idée de liberté et l’affirmation selon laquelle les philosophes ne s’opposent pas à l’autorité des rois et des tyrans, comme cela transparaît dans cette citation :
« – Vous autres philosophes, vous enseignez donc à mépriser les rois ? – Jamais de la vie ! Qui d’entre nous enseigne à avoir des prétentions dans les domaines où les rois exercent leur pouvoir ? Mon pauvre corps, prends-le ; prends mes biens, prends ma réputation, prends ceux qui m’entourent. Si je persuade des gens d’avoir des prétentions en ces matières, qu’on me fasse des reproches, ce sera à juste titre. – Oui, mais je veux aussi commander à tes jugements. – Qui t’a donné ce pouvoir ? Comment peux-tu vaincre le jugement d’autrui ? – En suscitant la peur, je le vaincrai, dit-il. Tu ignores qu’alors c’est le jugement lui-même qui s’est vaincu, et qu’il n’a pas été vaincu par un autre. La faculté de choix, rien d’autre ne peut la vaincre, elle seule en est capable. » – Épictète, Entretiens, Livre I, 29, 9-12.
Derrière l’ironie de ce passage, se trouve à l’œuvre une conception originale de la liberté. Cette conception s’enracine dans une distinction fondatrice entre deux domaines d’autorité : l’autorité sur nos propres jugements et l’autorité sur des choses telles que les corps, les possessions et les réputations (dénommées indifférentes par les stoïciens). L’autorité du tyran est limitée au second domaine et n’a aucune légitimité concernant le premier. Il n’est pas difficile de reconnaître que cette distinction entre deux domaines d’autorité recoupe exactement celle, plus classique, entre « les choses qui dépendent de nous » et « les choses qui ne dépendent pas de nous » :
« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Dépendent de nous, d’une part, le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion et en un mot toutes nos activités propres. Ne dépendent pas de nous, d’autre part, le corps, nos biens matériels, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures et en un mot tout ce qui n’est pas notre activité propre. Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres, non entravées, non empêchées, tandis que les choses qui ne dépendent pas de nous sont faibles, serviles, entravées, étrangères. » – Épictète, Manuel, 1, 1-2.
Ainsi, le philosophe reconnaît aux rois et aux tyrans un pouvoir « dans le domaine où ils ont autorité ». Ce domaine est limité, légalement, de sorte que si le roi ou le tyran s’improvise à vouloir également régenter le domaine du jugement, il lui est rétorqué que rien ni personne ne lui a conféré une telle autorité. Cette pensée philosophique touche à l’essence même des fondements du pouvoir, à savoir les questions de la légitimité et de la souveraineté.
« Est-ce pour cela que le tyran suscite la crainte ? […] À d’autres d’en juger ainsi ; en ce qui me concerne, j’ai tout examiné, personne n’a de pouvoir sur moi. […] ‘‘Ne suis-je pas le maître de ton corps ?’’ Quel rapport avec moi ? ‘‘De ton maigre bien ?’’ Quel rapport avec moi ? ‘‘N’ai-je pas le pouvoir de t’exiler, de te jeter en prison ?’’ Encore une fois, tout cela et mon pauvre corps tout entier, je te les abandonne sur le champ, quand tu voudras. Essaie ton pouvoir sur moi, et tu sauras jusqu’où il s’étend. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 7, 16-18.
La liberté est définie également comme l’autorité sur soi, de s’occuper soi-même de ses affaires propres. Être libre, signifie être en accord avec sa raison, c’est-à-dire se gouverner soi-même, devenir autonome, plutôt que de s’en remettre à un autre.
« Eurysthée de son côté, qui était roi d’Argos et de Mycènes, ne l’était pas en réalité puisqu’il ne régnait même pas sur lui-même ; tandis qu’Héraclès exerçait le pouvoir et le commandement sur la terre et la mer tout entières, il les purgeait de l’injustice et du désordre, y introduisais la justice et la piété, et tout cela il l’accomplissait bien qu’il fût nu et solitaire. […] Sur quoi se reposait-il ? Non pas sur sa réputation ni sur ses richesses ni sur les pouvoirs qui étaient les siens, mais sur sa force à lui, c’est-à-dire ses jugements sur ce qui dépend ou ne dépend pas de nous. Eux seuls, en effet, rendent les hommes libres, les affranchissent des obstacles, eux seuls font redresser la tête aux humiliés et permettent de regarder en face, droit dans les yeux, les riches et les tyrans. Voilà le cadeau du philosophe. » – Épictète, Entretiens, Livre III, 26, 29-36.
L’essentiel de la doctrine stoïcienne sur la liberté consiste donc à affirmer que, si nous nous en tenons à ne nous occuper que du domaine qui dépend de nous, domaine sur lequel nous avons l’autorité, alors nous serons libres.
« Souviens-toi, donc, que si tu crois libres les choses qui par nature sont esclaves, et si tu crois tiennes celles qui te sont étrangères, tu seras empêché, affligé, troublé, tu blâmeras et les dieux et les hommes. Mais si tu crois que seules sont tiennes celles qui sont tiennes, et que t’est étranger, comme c’est le cas, ce qui t’est étranger, personne ne te contraindra jamais, personne ne t’entravera, tu ne blâmeras personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien contre ton gré, personne ne te fera du tort, tu n’auras pas d’ennemi, car aucun tort ne t’affectera. » – Épictète, Manuel, 1, 3.
Les choses indifférentes sont décrites comme naturellement esclaves, au sens où leur possession n’est jamais assurée et peut toujours être empêchée ; la personne, en revanche, est le lieu de ce qui, par nature, est libre, le lieu du choix.
De l’abus de pouvoir : ne pas s’instituer en tyran
« Si tu as été placé à un rang élevé, est-ce une raison pour que tu ailles aussitôt t’instituer tyran ? Ne te rappelleras-tu pas qui tu es et à qui tu commandes ? Qu’il s’agit de parents, de frères par nature ? » – Épictète, Entretiens, Livre I, 13, 2-4.
Les stoïciens n’ont pas seulement tenté de faire accepter leurs conditions à ceux et celles qui subissent des ordres ou un commandement, mais d’aider aussi les dirigeants et les dirigeantes à agir en conscience. Et cela à partir d’un précepte fort simple qui oblige à regarder les faits tels qu’ils sont au lieu de leur attribuer, en plus de s’attribuer, une valeur mensongère basée sur l’opinion ou encore le culte des possessions.
« Veille à ne pas devenir un César, à ne pas en prendre la couleur ; car c’est ce qui est en train d’arriver. Reste simple, bon, pur, digne, sans recherche, ami de la justice, pieux, bienveillant, affectueux, résolu à agir comme il convient. Lutte pour rester tel que la philosophie a voulu te former. Vénère les dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte, et l’unique fruit de la vie terrestre, c’est une disposition intérieure conforme à la piété, et des actions utiles au bien commun. » – Marc Aurèle, Écrits pour lui-même, Livre VI, 30, 1-4.
Leur défi se situe dans cette question : comment être capable de s’occuper à la fois de soi et des autres, qui forment la société à gouverner, et ce, sans se perdre ? Le tyran est en effet une personne qui a perdu son chemin pour elle-même et qui n’a donc aucune idée de sa place véritable parmi les autres et de ce qu’il faut faire pour contribuer au bien commun. Il est plutôt ancré sur ce qu’il croit être le mieux à partir de ses représentations sur comment l’extérieur doit fonctionner et sur ce qu’il doit lui apporter en termes de choses qui ne dépendent cependant pas de lui. De par son comportement le tyran détruit la vertu et l’amitié, ciments de la société. Et ainsi, en persévérant dans cette attitude, un tyran risque fort de ne plus régner à terme que sur un désert.
« Aime le petit métier que tu as appris et trouve en lui ta satisfaction. Pour le reste de ta vie, passe-le en homme qui du fond du cœur s’en remet aux dieux pour tout ce qui le concerne, et quant aux hommes, ne se fait le tyran ni l’esclave de personne. » – Marc Aurèle, Écrits pour lui-même, Livre IV, 31.
Tout le monde peut devenir le tyran de quelqu’un d’autre, à l’image de la tentative d’emprise du management sur la vie psychique des individus, en s’octroyant une force et des privilèges qui pourtant ne lui appartiennent qu’en vertu du fait que nous les lui accordons.
Du tyran intérieur et de la servitude volontaire
Le tyran n’ayant aucune légitimité pour régenter le domaine de notre jugement, pourquoi la tyrannie tiendrait-elle moins de la cruauté sans limite d’un tyran que de notre consentement inavouable à ce dernier ? En effet, le tyran ne pouvant contraindre la raison qu’avec son consentement, la tyrannie ne peut être donc effective que si elle obtient l’assentiment intérieur du sujet.
« Qu’est-ce que cela me fait, si je pense que ces choses-là ne me concernent pas ? Cette pensée est mon affaire à moi, et si je veux qu’il en soit ainsi, aucun tyran ne m’en empêchera, ni aucun maître, aucune multitude n’en empêchera un individu, ni un plus fort un plus faible, car il s’agit là d’un don que chacun a reçu du dieu comme une chose qu’on ne peut empêcher. Voilà les jugements qui réalisent l’affection dans une famille, la concorde dans une cité, la paix entre les peuples, qui rendent l’homme reconnaissant envers le dieu et confiant en toutes circonstances, par la conviction qu’il s’agit de choses étrangères, sans valeur. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 5, 33-37.
Le pouvoir du tyran n’est donc réel que dans la mesure où nous lui accordons de la puissance, autrement dit, là où nous attachons de la valeur à ce qui dépend de lui, comme la richesse, le corps, les honneurs, et ce, au lieu de valoriser la liberté intérieure et le contrôle de nos propres représentations et réactions. Le tyran affirme souvent être le plus puissant, mais cette puissance est en définitive illusoire, car elle repose sur des choses extérieures qui ne dépendent pas de nous.
« Le maître de chacun est celui qui détient le pouvoir de procurer ou d’enlever ce que celui-là veut ou ne veut pas. Donc, qui veut être libre ne doit ni vouloir, ni fuir ce qui dépend d’un autre. Et si ce n’est pas le cas, il en sera nécessairement esclave. » – Épictète, Manuel, 14, 2.
La racine de la servitude n’est donc nullement dans la force du tyran, mais dans la manière dont chacun valorise ce qui n’est pas dans son pouvoir : honneurs, richesses, intégrité physique, réputation. À partir du moment où nous accordons à ces biens extérieurs un prix supérieur à la liberté intérieure, nous devenons vulnérables à la domination externe. De cette analyse, les stoïciens ont tiré leur éthique radicale de l’indifférence vis-à-vis de la puissance extérieure, et ce, peu importe sa nature, en nous invitant à distinguer soigneusement entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
La servitude volontaire décrit une forme de piège du consentement dans laquelle le sujet humain peut perdre sa capacité de penser, de ressentir, de percevoir et de juger. Elle résulte de l’inclination du sujet à préférer être à la solde d’un tyran en vue d’acquérir d’illusoires profits, au détriment de sa liberté.
« La plus sordide des servitudes est la servitude volontaire. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 47, 17.
L’asservissement volontaire esquisse les formes d’un être humain constamment déchiré, incapable de se diriger lui-même. Par opposition, L’Homme véritablement libre est celui qui se soucie d’abord de maintenir sa souveraineté sur lui-même et considère la perte de tout le reste comme indifférente.
« En fait, en dehors de cas exceptionnels, nul autre que toi ne fait obstacle à ce qui relève en propre de l’intelligence ; car ni le feu ni le fer ni le tyran ni la calomnie ni quoi que ce soit ne l’atteint. » – Marc Aurèle, Écrits pour lui-même, Livre VIII, 41, 5.
L’enseignement fondamental est que la véritable liberté consiste à se détacher des biens extérieurs et des privilèges que le tyran peut offrir, pour rester maître de son esprit. En adoptant cette attitude, on ne peut être opprimé, car la domination véritablement tyrannique ne peut atteindre la sphère intérieure de la liberté et du jugement personnel.
« – À quoi faut-il donc que je fasse attention ? – En premier lieu, à ces principes généraux (il faut que tu les aies présents à l’esprit […]) : à savoir que personne n’est maître de la faculté de choix d’autrui, et que c’est en elle seule que se trouvent le bien et le mal. Par conséquent, personne n’est maître de me procurer un bien ni de me précipiter dans le mal, mais je suis seul à disposer de pouvoir sur moi en ce domaine. Donc quand ces pensées sont assurées en moi, quel motif ai-je d’être troublé pour ce qui concerne les choses extérieures ? Quel tyran m’effraie, quelle maladie, quelle sorte de pauvreté, quel obstacle. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 12, 7-9.
C’est ainsi que, par le choix de ce à quoi on attache de la valeur, on peut résister à la tyrannie sans confrontation violente, en refusant de dépendre psychologiquement du tyran. Et ainsi, la victoire stoïcienne sur le tyran — qu’il soit managérial, organisationnel ou intérieur — consiste à refuser de lui abandonner son jugement et sa valeur. Il est toutefois possible de suivre la voie stoïcienne et d’avoir des divergences importantes dans le domaine des actions convenables :
« La doctrine des convenables est de part en part circonstancielle, dans la mesure où elle ne peut justifier des actions sans faire intervenir les caractères particuliers de leurs auteurs, leurs visées, leurs objets, leurs contraintes et tous les aspects pertinents du contexte » – Thomas Bénatouïl, Faire usage : la pratique du stoïcisme, Paris, Vrin, 2006, p. 318.
C’est ce que nous allons constater en découvrant les attitudes différentes adoptées par deux sénateurs stoïciens face à la tyrannie, le premier décidant de se retirer des affaires publiques alors que le second voulut maintenir, jusqu’au bout, son rôle de sénateur.
Dois-je rester ou dois-je partir ? Un clash historique à travers les exemples de Publius Clodius Thrasea Paetus et de Gaius Helvidius Priscus
Consul suffect en 56, Thrasea Paetus siégea au Sénat romain entre 56 et 63. À partir de 63, et jusqu’à sa condamnation à mort trois ans plus tard, il décide de se retirer du Sénat et même de toute activité politique. Son attitude non complaisante face à Néron s’est manifestée à plusieurs reprises, mais chaque fois selon un modèle assez semblable, celui de l’austérité, du retrait, et du silence.
L’austérité n’est pas simplement un trait de caractère parmi d’autres, mais un des traits attribués au sage stoïcien. Cette austérité s’explique aussi par son refus catégorique de la flatterie et des éloges. Or, à Rome en particulier, et par-dessus tout à l’égard de Néron, la flatterie était de mise (toute ressemblance avec un actuel président américain serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence).
Thrasea quitta une première fois le Sénat en 59, à l’occasion de la lecture de la justification du meurtre d’Agrippine, mère de Néron, par ce dernier… La motivation principale de Thrasea était alors d’ordre politique, à savoir protester contre la tyrannie du prince et l’absence de liberté du Sénat. Mais Thrasea était également motivé par un idéal de liberté plus morale et intérieure que politique, en particulier par celui, stoïcien, de s’occuper soi-même de ses propres affaires. Ainsi, sa sortie du Sénat prend une allure beaucoup plus cohérente. Il choisit de se retirer d’un lieu dans lequel il considère qu’il n’est plus possible d’œuvrer sans se compromettre moralement.
Lorsqu’en 63 Thrasea décide de se retirer pour de bon du Sénat, il le fait sans donner d’explication, observant un silence qui, lui aussi, fut interprété par ses détracteurs comme une déclaration de guerre contre Néron. Si l’austérité a été volontairement adoptée par Thrasea dans ses rapports avec Néron, alors on peut voir dans le silence une manière cohérente de prolonger cette attitude de retenue.
« Thrasea était alors dans ses jardins, où le questeur du consul lui fut envoyé sur le déclin du jour. Il avait réuni un cercle nombreux d’hommes et de femmes distingués, et il s’entretenait particulièrement avec Demetrius, philosophe de l’école cynique […] lorsque Domitius Caecilianus, un de ses intimes amis, arrive et lui expose ce que vient d’ordonner le sénat. À cette nouvelle, tous pleurent, tous gémissent : Thrasea les presse de s’éloigner au plus tôt, et de ne pas lier imprudemment leur fortune à celle d’un condamné. Puis il s’avance sous le portique de sa maison, où arriva bientôt le questeur. Il le reçut d’un air presque joyeux, parce qu’il venait d’apprendre que son gendre Helvidius n’était que banni d’Italie. Quand on lui eut remis l’arrêt du sénat, il fit entrer Helvidius et Demetrius dans sa chambre, et présenta au fer ses deux bras à la fois. Aussitôt que le sang coula, il en répandit sur la terre, et, priant le questeur d’approcher : ‘‘Faisons, dit-il, cette libation à Jupiter Libérateur. Regarde, jeune homme, et puissent les dieux détourner ce présage ! mais tu es né dans des temps où il convient de fortifier son âme par des exemples de fermeté.’’ » – Tacite, Annales, Livre XVI, 34-35.

Helvidius Priscus quant à lui, commença sa carrière sous l’empereur Claude comme questeur de la province d’Achaïe, fut légat de légion en 51, et tribun de la plèbe en 56. Il épouse Fania, la fille de Thrasea. En 66, lors de la condamnation à mort de Thrasea, il est pour sa part expulsé et se retire pendant deux ans à Apollonie avec sa femme. Après la mort de Néron, il est rappelé et réhabilité par l’empereur Galba en 68. Il poursuit sa carrière sous l’empereur Vespasien, et devient Préteur en 69 et 70. Ses rapports avec Vespasien s’enveniment, sans qu’on ne sache exactement pourquoi. Tombé à son tour en disgrâce, il sera exécuté en 74.
Helvidius avait à cœur de réaliser tous les devoirs ou convenables, lesquels sont des actions conformes à une certaine nature ou constitution, comme celle de père, de fils, de citoyen, etc. Helvidius se voyait non pas seulement comme citoyen, mari, gendre et ami, mais également comme sénateur :
« Helvidius Priscus voyait lui aussi les choses ainsi, et il agit en conséquence. Vespasien ayant envoyé quelqu’un lui dire de ne pas se rendre au Sénat, il répondit : ‘‘ Il dépend de toi de m’interdire d’être sénateur ; mais aussi longtemps que je le suis, il me faut aller au Sénat. – Eh bien, vas-y, mais garde le silence. – Ne me demande pas mon avis et je garderai le silence. – Mais il faut que je te demande ton avis. – Et il faut que moi je dise ce qui me paraît juste. – Mais si tu parles, je te ferai mettre à mort. – Quand donc t’ai-je dit que j’étais immortel ? Tu feras ce qu’il te revient de faire, et moi ce qui me revient. À toi de me mettre à mort, à moi de mourir sans trembler ; à toi de m’envoyer en exil, à moi de m’en aller sans m’affliger. ‘’ » – Épictète, Entretiens, Livre I, 2, 19-21.
L’attitude d’Helvidius Priscus est utile aux autres hommes : elle sert de beau modèle, d’illustration, non pas d’une individualité égocentrée, mais de la liberté inaliénable de la personne humaine, quelque chose qui vaut ainsi non pas seulement pour un, mais pour tous les Hommes.
De l’attitude stoïcienne à prendre envers les tyrans
Le stoïcisme offre une grille de lecture d’une actualité saisissante pour comprendre les mécanismes de domination au travail et le syndrome d’épuisement professionnel. Cette philosophie ne nie ni la violence des structures ni la souffrance vécue, mais elle rappelle que cette domination ne devient totale que lorsqu’elle est intériorisée.
Cette lucidité n’excuse pour autant pas la violence ; elle empêche juste qu’elle devienne une destruction intérieure. La liberté stoïcienne passe alors par une réaffirmation de son autorité sur soi-même et une reconquête de sa souveraineté morale.
« Comment une citadelle est-elle détruite ? Ni par le fer ni par le feu, mais par les jugements. En effet, si nous abattons la citadelle qui se trouve dans la cité, avons-nous abattu pour autant celui de la fièvre, celle des jolies petites femmes, en un mot la citadelle qui est en nous ? Avons-nous chassé les tyrans qui résident en nous, qui pèsent quotidiennement sur chacune de nos activités, tantôt les mêmes et tantôt différents ? C’est par là qu’il faut commencer, en partant de là qu’il faut abattre la citadelle et expulser les tyrans : laisser le pauvre corps et ses membres, les talents, les biens, la réputation, magistratures, honneurs, enfants, frères, amis, et regarder tout cela comme choses étrangères. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 1, 86-90.
Les stoïciens décrivent ce domaine d’autorité inexpugnable comme une citadelle intérieure, lieu de préservation de notre liberté et d’où nous pouvons décider en toute responsabilité de l’usage des choses extérieures dites indifférentes. Cet usage s’articule autour des quatre vertus cardinales stoïciennes.
Prudence : peser l’impératif d’action
La prudence est la science de ce qui devrait et ne devrait pas être fait, qui permet d’examiner quelles actions accomplir pour agir de façon utile.
« Bref, si nous y regardons avec attention, nous trouverons que rien n’accable autant l’être vivant en question que ce qui est contraire à la raison, et inversement que rien ne l’attire autant que ce qui est raisonnable. […] Or pour déterminer ce qui est raisonnable et ce qui est contraire à la raison, nous ne recourons pas seulement à la valeur des choses extérieures, mais chacun de nous se réfère aussi à celles qui répondent au rôle qu’il assume. » – Épictète, Entretiens, Livre I, 2, 4 ; 7.
Pour le vivant doué de raison qu’est l’homme, il n’y a rien d’insupportable sauf l’irrationalité elle-même. Or, pour déterminer ce qu’il est raisonnable de faire, nous ne devons pas tenir compte seulement de la valeur des choses extérieures, mais aussi de la valeur de ce qui est conforme à notre personne.
« Lorsque tu fréquentes quelqu’un appartenant à la classe des gens très puissants, représente-toi que tu ne le trouveras pas chez lui, qu’on t’en interdira l’accès, qu’on te claquera la porte au nez, qu’il ne se souciera pas de toi. Et si, dans pareilles circonstances, ton devoir est d’y aller, vas-y en supportant ce qui arrive et ne te dis jamais à toi-même : « Cela ne valait pas la peine ! », car c’est le fait d’un homme vulgaire et qui accuse les choses extérieures. » – Épictète, Manuel, 33, 13.
Courage : poser ses limites souveraines
Le courage est la science des choses qui sont à craindre et non à craindre, qui permet de savoir ce qu’il faut supporter et ne pas supporter.
« Donc, quand je ne crains rien de ce que le tyran peut me faire, ni ne désire passionnément aucune des choses qu’il est en mesure de m’accorder, quel motif me reste-t-il d’être impressionné en face de lui, d’être frappé de stupeur en sa présence ? […] Pourquoi me réjouir s’il m’a aimablement adressé la parole et fait bon accueil, pourquoi raconter aux autres comment il s’est adressé à moi ? Est-il Socrate, est-il Diogène pour que l’éloge qu’il fait de moi constitue une preuve en ma faveur ? Ai-je cherché à imiter ses mœurs ? Mais je continue à jouer le jeu, je vais à lui et je le sers aussi longtemps qu’il ne commande rien d’insensé ni d’inconvenant. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 7, 28-32.
La philosophie stoïcienne ne demande pas d’être passif ou soumis. Le stoïcien peut, selon les circonstances et le rôle qu’il veut incarner, dénoncer, partir, résister — mais sans haine ni désespoir. Cette attitude lui permet de dresser des limites salutaires pour préserver sa sérénité et sa liberté.
« Tandis que quelqu’un, un jour, l’injuriait, il s’éloigna. Comme l’autre le poursuivait et lui demandait : ‘‘ Pourquoi fuis-tu ? ‘’, Aristippe répondit : ‘‘ Parce que, si toi tu as la liberté de dire des injures, moi j’ai celle de ne pas les écouter ‘’ ». – Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre II, 70.
Modération : préserver sa valeur véritable
La modération est la science de ce qu’il faut choisir et éviter, qui permet de classer les choses selon leurs valeurs et d’agir en conséquence.
« Platon, à la vue de Diogène occupé à laver des légumes, s’approcha et lui dit tranquillement : ‘‘ Si tu flattais Denys, tu ne laverais pas des légumes ‘’. Ce à quoi Diogène répliqua tout aussi tranquillement : ‘‘ Et toi, si tu lavais des légumes, tu ne flatterais pas Denys ‘’ ». – Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre VI, 58.
Celui qui base son action propre sur le seul calcul des indifférents est celui qui a perdu de vue la différence de valeur existant entre la personne et les choses extérieures à celle-ci. Perdre un emploi n’est pas se perdre soi-même ; se renier pour le conserver, en revanche, l’est. Fonder son action sur la base d’un calcul faussé, un calcul qui oublie ce qui possède la valeur la plus haute, c’est donc s’aliéner soi-même.
« Aussi Zénon n’était-il pas anxieux quand il était sur le point de rencontrer Antigone ; car aucune des choses auxquelles il attachait de la valeur n’était au pouvoir du roi, et à celles qui étaient au pouvoir de ce dernier, Zénon ne prenait aucun intérêt. Antigone de son côté, sur le point de rencontrer Zénon, était anxieux, et cela se comprend : il voulait lui plaire, et la chose était hors de son pouvoir. Zénon, lui, ne voulait pas lui plaire, pas plus qu’un homme de l’art ne cherche à plaire à celui qui ne connaît rien à son art. » – Épictète, Entretiens, Livre II, 13, 14-15.
Justice : défendre la liberté pour soi et pour autrui
La justice est la science de ce qu’il faut distribuer selon la valeur de chacun, qui permet d’être reconnaissant pour ce que l’on reçoit et équitable envers autrui.
« Attendre des méchants qu’ils ne commettent pas de fautes, c’est folie car c’est désirer l’impossible. Et permettre aux gens d’être tels mais attendre d’eux qu’ils ne commettent pas de fautes contre toi, c’est ignorance et tyrannie. » – Marc Aurèle, Écrits pour lui-même, Livre XI, 18, 24-25.
La souffrance éthique pose en dernière instance la question de l’acceptation de l’injustice à l’égard d’autrui. Il s’agit de refuser l’injustice comme statu quo et de ne pas accepter de s’en rendre complice, de démasquer les nombreux visages de la servitude volontaire. En plus de vouloir authentiquement construire sa propre liberté, il faut chercher par tout moyen à renforcer celle d’autrui.
« Personne n’est maître de la faculté de choix d’autrui, et que c’est en elle seule que se trouvent le bien et le mal. Par conséquent, personne n’est maître de me procurer un bien ni de me précipiter dans le mal, mais je suis seul à disposer de pouvoir sur moi en ce domaine. Donc quand ces pensées sont assurées en moi, quel motif ai-je d’être troublé pour ce qui concerne les choses extérieures ? Quel tyran m’effraie, quelle maladie, quelle sorte de pauvreté, quel obstacle. » – Épictète, Entretiens, Livre IV, 12, 7-9.
La multiplication des pathologies est le reflet d’histoires personnelles de résistances qui ont échoué face à la volonté d’emprise du management sur leur vie psychique. Si le tyran extérieur n’est pas toujours renversable, le tyran intérieur, lui, peut toujours être désarmé. Rappelez-vous que votre dignité morale reste votre seul bien véritable. Aucune organisation du travail, aucun supérieur hiérarchique, aucun tyran ne peut vous la retirer, tout du moins sans votre consentement complice.
« Pour la faculté de choix, il n’existe ni voleur ni tyran. » – Épictète, Entretiens, Livre III, 22, 100.
Pour aller dans le sens de la campagne de prévention sur la santé mentale, et pour accompagner l’employeur qui est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale de ses salariés, j’aurais toutefois choisi d’inverser les deux phrases du slogan de cette campagne, pour qu’il devienne : « Bien au travail, bien dans sa tête ».
Pour cette nouvelle année 2026, je vous exhorte donc à prendre soin de votre santé aussi bien physique que mentale, de faire preuve de vigilance vis-à-vis de celles de vos proches et collègues, ainsi que de renouveler cette attention envers autrui, afin de préserver une communauté bienveillante, et envers vous-même, pour défendre votre dignité morale, en vous remémorant ceci : Aucun tyran ne peut contraindre votre faculté de choix.
Carte de vœux 2026

Citation : Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 113, 30.
Illustration : Tramell Tillman, incarnant Seth Milchick dans la série Severance créée par Dan Erickson, image tirée de l’épisode 6 de la saison 2 intitulé Attila et diffusé le 21 février 2025 sur la chaîne Apple TV+.
