Ce qui dépend de moi (Elsa Godart)

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Détentrice d’un doctorat en psychologie et en philosophie, Elsa Godart a pour objectif, dans ce livre consacré à la sagesse stoïcienne, de faire le lien entre deux disciplines qu’elle pratique depuis plusieurs années, en revenant à la dimension thérapeutique de la philosophie antique : « songeant à cet équilibre entre philo et psy, une solution m’est apparue : pourquoi ne pas utiliser la sagesse antique dans une application thérapeutique ? » (p. 12). Dans ce livre paru en 2011, Elsa Godart envisage en effet la lecture des stoïciens comme remède au mal être existentiel : « Adapter et actualiser leurs réflexions, sans en perdre la justesse et la profondeur, est le pari de ce livre, qui mêle pensée ancienne et pratique contemporaine » (p. 13).

Nous proposons ici un compte-rendu des 6 chapitres qui composent ce livre, dont la lecture est agréable et fluide, les idées principales de l’auteur étant illustrées par des exemples concrets issues de sa propre pratique psychothérapeutique. En outre, l’ouvrage témoigne d’une bonne connaissance de la philosophie stoïcienne et d’un réel effort d’actualisation de la pensée stoïcienne, dans un contexte contemporain et en lien avec des troubles psychiques actuellement répandus. Il s’adresse de manière générale aux personnes intéressées par la pratique d’un stoïcisme contemporain, et il peut intéresser plus particulièrement les thérapeutes souhaitant intégrer certains principes stoïciens dans leur pratique psychothérapeutique.

Les stoïciens ont érigé un véritable « art de la vie » et, pour cela, ils n’hésitent pas à employer la « thérapie du jugement » en nous invitant à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. De plus, ils apportent des réponses très concrètes à certaines difficultés existentielles comme l’angoisse, la maîtrise de soi, la question du temps et de la mort, ou encore ce qui concerne nos relations sociales. Outre le registre éthique, il est aussi possible, comme on a pu le voir, d’appliquer leur sagesse quand on souffre de déprime, de compulsions, de tristesse. Bien entendu, il ne suffit pas d’entendre ou de lire cette sagesse pour guérir de nos malaises psychiques, mais elle peut nous aider au quotidien à aller mieux, elle peut nous aider à vivre ou encore permettre d’accompagner un travail thérapeutique. Le stoïcisme ne cherche pas seulement à élever notre âme, mais surtout à nous aider à mieux vivre notre existence.

Elsa Godart, Ce qui dépend de moi, p. 213.

Le premier chapitre concerne la thérapie du jugement, qui permet de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, d’accepter le destin et d’agir sur ce qui dépend de nous. Le but de cette thérapie du jugement, basé sur la distinction proposée par Epictète au début du Manuel, est d’éviter de souffrir doublement face aux aléas de l’existence. Le moyen pour y parvenir est l’acceptation de ce qui ne dépend pas de nous d’une part, et le travail sur nos jugements de valeur d’autre part : en attribuant aux choses leur véritable prix, c’est-à-dire en enlevant tout jugement de valeur sur ce qui ne dépend pas de nous, nous pouvons éviter un certain nombre de frustrations et de souffrances liées, par exemple, à l’opinion que les autres se font de nous. Ce premier chapitre aborde également la question du temps, et de l’intérêt de vivre au présent plutôt que dans le passé ou l’avenir. Le passé, on ne peut plus le changer, et l’avenir est incertain : « vivre dans le présent est un moyen de goûter au bonheur. Nous n’avons rien à perdre et tout à gagner » (p. 41).

Le chapitre 2 part de l’injonction des Anciens à prendre soin de soi, ce qui passe par la pratique des exercices spirituels. Suivant Pierre Hadot, Elsa Godart passe en revue un certain nombre d’exercices dont elle suggère la pertinence aujourd’hui. Ce travail sur soi passe notamment par l’acceptation de ce qui ne dépend pas de nous (chapitre 1), mais aussi par la capacité à maîtriser ses passions, condition nécessaire pour être libre. Or, la maîtrise de ses passions exige une bonne connaissance de soi, de son caractère, de sa nature. Elsa Godart établit ici un parallèle assez fort entre la connaissance de soi exigée par la pratique du stoïcisme et le travail analytique proposé par la psychanalyse. C’est pourquoi elle propose elle-même, dans le cadre de la cure psychanalytique, l’usage d’exercices stoïciens permettant, d’une part, de susciter et de cultiver des émotions positives telles que la joie, la circonspection et la volonté, et permettant, d’autre part, de maîtriser les mauvaises passions, véritables maladies de l’âme, en cultivant la juste mesure. En ce qui concerne le soin de l’âme, les vertus peuvent être envisagées comme remède aux passions, et contribuer à l’établissement d’une âme saine, c’est-à-dire constante et ferme dans ses jugements, caractérisée par la sérénité et la tranquillité.

Comment faire pour atteindre cet état de sérénité ou, pour le dire autrement, pour se débarrasser des passions de l’âme ? Pour Elsa Godart, qui s’appuie ici sur de nombreux exemples concrets liés aux passions qui nous inquiètent (chagrin, crainte de la mort, désir et plaisir), il convient de changer de point de vue sur les choses qui nous affectent, de modifier notre regard sur le monde. En particulier, il convient de travailler sur la valeur que l’on accorde aux choses. Ainsi, face au chagrin, Elsa Godart conseille l’exercice de la préméditation des maux, qui permet d’apprendre à anticiper les événements naturels et inévitables de la vie.

A la fin de ce chapitre, Elsa Godart rappelle que si les stoïciens sont à l’origine d’une véritable psychopathologie, le stoïcisme n’a pas pour objectif de guérir les pathologies psychiques importantes. L’enseignement des principes stoïciens peut néanmoins être considéré comme une médecine de l’âme, utile pour mieux vivre au quotidien, et capable de guérir les petits tourments de l’existence.

Le bonheur est rationnel ; on le conquiert en appliquant les principes stoïciens. Ainsi, il est possible de guérir de ces maladies de l’âme que sont la crainte, le chagrin, la peine, la peur, ou encore l’angoisse de la mort. De même, il est possible de trouver la constance d’une vie épanouie en recherchant le bonheur dans la vertu par la modération des désirs et des plaisirs.

Elsa Godart, Ce qui dépend de moi, p. 66.

Le chapitre 3 approfondit la thérapeutique du jugement abordée dans le premier chapitre, et revient sur la distinction fondamentale entre ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi. La pratique de cette distinction a des conséquences importantes sur le rapport au monde et à l’autre. L’exercice de la distinction nous invite ainsi à accepter l’autre tel qu’il est et non tel que je voudrais qu’il soit. Il permet également de se focaliser sur le lien qui m’unit à autrui pour agir conformément à ce que ce lien implique (que je sois père, enfant, ami, etc.). Ce qui dépend de moi, en effet, c’est ma manière d’agir, et le stoïcisme nous invite à orienter nos actions en fonction de qui nous sommes. Là réside la véritable liberté et le véritable bonheur. Notre liberté réside dans notre choix et notre volonté d’agir ou de ne pas agir : choisir de manière rationnelle et assumer ses choix, décider pour nous-mêmes, prendre en charge notre vie, pour ne pas être en porte-à-faux avec soi-même. Quant à ce qui ne dépend pas de nous, et qui ne concerne pas, de ce fait, l’exercice de la liberté que nous venons d’évoquer, il s’agit de l’accepter.

En évoquant l’exercice de la liberté stoïcienne, Elsa Godart insiste également sur le rôle de la raison comme arme de notre liberté. Car pour exercer convenablement cette distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, pour faire les bons choix, en accord avec notre nature, il est nécessaire d’exercer correctement sa faculté de juger. Notre liberté et notre bonheur résident précisément dans notre capacité à faire bon usage de la raison : désirer ce qui nous est accessible, et accepter ce qu’on ne peut pas modifier.

Le chapitre 4 rappelle la nécessité de se connaître soi-même pour que la thérapie du jugement (chapitre 3) fonctionne. Elsa Godart invite le lecteur à se méfier de l’imagination conçue comme interprétation du réel, par opposition au réel, car elle est souvent cause de troubles (par exemple, l’angoisse vis-à-vis du futur, qui nous paralyse). De même, dans l’ordre du désir, le fantasme nous éloigne de la réalité. Le remède que propose Elsa Godart, en accord avec les stoïciens, c’est un retour au réel : ne plus fonder de certitudes sur l’interprétation du réel, cesser de vivre dans une vie idéalisée, fantasmée, mais examiner la réalité telle qu’elle est. Ce retour au réel consiste à maîtriser son imagination, pour ne garder d’elle que le meilleur (la création et le rêve, par exemple), et à enlever tout ce qui nous tourmente, afin de préserver, une fois encore, la tranquillité de l’âme et éviter l’agitation inutile, les pensées déprimantes et la contradiction avec soi-même. Pour ce faire, Elsa Godart exhorte le lecteur à cultiver la sincérité (d’abord avec soi-même, mais aussi avec les autres), l’humilité (ne pas se mettre en avant), et à se recueillir (prendre le temps nécessaire à la réflexion).

Concernant la sincérité, il s’agit d’être authentique : enlever les masques que nous revêtons, et vivre en accord avec soi-même, prendre le risque d’être jugés pour ce que nous sommes, et aimés pour nos vraies valeurs. Osons être nous-mêmes, et non l’image de nous-mêmes, conseille encore Elsa Godart, qui développe ici un thème qui parcourt ses travaux[1].

Ayant appris à se connaître soi-même, l’étape suivante consiste à « changer son environnement pour commencer à se changer soi-même (p. 111). Il s’agit plus précisément de changer l’image que nous avons de notre environnement pour se changer soi-même : changer l’ordre de ses désirs, accepter ce que l’on ne peut pas modifier (l’ordre des choses, l’ordre du monde), et désirer ce que nous pouvons réellement obtenir, par opposition aux désirs imposés par la société. Pour cela, il est important de savoir s’adapter : accepter ce que la vie nous donne, le meilleur comme le pire, et donner du sens à notre quotidien.

Dans le chapitre 5, Elsa Godart pousse le lecteur à s’affirmer, en travaillant sa volonté, moteur de l’action vertueuse, par opposition aux désirs. La volonté permet d’atteindre nos fins, de lutter contre la paresse (acrasie). La volonté permet de nous déterminer, selon nos pulsions, nos désirs ou notre raison. A nous, en tant que nous sommes acteurs de nos propres vies, de déterminer nos raisons de vivre, de décider de sa propre vie, de ce que nous voulons en faire. Cette exhortation à faire sens, déjà exprimée dans le chapitre 4, revient à plusieurs reprises dans le discours d’Elsa Godart :

Qu’attendez-vous pour prendre conscience de ce qui compte vraiment pour vous ? Alors vous commencerez à regarder ce qu’il y a de plus essentiel et à le protéger. Si c’est votre famille qui vous apporte vos joies et vos bonheurs les plus grands, pourquoi passer vos week-ends à travailler pour un patron que vous détestez, au lieu de profiter de vos enfants ? Si votre travail est essentiel, pourquoi ne pas agir avec davantage de confiance, puisque vous possédez en vous la certitude que vous êtes fait pour cela ? EN somme, pourquoi ne pas orienter votre vie vers ce qui compte pour vous, au lieu de vous perdre dans les méandres de l’insatisfaction ? […] Certains cherchent le bonheur là où il ne se trouve pas : dans la possession, l’illusion de vaines gloires, le désir fou de reconnaissance ou l’espoir d’un amour absolu. Tout cela n’est qu’un miroir aux alouettes ; car ce qui rend heureux, c’est ce qui fait sens.

Elsa Godart, Ce qui dépend de moi, p. 143.

Le dernier chapitre rompt en quelque sorte avec la progression des chapitres précédents (de la thérapie du jugement à l’affirmation de soi) et se focalise sur des exemples concrets tirés de l’expérience d’Elsa Godart en tant que psychothérapeute. Face au sentiment de vacuité, face à l’angoisse existentielle, face à l’apathie, la douleur à exister ou encore l’aboulie, l’indécision, la mésestime de soi, le manque d’amour, l’enfermement, l’excès, la déprime chronique, ou le stress, Elsa Godart montre l’utilité du stoïcisme pour soulager les douleurs existentielles, et témoigne de son usage psychothérapeutique du stoïcisme. Parmi les enseignements utiles dans ces différents moments de l’existence, Elsa Godart rappelle notamment l’importance d’un choix de vie rationnel, guidé par la raison, mais aussi l’importance de mettre de l’ordre dans son existence. Elle rappelle également la possibilité de diminuer les douleurs physiques en changeant nos représentations de la douleur, ou encore la nécessité de prendre soin de soi et de se défaire du regard de l’autre. Parmi les conseils stoïciens prodigués par Elsa Godart, on trouve également la nécessité de travailler le regard sur soi, d’agir avec modération pour éviter les excès, sources de pathologies, mais aussi l’acceptation de la mort (que ce soit sa propre finitude ou l’éventualité de perdre un proche), qui permet de vivre l’instant présent avec bonheur, ou encore la nécessité de vivre au présent, afin de sortir de l’angoisse du futur et de la culpabilité vis-à-vis du passé.

Certains récits, basés sur des cas concrets de thérapies psychanalytiques, sont reliés au stoïcisme de manière assez lointaine, comme dans le cas de Louise, qui souffre d’un manque d’amour. Par ailleurs, de nombreux cas sont expliqués et résolus par une prise de conscience d’un événement passé (souvent de l’enfance). Dans ce contexte, le stoïcisme est certes un outil pour reprendre sa vie en main, maintenant, à l’âge adulte, mais l’élément déclencheur est bien souvent l’analyse du passé, c’est-à-dire un outil psychanalytique qui n’est pas proprement stoïcien. Les conseils stoïciens proposés par Elsa Godart dans le cadre psychothérapeutique sont donc complémentaires à l’analyse proprement dite, et sont rarement centraux dans la solution proposée au problème décrit.

En conclusion, Elsa Godart rappelle la finalité du stoïcisme, qui apporte le bonheur par la pratique de la vertu, et rappelle l’actualité des philosophes stoïciens :

Ce n’est pas un hasard si l’on redécouvre et adapte leurs enseignements maintenant. Ils correspondent pleinement à nos attentes en réunissant à la fois des valeurs, un savoir, une pratique, une thérapeutique, une sagesse, une spiritualité. C’est pourquoi il devient presque nécessaire de les relire et de les pratiquer, car c’est avec eux que l’on devient vraiment capable de définir notre bonheur.

Elsa Godart, Ce qui dépend de moi, p. 218.

En mettant en évidence l’efficacité thérapeutique du stoïcisme, Elsa Godart met en évidence la dimension pratique de la philosophie stoïcienne et sa possible réactualisation, dans le cadre de la cure psychanalytique notamment. Outre la dimension thérapeutique du stoïcisme, Elsa Godart insiste particulièrement, tout au long de l’ouvrage, sur la liberté d’agir sur ce qui dépend de moi (le titre de l’ouvrage montre cette insistance sur ce côté-là de la distinction, plutôt que sur l’acceptation de ce qui ne dépend pas de moi), nous incitant à devenir acteurs de notre propre existence. De manière générale, le texte est émaillé de citations des stoïciens antiques qui entrent en dialogue avec Elsa Godart et les patients dont elle nous raconte l’histoire de manière très vivante. Ses propos théoriques sont illustrés, tout au long de l’ouvrage, par des exemples très concrets de la vie quotidienne et du monde moderne, ce qui rend la portée de son discours très pratique et témoigne de sa propre mise en œuvre des principes et des exercices stoïciens.


Pour écouter Elsa Godart présenter son livre et discuter de la philosophie stoïcienne avec Frédéric Lenoir, dans l’émission Racines du ciel, sur France Culture, en 2011, c’est ici.


[1] Voir, notamment, son dernier livre : Elsa Godart, Éthique de la sincérité. Survivre à l’ère du mensonge, Paris, Armand Colin, 2020.

Pour citer cet article: Maël Goarzin, "Ce qui dépend de moi (Elsa Godart)". Publié sur Stoa Gallica le 6 avril 2021. Consulté le 2 août 2021. Lien: https://stoagallica.fr/?p=1366.
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