Marc Aurèle

Au chapitre 17 du Livre II de ses Pensées, l’Empereur-philosophe Marc Aurèle évoque les incertitudes de l’existence humaine et l’angoisse qu’elles génèrent. Puis il apporte la solution – la seule selon lui – qui apaisera notre trouble : « Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide ? Une seule et unique chose : la philosophie. »

Le mot français ‘philosophie’ vient, par le latin philosophia, du grec φιλοσοφία (philosophia), qui dérive de φιλόσοφος (philo-sophos) composé de φιλός (philos) « qui accueille » et de σοφός (sophos) « qui maîtrise un art, une technique, une connaissance », le philosophe est originellement « celui qui s’efforce à acquérir la connaissance, celui qui s’exerce à un art » d’où l’idée de « sagesse »[1].  Le philosophe est donc celui qui désire ou recherche le savoir ou bien encore celui qui aime ou pratique la sagesse. Les deux allant de pair. L’ambivalence du terme σοφία (sophia) s’appliquant tant à la pratique qu’à la théorie, « habileté à faire, aptitude au savoir, à la sagesse pratique », renvoie à la double dimension théorique et pratique de la philosophie, à savoir un discours et un mode de vie que l’on peut connaître et pratiquer tout à la fois.

Comme nous le verrons, l’ambition du stoïcisme ne se limite pas à vivre loin de l’agitation des soucis du quotidien. Le stoïcisme est un eudémonisme, du grec eudaimonia, « bonheur[2] ». L’objectif visé – le souverain bien – n’est autre que le bonheur[3]. Marc Aurèle assimile la philosophie à un « guide » et, en effet, le philosophe est en chemin vers le bonheur ; seul le sage (sophos) possède le bonheur accompli, et la sagesse est un idéal pratiquement inaccessible. La promesse de la philosophie est donc le souverain bien qu’est le bonheur. Mais cette promesse n’est pas sans contrepartie. L’aspirant stoïcien est encore soumis à ses désirs non maîtrisés, aux émotions perturbatrices. Aborder le chemin – s’engager dans « l’école philosophique » – nous dit Épictète, c’est comme entrer dans « un cabinet de médecin » : « En en sortant, ce n’est pas du plaisir, c’est de la douleur qu’il faut éprouver[4] ». Mais s’il s’en donne la peine, à force d’exercices (askesis)[5], le débutant devient progressant et se libère peu à peu de ce qui générait ses troubles.

Cette promesse du bonheur n’est pas le seul avantage que peut attendre le philosophe. Progressant sur le chemin, il acquiert des armes le protégeant des vicissitudes de l’existence.

Comment acquérir ces armes ? Par l’exercice de la droite raison (logos). Et cette faculté nous est offerte par la Nature (phusis). C’est du moins ce qu’enseigne – en d’autres termes certes – le maître d’Épictète, Musonius Rufus, selon qui Zeus (c’est-à-dire la « Nature universelle ») nous enjoint à aimer la sagesse, être vertueux et magnanimes, en un mot à être philosophes. Épictète prolongera plus tard les propos de son maître en se présentant dans un dialogue imaginaire où Zeus lui dit qu’il a donné à l’homme une petite portion de lui-même – notre « faculté directrice[6] » – qui nous permet de faire des choix et de prendre des décisions, une faculté divine dont nous devons prendre soin par-dessus tout, car c’est notre véritable possession dont nous pouvons user avec une entière liberté. Épictète poursuit en disant que, si nous apprenons à la valoriser, jamais nous ne nous plaindrons ni ne serons fâchés, jamais nous ne nous mettrons en colère ni ne serons asservis à toute autre personne. La Nature nous a ainsi donné ce qui nous est propre : nos jugements et volitions, dont nous pouvons faire usage en accord avec la vertu (arêtè). Le reste est hors de notre contrôle, et c’est ce reste qui peut nous sembler faire obstacle et être source de troubles. Ainsi Épictète ouvre-t-il son Manuel par cet avertissement : « Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres. » Notre entière liberté s’exerce sur les choses qui dépendent de nous (ta eph ‘hêmin), nous devons donc rester indifférent à tout ce qui échappe à notre contrôle. C’est donc en nous-même que se trouve le remède au trouble qui peut nous envahir lorsque nous sommes confronté aux épreuves de l’existence. Épictète insiste : « C’est une loi instituée par Dieu ; il dit : ‘’Si tu veux un bien, prends-le en toi-même[7]’’ ». Et Marc Aurèle : « Regarde en toi-même ! En toi est la source du bien qui toujours peut jaillir si tu creuses toujours[8] ».

Le bonheur que nous promet la philosophie est certes un idéal, mais le philosophe peut, en s’exerçant avec constance, prétendre atteindre l’ataraxie (ataraxia). Et la philosophie est aussi, par surcroît, une arme contre les revers de fortune. C’est en nous permettant de vaincre les passions néfastes (pathos) qu’elle nous garantit contre les coups du sort[9]. Ainsi, l’autre promesse de la philosophie est cette « citadelle intérieure » imprenable qui nous assure la sécurité en toute circonstance : « Nous voulons en effet, si un homme est heureux, qu’il soit en sécurité, inattaquable, bien protégé et défendu, non point qu’il ait peu à craindre, mais qu’il n’ait pas de crainte du tout[10] ».

Au total, si la promesse ultime de la philosophie est le souverain bien, c’est-à-dire le bonheur synonyme de vertu, qui s’accomplit chez le seul sage, s’engager et progresser sur le chemin nous procure des bénéfices non négligeables : l’ataraxie qui est une forme de sérénité, et la sécurité émotionnelle par la mise à distance des événements indésirables qui ne dépendent pas de nous et la maîtrise des passions délétères.


[1] Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, 1030-1031 ; 1204-1205.

[2] Voir « eudaimonia » dans les Concepts clés.

[3] Partant du postulat que tous nous désirons être heureux, la plupart des écoles philosophiques de l’Antiquité sont des eudémonismes. Ce qui les différencie, ce sont les moyens mis en œuvre pour y parvenir.

[4] Epictète, Entretiens, III, 23, 30 (Traduit par E. Bréhier, dans Les Stoïciens, Paris, Gallimard, 1962).

[5] Voir Les trois thèmes d’exercice stoïciens.

[6] Voir « hêgemonikon » dans les Concepts clés.

[7] Epictète, Entretiens, I, 29, 4.

[8] Marc Aurèle, Pensées, VII, 59 (Traduit par E. Bréhier, dans Les Stoïciens, Paris, Gallimard, 1962).

[9] Cela ne veut pas dire, comme le prétendent certains détracteurs de la doctrine, que les stoïciens sont froids et sans émotions. Ce malentendu provient d’une mauvaise compréhension ainsi que de traductions trop approximatives de certains textes qui, de plus ne doivent pas être entendus de manière anachronique. D’ailleurs Sénèque relève la critique : « Ce sont d’autres coups qui frappent le sage, mais sans l’ébranler : c’est la douleur corporelle, l’affaiblissement, la perte de ses amis et de ses enfants, les malheurs de sa patrie lorsqu’elle est en proie à la guerre. Ces choses-là, le sage les sent, je ne le nie pas, car nous ne lui prêtons pas la dureté de la pierre ou du fer. Il n’y a aucune vertu à supporter ce qu’on ne sent pas » (Sénèque, De la constance du sage, 10 ; Traduit par E. Bréhier, dans Les Stoïciens, Paris, Gallimard, 1962, dernière phrase soulignée par nous).

[10] Cicéron, Tusculanes, V, 41 (Traduit par E. Bréhier, dans Les Stoïciens, Paris, Gallimard, 1962).


Crédits: Le Louvre-Lens, par OliBac, Licence CC BY;

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