Du banquet à la vie : la discipline du désir face aux choses extérieures (Manuel d’Épictète, 15)

L’essentiel de ce commentaire a été initialement préparé en vue d’une séance du groupe de lecture et de discussion du Portique de Lausanne. Dans le cadre de ce groupe, nous procédons à la lecture suivie du Manuel d’Épictète, lors de rencontres mensuelles. Une personne volontaire prépare le commentaire du chapitre suivant pour la prochaine séance et nous commençons la rencontre par sa présentation d’une analyse de texte aussi rigoureuse et proche que possible des intentions de l’auteur. Le deuxième temps consiste à comparer les divergences des traductions en possession de l’assistance et à nous poser d’éventuelles questions de compréhension encore en suspens. Le dernier temps consiste à ouvrir la réflexion aux liens que chacune et chacun peut établir entre le contenu du chapitre discuté, d’un côté, et ses expériences et son mode de vie, de l’autre. La dimension existentielle et pratique de nos échanges explique le choix de la dénomination du groupe. En effet, il s’agit non seulement de lire et de commenter, mais encore de nous projeter, par le partage réflexif, dans nos vies quotidiennes. Pour le dire autrement, la compréhension approfondie et critique des textes anciens nous permet d’identifier des ressources personnelles et des outils concrets pour mieux agir et mieux vivre[1].

La richesse et la complexité du chapitre 15, malgré sa brièveté typique du Manuel, m’ont poussé à en faire un commentaire fouillé. Maël Goarzin, président de Stoa Gallica et membre actif du groupe de lecture et de discussion du Portique de Lausanne, m’a suggéré de remanier mes notes pour publication sous forme d’article. Je le remercie pour cette invitation.

Je procéderai en débutant par une mise en contexte du Manuel et de son chapitre 15, avant de poursuivre par l’analyse du chapitre qui occupera l’essentiel de l’article. Je terminerai par une méditation plus libre de l’effet produit par l’analyse et par mon appropriation de son message.

Contexte et méthode

Pour commencer, rappelons que le Manuel est un document condensé rédigé par Arrien, disciple d’Épictète, qui synthétise les principales leçons et cours oraux du maître, dont des extraits plus extensifs se trouvent dans les Entretiens. Pour situer le chapitre considéré dans le Manuel, relevons que nous sommes dans la partie qui porte sur la discipline du désir, la première à être traitée dans l’ouvrage avant la discipline de l’action, puis la discipline de l’assentiment[2]. Dans les chapitres qui précèdent le chapitre 15, nous trouvons plusieurs itérations invitant la personne débutant sa progression philosophique à suspendre temporairement son désir, ou à le modérer jusqu’à ce qu’elle apprenne à rechercher ou à fuir uniquement ce qu’il dépend d’elle — et d’elle seule — d’obtenir ou d’éviter[3].

Voici donc le chapitre 15, dans sa traduction par Pierre Hadot (2000) et découpé par mes soins en trois parties :

  1. Souviens-toi que tu dois te comporter comme si tu participais à un banquet. Le plat qui circule est arrivé jusqu’à toi : étendant la main, sers-toi avec modération. Il repart ? Ne le retiens pas. Il ne vient pas encore : ne projette pas au loin ton désir, mais attends jusqu’à ce qu’il arrive à toi.
  2. Fais de même pour les enfants, pour la femme, pour les magistratures, pour la richesse : et, un jour, tu seras un digne convive des dieux.
  3. Mais si, des choses qui te sont présentées, tu ne prends rien, mais que tu les méprises, alors, tu ne seras pas seulement le convive des dieux, mais leur collègue. Car, en agissant ainsi, Diogène, Héraclite et leurs semblables ont été à juste titre des hommes divins et à juste titre aussi appelés de ce nom.

Avant tout chose, je tiens à présenter brièvement la méthode retenue pour l’analyse. Je découpe le chapitre 15 en parties. Dans l’analyse, je dégage le propos principal de chacune d’elles et j’identifie leur fonction dans la structure argumentative d’ensemble. Je distingue donc trois parties dans ce chapitre : 1. la métaphore du banquet ; 2. le transfert de la conduite mise en valeur dans la métaphore à d’autres choses extérieures comme objets courants du désir ; 3. la généralisation de la conduite prescrite et la conception maximaliste qui décrit l’objectif ultime, c’est-à-dire ce en quoi la vertu accomplie ressemble lorsqu’elle se manifeste pleinement.

Entrons à présent dans l’analyse proprement dite.

Première partie : la métaphore du banquet

La première partie propose une métaphore, celle du banquet, pour illustrer le comportement adéquat à cultiver face aux choses extérieures lorsqu’elles sont objets de nos désirs. Les comportements possibles et adéquats sont présentés en relation à la temporalité de la satisfaction du désir. « Le plat qui circule est arrivé jusqu’à toi » : que faire lorsque l’objet de mon désir se présente à ma portée ? « Il repart » : que faire après l’accès à la satisfaction, lorsque la fenêtre d’opportunité se referme ? « Il ne vient pas encore » : que faire avant l’accès à la satisfaction de son désir ?

Avant que le plat n’arrive, je peux manifester de la patience, une forme du courage. Lorsque le plat est à ma portée, je peux manifester de la modération. Lorsque le plat s’éloigne, je peux manifester de la justice, dans l’intérêt des autres convives, et exprimer de la sagesse, en distinguant ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas dans la circulation et la disponibilité des mets. Les facteurs qui déterminent notre accès à la satisfaction du désir sont extérieurs à notre volonté et versatiles parce que les objets du désir dans cette métaphore sont eux-mêmes extérieurs. La circulation du plat, le comportement des autres convives, la quantité des mets servis ne dépendent pas de moi ; mon attitude, mes gestes, mon choix de ne pas prendre ou de prendre et combien dépendent de moi.

Arrêtons-nous un instant sur le recours rhétorique à la métaphore. Quelles sont les fonctions d’une métaphore dans le discours et dans la pratique philosophique ? Des fondateurs jusqu’à Marc Aurèle, les stoïciens manient souvent la métaphore. Rien que dans la première quinzaine de chapitres du Manuel, nous rencontrons de nombreuses métaphores qui s’appuient sur nos expériences communes et courantes (du moins pour les habitants de l’Empire romain du premier siècle, mais pas si éloignées des nôtres) pour expliquer une thèse ou illustrer une démonstration philosophique. Le pouvoir de suggestion de cette technique vient justement de ses liens avec les objets et les situations du quotidien, alors que les thèses et arguments du Portique sont si souvent contre-intuitifs et éloignés des conceptions communes. Par son évocation de phénomènes communément observés ou vécus, la métaphore remplit au moins deux fonctions : premièrement, la métaphore guide nos raisonnements éthiques pour identifier le bien, c’est-à-dire ce qu’il est convenable de faire, par une illustration de la manière de passer des prémisses théoriques aux conclusions pratiques, ou encore de la manière de passer du particulier au général ; secondement, la métaphore facilite la mémorisation des thèses et des prescriptions de l’école afin de les avoir à sa disposition le moment venu et de se préparer à réagir en accord avec la doctrine dans les diverses situations rencontrées[4]. À cet égard, notons que le chapitre 15 débute par l’impératif « Souviens-toi ».

Synthétisons brièvement avant de poursuivre l’analyse des parties suivantes. La métaphore dans la première partie de ce chapitre nous instruit que la bonne conduite dans la vie est identique à la bonne conduite lors d’un banquet. La bonne conduite dans un banquet est le cas particulier qui montre comment la bonne conduite dans la vie en générale peut être mise en œuvre, spécifiquement dans notre relation aux choses extérieures considérées comme objets de désir. La métaphore illustre concrètement la mise en pratique de thèses stoïciennes complexes ou contre-intuitives, telle que la thèse selon laquelle il existe deux échelles de valeurs, bien distinctes et entre elles hiérarchisées : celle des indifférents préférables[5], d’un côté, et celle de la vertu comme bien absolu, de l’autre. Du point de vue d’une personne familiarisée aux idées stoïciennes, deux exercices peuvent être pratiqués à partir de la métaphore : lister les prémisses implicites qui guident le choix rationnel et le comportement convenable dans la situation mise en scène dans la métaphore et expliciter le raisonnement sous-jacent illustré par la métaphore. Du point de vue d’une personne novice, en revanche, la métaphore soutient la compréhension et la mémorisation des préceptes et du mode de vie proposés par le Portique.

Deuxième partie : transférer et progresser

Passons à la deuxième partie. Celle-ci tient en une phrase, mais elle n’est pas exempte de complexité, voire de difficulté. Commençons par souligner que cette phrase propose de transférer la prescription de la bonne conduite dans le cas particulier du banquet à d’autres cas particuliers où des choses extérieures sont considérées comme des objets de désir : les enfants, une partenaire ou un partenaire, le pouvoir (« magistratures » dans la traduction de Hadot, « charges publiques » dans la traduction de Meunier) et la richesse. Le message est d’appliquer le même raisonnement que précédemment dans le cas du banquet, à savoir profiter des indifférents préférables à notre portée avec modération et ne pas se laisser troubler par leur indisponibilité lorsque ces indifférents préférables sont hors de notre portée. Exactement comme avec le plat qui circule entre les convives.

J’ai dit que cette partie propose « de transférer la prescription de la bonne conduite dans le cas particulier du banquet à d’autres cas particuliers » et non pas de généraliser cette conduite. Néanmoins, de là à supposer que nous sommes implicitement invités à généraliser la conduite à toutes les situations où nous avons pour objets de désir des choses extérieures, il n’y a qu’un pas, que je franchis volontiers. La règle générale n’est pas explicitée, mais nous la comprenons à partir de la métaphore et des exemples mentionnés après elle. Pour anticiper un peu sur la partie suivante, c’est donc tout naturellement que le début du dernier segment formule une prescription générale, valable pour toutes les « choses qui te sont présentées ».

La seconde partie de la phrase, « et, un jour, tu seras un digne convive des dieux », ajoute au moins deux nouvelles informations. Premièrement, elle donne une indication selon laquelle, moyennant entraînement et application, un palier de réalisation et d’épanouissement peut être atteint dans un futur indéterminé (« un jour »). Secondement, ce palier promet quelque chose, permet d’espérer être le convive des dieux. Cette partie indique un bénéfice, c’est-à-dire ce que celui ou celle qui transfère, voire généralise, l’attitude prescrite envers les choses extérieures prises comme objets de désir peut espérer obtenir, comme adjonction naturelle à la progression morale.

Qu’est-ce que cela veut dire que d’« être le digne convive des dieux » ? La formule n’est pas limpide et nous risquons d’accoler trop vite une interprétation judéo-chrétienne à un propos dont les racines culturelles et religieuses sont bien différentes. Ainsi, il ne s’agit pas ici d’une récompense obtenue après une vie vertueuse, dans une sorte de paradis, en échange de restrictions et de privations consenties de son vivant. Alors quoi ? Être l’invité de quelqu’un consiste à accéder à un lieu réservé, privé, protégé et à jouir des biens dont jouissent usuellement nos hôtes. Toutefois, cet accès est limité (je ne peux pas me servir dans les affaires personnelles simplement parce que je suis invité à souper) et éphémère (je devrai repartir et ne pas imposer ma présence au-delà de certaines limites). Ce statut de convive, je propose de le mettre en relation avec le statut de philosophe qui peut espérer entretenir avec la sagesse et le bonheur un rapport limité, éphémère et circonstanciel, à condition de s’entraîner au bon usage des représentations, des attitudes et des impulsions à l’action.

Mais le convive des dieux est philosophe et non pas sage, car il n’est pas encore excellent, vertueux. Passons alors au commentaire de la troisième et dernière partie du chapitre.

Troisième partie : s’émanciper du désir et s’épanouir pleinement

Cette troisième partie énonce cette fois une attitude générale, ou pourrions-nous dire une règle de conduite générale[6], face aux choses extérieures considérées comme des objets de désir à notre portée. En effet, on peut comprendre l’expression « des choses qui te sont présentées » comme une invitation à considérer pareillement toutes les choses qui puissent nous être présentées, quelles qu’elles soient.

Alors que s’agit-il de faire face aux choses qui nous sont présentées, quelles qu’elles soient ? Il est recommandé de ne rien prendre de ces choses et de les mépriser. Il ne s’agit pas de faire preuve ici de modération en prenant peu, mais, plus radicalement, de ne rien prendre du tout. Il ne s’agit pas d’évaluer ici si la chose que la Fortune laisse temporairement à notre portée est un préférable ou non dans les circonstances qui sont les nôtres, mais de l’ignorer avec une totale indifférence.

« Mépriser », choisi par Hadot dans sa traduction, est un verbe fort. Meunier (1964/1992) dit dans sa traduction : « considérer avec indifférence ». Cattin (1997) opte quant à lui pour « regarder avec dédain ». Selon le dictionnaire grec-français Bailly, le verbe grec uperidein (ὑπεριδεῖν) signifie « regarder par-dessus », « voir d’en-haut », « regarder de haut », « regarder avec fierté ou dédain », « mépriser », « dédaigner »[7]. Les différentes options choisies par les traducteurs mentionnés paraissent donc autant défendables l’une que l’autre et indiquent une compréhension convergente de ce verbe. Ce que je retiens principalement dans cette dernière partie du chapitre 15, réside dans l’idée d’une progression, voire une radicalisation, de la posture préconisée : alors que la deuxième partie invite à procéder au transfert de la conduite adéquate dans un banquet à notre attitude face à toute une série de choses extérieures que nous pourrions désirer, il est ici recommandé d’opter pour une attitude généralisée et définitive pour ces choses extérieures, à savoir le mépris à l’égard de ces choses, même lorsqu’elles se trouvent à notre portée.

La promesse n’est alors plus d’être le convive des dieux, mais leur collègue, selon la traduction de Pierre Hadot. Meunier (1964/1992) fait le même choix et Cattin (1997) choisit l’expression « digne de partager leur pouvoir ». Si le convive n’a accès aux choses offertes par son hôte que temporairement et dans la mesure de son bon vouloir, les collègues sont en principe égaux en droits et en privilèges entre eux. Or, les attributs essentiels qui distinguent les dieux des humains sont la vertu et le bonheur, comme le rappelle dans une note à sa traduction Emmanuel Cattin (1997, p.113) en citant Plutarque. Dans le cas du sage, du fait de son accès complet à la vertu et au bonheur permis par elle, cette distinction essentielle d’avec les dieux se trouve supprimée. Le sage peut donc être considéré l’égal des dieux et être appelé à juste titre « divin », comme le souligne la fin du chapitre. Sont données en exemples deux figures illustres de la philosophie grecque, souvent mises en avant par les stoïciens : Diogène et Héraclite.

L’exemple de Diogène, philosophe cynique régulièrement présenté comme un modèle d’accomplissement par Épictète dans les Entretiens, n’est pas anodin. Le cynisme rejette les conventions et les échelles de valeurs communes. Il ne vise que la vertu et ne considère aucune autre chose comme pertinente dans l’évaluation de nos choix et de nos actes. Les cyniques vont encore plus loin que les stoïciens dans la dichotomie des valeurs : non seulement les valeurs communes ne font aucune différence du point de vue de la vie heureuse et vertueuse, mais encore elles représentent des obstacles à la sagesse. Les défenseurs de la voie cynique la présentent comme étant la plus abrupte et la plus courte vers la vertu. L’exemple d’Héraclite, quant à lui, est plus surprenant, car le penseur présocratique est une référence pour le Portique en matière de métaphysique, pour sa thèse de la conflagration universelle, plutôt qu’en matière de morale et de philosophie pratique[8].

Cette troisième partie nous propose de faire un pas de côté par rapport au thème central du chapitre : si l’attitude adéquate à cultiver face aux choses extérieures lorsqu’elles sont objets de nos désirs est bien de faire preuve de modération, il s’agit encore de prendre conscience que rien ne nous oblige à considérer ces choses extérieures comme des objets désirables. En effet, si une chose est à nos yeux désirable, c’est bien que nous lui attribuons encore de la valeur. Si cette interprétation est correcte, les choses extérieures qui sont l’objet de nos désirs, les fameux « indifférents préférables » dans la nomenclature stoïcienne, s’avèrent certes préférables à leur opposé d’un point de vue amoral, mais n’en restent pas moins parfaitement indifférentes du point de vue moral. La didactique d’Épictète qui se dessine dans ce chapitre 15 peut alors être présentée comme une insistance à placer urgemment la progression morale devant toute autre considération pratique ou complaisante. Dans ce cadre, l’exercice de la liberté ne se situe non seulement dans la modération lorsque nous cherchons à satisfaire nos désirs, mais encore dans la sélection de nos désirs eux-mêmes. Cette sagesse pratique et l’entraînement qu’elle nécessite, pour ainsi dire situés en amont de la modération, émancipent le philosophe de ses fausses représentations quant à la nécessité supposée de désirer certaines choses extérieures. Et après l’émancipation de fausses croyances vient le temps de l’épanouissement où nous pouvons apprendre à désirer entretenir les bons désirs[9].

Pour terminer l’analyse proprement dite, synthétisons brièvement les éléments à retenir de cette analyse. À partir de la métaphore du banquet, la discipline du désir est illustrée sous l’angle spécifique de l’attitude adéquate à cultiver envers des choses extérieures considérées comme objets du désir, tels que les mets raffinés, les proches ou encore les avantages que la Fortune peut nous apporter. L’attitude prescrite peut être transférée et généralisée à toutes les choses extérieures, c’est-à-dire à tout indifférent préférable. Le chapitre propose une gradation de la progression en indiquant ce qui semble être deux paliers, deux niveaux distincts et hiérarchisés de l’épanouissement : le niveau du philosophe et le niveau du sage. Pour le dire autrement, Épictète semble admettre des degrés dans la progression, mais l’accès au dernier stade possible de l’accomplissement représente un saut radical, où un humain est considéré l’égal des dieux au regard des attributs qui comptent véritablement, soit la vertu et le bonheur permis par celle-ci[10].

Épilogue : méditer Épictète et s’approprier sa leçon

À la fin du banquet, que prenez-vous à emporter à la maison ? Après le commentaire du chapitre 15, le débat en séance du groupe de lecture et de discussion a été riche et animé. Une résistance à ce qu’on pourrait appeler la « promotion du mépris » par Épictète, que certains parmi nous ont cru percevoir dans ce chapitre, s’est fortement manifestée et je la comprends. J’ai aussi soupçonné le vieux boiteux de vouloir nous enlever les brioches de la bouche et la joie du cœur. Nous avons échangé sur les différentes manières de comprendre ce chapitre, de lui donner du sens, d’en atténuer la négativité perçue et d’en tirer une leçon de sagesse à emporter chez soi.

Quelle place laisser au mépris dans la conception de l’épanouissement humain ? Quel sens donner à la dévaluation de ces choses que nous aimons tant désirer ? Quand une thèse ou un argument philosophique nous résiste (ou que nous lui résistons, cognitivement et émotionnellement), n’a-t-on pas là, devant soi, une matière première pour sa progression, que l’on finisse ou non par donner son assentiment à la thèse ou à l’argument discuté ?

Il m’a fallu encore méditer le texte et les échanges de la soirée pour clarifier ce que je retiens du passage. Et j’ai pensé à ma propre situation. Étant diabétique, manger du sucre volontairement fait partie des choses les moins avisées que je puisse faire. Pourtant, j’ai poursuivi trop longtemps ce comportement néfaste et ce n’est que récemment que j’ai enfin accepté de reconnaître mon addiction au sucre. Or, le message du chapitre 15 du Manuel me paraît hautement pertinent pour m’aider à réorienter ma trajectoire : le travail radical de suppression du désir pour la substance nocive sera paradoxalement plus facile et plus solide qu’un entraînement à la modération progressive qui laisse encore la place à une autocomplaisance contre-productive. Autrement dit, je me débarrasserai de mon addiction pour le sucre si, et seulement si, je supprime entièrement mon désir pour le sucre.

Mon appropriation de cette leçon a fait l’objet d’une entrée dans mon journal eudémonique[11]. Je me permets de conclure cet article en vous la restituant ici, comme l’une des traces laissées en moi par les séances du groupe auxquelles j’ai la chance d’assister.

« Pourquoi autant de mépris ? Pourquoi rejeter des portions entières du monde ? », te demandes-tu en lisant Épictète (Manuel, 15). Quelle absence d’humilité ! Quelle défense hâtive pour éviter un examen de tes impulsions ! Quel dédain pour la discipline de l’assentiment !

Commence par examiner le sens du texte lu. Quelles peuvent être les définitions possibles de « mépriser » ici ? De deux choses l’une : soit il s’agit d’attribuer une valence absolument négative aux choses extérieures, soit il s’agit d’abaisser la valence positive attribuée aux choses extérieures jusqu’à parvenir à une position neutre. Or, selon toi, laquelle de ces deux options est en accord avec la notion d’« indifférents » ? La charité interprétative est un outil qui demande de retenir l’interprétation du texte dans laquelle la cohérence de l’auteur est la plus respectée.

Alors quoi ? Entends donc « mépriser » comme strictement équivalent à « considérer avec indifférence du point de vue moral », car les indifférents s’avèrent parfois préférables, mais toujours pour des raisons amorales.

Bien sûr, le regard de celle ou celui qui attribue une valence neutre à ce à quoi tu attribues une valence positive te paraîtra méprisant, dédaigneux. Pourtant, toi aussi, tu peux regarder cette même chose « de haut », car toi aussi tu peux attribuer une valence positive aux seules dispositions intérieures et t’élever au-dessus des objets de tes désirs auxquels tu crois devoir te soumettre !


[1] Sur les deux manières de lire les textes philosophiques, à savoir la lecture scientifique et la lecture méditative, voir le chapitre introductif de Maël Goarzin « Apprendre à lire, apprendre à vivre : la lecture comme exercice spirituel », dans Hoffmann Philippe, Pavie Xavier, Goarzin Maël, 2026, Vivre en philosophe. Exercices spirituels antiques et contemporains, Paris : L’Harmattan, p. 34-44.

[2] Pour une présentation des trois disciplines correspondant aux trois activités de l’âme selon Épictète, voir par exemple : Axel Mannarino, 13.10.2025 « Les topoi philosophiques stoïciens : l’accès à la sagesse », Stoa Gallica,URL : https://stoagallica.fr/les-trois-topoi-philosophiques-stoiciens-lacces-a-la-sagesse/

[3] Le chapitre 2.2 exhorte ainsi : « Quant au désir, supprime-le totalement pour le moment. Car si tu désires quelqu’une des choses qui ne dépendent pas de nous, il est nécessaire que tu sois dans l’infortune. Quant à toutes les choses qui sont en notre pouvoir, qu’il serait bien de désirer, elles ne sont pas encore à ta portée. Sers-toi seulement de la volonté d’agir et de ne pas agir, mais avec délicatesse, avec une clause de réserve et avec modération. » (trad. Pierre Hadot, 2000) Le chapitre 14.2 affirme : « Quiconque veut être libre ne doit ni vouloir ni refuser quoi que ce soit des choses qui dépendent des autres. Sinon, il est nécessaire qu’il soit esclave. » (trad. Pierre Hadot, 2000)

[4] Voir mon article sur l’usage stoïcien des métaphores : Konstantin Büchler, « Des métaphores pour identifier le bien et s’en souvenir », Stoa Gallica, 20 mai 2023, URL : https://stoagallica.fr/des-metaphores-pour-identifier-le-bien-et-sen-souvenir

[5] Toutes les choses extérieures que nous valorisons et désirons tombent dans la fameuse catégorie stoïcienne des « indifférents préférables ». Ces choses sont indifférentes du point de vue moral (contrairement à la seule vertu), mais il est naturel de leur attribuer une certaine valeur et ainsi de les préférer à leurs opposés (par exemple la richesse par opposition à la pauvreté). En conséquence, les expressions « choses extérieures objets de nos désirs » ou « indifférents préférables » sont interchangeables.

[6] Je défends l’idée selon laquelle toute théorie prescriptive qui s’inscrit dans le réalisme moral (qui avance l’existence de faits moraux objectifs) doit proposer au moins une norme universelle et absolue (c’est-à-dire valable partout, toujours et pour quiconque). Ce débat métaéthique dépasse le propos qui nous occupe ici.

[7] Édition dite Bailly 2020 – Hugo Chávez, p.2367, URL : http://gerardgreco.free.fr/IMG/pdf/bailly-2020-hugo-chavez-2023-02-28.pdf

[8] Une hypothèse consiste à avancer que le texte qui nous est parvenu aurait été corrompu ici et qu’Hercule (Héraklès en grec), héros mythique personnifiant la vertu, devait être ériger en modèle moral plutôt qu’Héraclite. Cette hypothèse est défendue par Louis-André Dorion (2015, « Héraclite ou Héraklès ? à propos d’Épictète, Manuel 15 », Revue de philologie de littérature et d’histoire anciennes, Tome LXXXIX, Paris : Éditions Klincksieck, p.43-63). Je remercie Jean-Marc Falciola de m’avoir signalé cette hypothèse et l’article.

[9] Harry Frankfurt, philosophe américain, a forgé le concept de « désir de second ordre » pour désigner le désir de désirer quelque chose. (Wikipedia, « Harry Frankfurt », URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Harry_Frankfurt)

[10] Pour une présentation de la progression morale stoïcienne, et plus particulièrement chez Sénèque, voir : Elen Buzaré, « Le chemin philosophique », Stoa Gallica, 22 mai 2023, URL : https://stoagallica.fr/le-chemin-philosophique/

[11] J’explique mon usage de cet outil dans l’autoportrait publié sur le site de Stoa Gallica : « Lumière sur Konstantin Büchler », Stoa Gallica, 08 décembre 2025, URL : https://stoagallica.fr/lumiere-sur-konstantin-buchler/


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