La méditation des tragédies comme exercice philosophique

Fresque représentant Médée s’apprêtant à tuer ses enfants

La méditation des tragédies comme exercice philosophique

Le rapport des stoïciens à la tragédie est d’une grande proximité. Ainsi, Diogène Laërce rapporte qu’il arrivait à Chrysippe de citer entièrement la Médée d’Euripide, à tel point que des genvs la nommaient parfois la Médée de Chrysippe1, Sénèque est dramaturge, et Épictète cite plus qu’abondamment Homère ainsi que d’autres tragiques dans les Entretiens. Et si Diogène Laërce ne dit pas à quelle fin Chrysippe citait Médée, nous pouvons voir chez Épictète que la référence aux tragédies n’est jamais, ou presque, gratuite, purement ornementale. Elle a un rôle pédagogique : les histoires tragiques étaient en effet universellement connues, et présentaient ainsi l’avantage d’être des exemples parlants et frappants. Épictète se sert des héros de L’Iliade pour nous montrer les erreurs qu’ils ont commises, erreurs qui guettent le commun des mortels.2

Une présentation paradigmatique de la doctrine des indifférents

Le contexte culturel de l’époque, donc, donnait une véritable utilité pédagogique à l’usage des références tragiques. Mais au-delà de cet intérêt purement conjoncturel, nous pouvons y voir une utilité du fait des sujets dont elles traitent : les revers de fortune et le déploiement des passions, qui sont centraux dans la démarche stoïcienne. Le drame des affaires humaines, c’est que nous nous attachons bien souvent à des choses qui ne dépendent pas de nous : le corps, la richesse, la célébrité, le pouvoir. Mais justement, ces choses ne dépendent pas de nous, mais de causes extérieures, subjectivement de la fortune, objectivement de la trame du monde. C’est donc une erreur que de s’y attacher, car cela revient à s’exposer à la déception et à la frustration. De plus, contrairement aux apparences, ces choses ne sont pas des biens, mais des indifférents, et ne nous amènent nullement par nécessité à une vie bonne. Or, comme nous avons tendance à oublier ce fait, l’usage que l’on peut faire des tragédies est justement là pour nous le rappeler :

« Souviens-toi que c’est chez les riches, chez les rois, chez les tyrans, que se passent les tragédies : aucun pauvre ne joue de rôle dans la tragédie, si ce n’est comme choreute. »3

Rien de ce qui nous est extérieur, que ce soit richesse, pouvoir ou honneurs, ne peut faire mon bien, et c’est cet enseignement stoïcien typique des tragédies que présente d’ailleurs Sénèque à de nombreuses reprises dans ses propres pièces, ici dans le Thyeste :

« Les tueurs ne fréquentent pas les cabanes / La chère est maigre mais on y dîne sans risque / Tu ne bois le poison que dans des coupes d’or (…) / Au grand jeu de la Fortune / C’est qui perd gagne »4

Ainsi, la vie bonne ne résultant nullement de ces biens apparents, elle doit trouver sa source ailleurs, et celle-ci ne réside que dans l’exercice de nos jugements, et c’est là selon Épictète l’enseignement que l’on retire des tragédies :

« Homère n’a-t-il pas écrit ces vers à dessein, pour nous faire comprendre que, lorsque les plus nobles, les plus forts, les plus riches, les plus beaux n’ont pas de jugement droit, ils ne sont nullement à l’abri de l’extrême misère et de la pire infortune ? »5

Un appel à l’exercice du jugement

Cette indifférence de ces choses extérieures que nous prenons à tort pour des biens est donc le premier enseignement des tragédies qui pourra renforcer l’enseignement doctrinal des stoïciens. Mais justement, ce qui trouble nos vies et crée le besoin de philosophie, c’est que nous non plus n’avons pas de jugement droit, et que nous nous laissons prendre aux apparences. Il nous faut donc travailler quotidiennement à fortifier notre jugement, et l’exemple des tragédies pourra servir à nous raffermir dans notre résolution. C’est ainsi qu’Épictète explique :

« L’Iliade n’est rien de plus que représentation et usage de représentations. Une apparence a poussé Alexandros à enlever la femme de Ménélas, une apparence a poussé Hélène à le suivre. Si l’apparence avait produit en Ménélas l’impression que c’est un gain d’être privé d’une telle femme, que serait-il arrivé ? C’en était fait de l’Iliade, et non seulement de l’Iliade, mais aussi de l’Odyssée. »6

et poursuit un peu plus loin :

« Quelque chose m’a paru bon et aussitôt je le fais. Suis-je donc plus fort qu’Agamemnon ou Achille pour pouvoir seul me contenter de l’apparence, alors que ces derniers, pour avoir suivi les apparences, ont causé et subi de telles calamités ? Et quelle tragédie a commencé autrement ? L’Atrée d’Euripide, qu’est-ce que c’est ? L’apparence. L’Œdipe de Sophocle, qu’est-ce que c’est ? L’apparence. Phénix ? L’apparence. Hippolyte ? L’apparence. Quelle sorte d’homme vous paraît donc être celui qui ne fait aucun cas de tout cela ? Comment appelle-t-on ceux qui suivent la première apparence venue ? – Des fous. »7

Là encore, on voit que l’enseignement des tragédies rejoint l’enseignement stoïcien, et c’est tout à fait dans cette visée que, outre ses traités philosophiques, Sénèque présente dans ses tragédies l’erreur de prendre pour des biens ce qui ne sont que des apparences :

« Le sceptre ?/ Un mot vide écrit en lettres d’or / Je vois une tête / L’éclat d’une couronne illusoire / Bientôt le hasard l’emportera / Sans besoin de mille navires / Ou de dix ans de guerre / La Fortune frappe aussi très vite / Parfois »8

Une présentation paradigmatique de la doctrine des passions

Mais justement, bien souvent nous nous laissons prendre aux apparences, et c’est de là que naissent les passions. Le fond des tragédies antiques, c’est la passion, c’est la démesure, c’est l’hubris, qui provient toujours d’un mauvais usage de notre jugement9 : c’est la croyance selon laquelle la richesse serait un bien qui mène à l’avarice, c’est la croyance selon laquelle autrui nous a causé du tort qui mène à la colère, c’est la croyance selon laquelle le plaisir est un bien qui mène à la débauche, etc. On retrouve ainsi dans les pièces de Sénèque le schéma suivant : les héros tragiques sont avertis (par une nourrice, un courtisan, le chœur, voire eux-mêmes) que les biens de la Fortune qu’ils poursuivent ne sont nullement des biens, mais ils se laissent malgré tout happer par ces apparences, et tombent dans la passion, qui prendra la forme d’une fureur. Florence Dupont résume ainsi la tonalité des tragédies sénéquiennes en ces termes : « pendant l’action tragique le monde des hommes va être hanté par des passions monstrueuses. »10

Or si ces passions sont monstrueuses, si nous assistons à la transformations des protagonistes en monstres, c’est qu’ils perdent leur humanité. Ce qui définit l’homme, c’est d’être un zoon logotikon, c’est l’exercice de sa raison qui lui permet d’exercer un contrôle rationnel sur ses actions. Mais ayant mal usé de sa raison en ayant donné son assentiment à de fausses représentations, l’homme tombe dans la passion et perd ainsi la raison, et avec celle-ci le contrôle de lui-même. La passion, c’est la passivité. L’homme n’est plus maître de lui, il est esclave de la passion qui agit à travers lui, ce que Sénèque illustre et décrit de manière récurrente dans ses pièces. C’est ainsi que Phèdre décrit ses symptômes :

« La folie me tient / Je dois la suivre jusqu’à la chute / Je connais l’abîme où je me jette / Parfois je désire guérir / Désirs inutiles / Je suis un marin qui rame à contre-courant sur une barque trop lourde / J’ai beau forcer / Mon bateau dérive dans le courant / Inutile de louvoyer / La folie m’emporte / Elle est mon roi, elle est mon maître, elle est mon dieu »11

avant de reprendre quelques scènes plus tard « Je n’ai plus de pouvoir sur moi »12. C’est ainsi également qu’est décrite la folie d’Atrée : « Je suis emporté / Où vais-je ? Je ne sais pas / Je suis emporté »13, qu’il est dit de Médée qu’elle «  ne sait dompter ni ses colères ni ses amours »14, ou bien encore que Clytemnestre se confie :

« Je suis ballottée au gré des flots / Le vent me pousse d’un côté / Le courant m’entraîne de l’autre / La mer est confuse / Qui sait d’où viendra la tempête ? / J’ai lâché la barre / La colère, la douleur, l’espérance / Seront mes guides / Où elle m’emporteront / j’irai »15

Ainsi, que ce soit dans les références mythologiques mobilisées par Épictète ou dans les pièces écrites par Sénèque, nous voyons à l’œuvre une seule et même stratégie pédagogique : montrer des héros qui font un mauvais usage de leur jugement, qui se laissent prendre par les apparences, et qui de ce fait tombent dans la passion, causant ainsi leur propre ruine ainsi que celle de leur cité.

La vie tragique

Nous voyons que, dans leur enseignement, les stoïciens faisaient un large usage des tragédies. Mais leur usage de celles-ci ne se limitait pas à un catalogue d’exemples illustrant les affres des passions : la tragédie doit être vue comme le modèle de nos vies. C’est ainsi que, dans un célèbre passage du Manuel, Épictète nous dit la chose suivante :

« Souviens-toi que tu es comme un acteur dans le rôle que l’auteur dramatique a voulu te donner : court, s’il est court ; long, s’il est long. S’il veut que tu joues un rôle de mendiant, joue-le convenablement. Fais de même pour un rôle de boiteux, de magistrat, de simple particulier. Il dépend de toi, en effet, de bien jouer le personnage qui t’es donné ; mais le choisir appartient à un autre. »16

Alors que l’exemple des personnages tragiques, comme nous l’avons vu plus haut, devait servir à motiver notre discipline du jugement, il s’agit là de mettre en œuvre la discipline du désir, c’est-à-dire de le conformer à l’ordre du monde, sans souhaiter que ce dernier ne soit autre que ce qu’il est. Zeus est l’auteur de nos jours, nous ne choisissons pas notre histoire, les événements qui nous arrivent ne dépendent pas de nous. Mais il dépend de nous de ne pas nous laisser abattre, de ne pas céder à la passion, et de bien jouer notre rôle, même s’il n’est celui, comme Épictète, que d’un boiteux.

De plus, les tragédies sont jouées et rejouées, écrites et réécrites, mais les personnages mythologiques revivent encore et encore les mêmes drames ; tout comme nous-mêmes, selon la doctrine du Portique. Les stoïciens défendaient ainsi la doctrine de l’éternel retour, la palingénésie. C’est avant tout une théorie physique : il y a dans la nature un cycle des quatre éléments et des cycles cosmiques, dans le mouvement des étoiles. Ainsi le monde est cyclique : il naît d’un feu primordial, passe par différentes phases, puis retourne à ce feu dans un nouvel embrasement, avant que le cycle ne recommence. Mais comme ce déploiement est animé par Zeus, et que celui-ci organise le meilleur des mondes possibles, alors il se recrée inlassablement le même monde : « les mêmes choses reviennent à l’infini et sans jamais s’arrêter. »17 Tout comme Antigone a pleuré des milliers de fois ses frères sur scène, nous revivrons des milliers de fois, éternellement, les événements de notre vie, et il s’agit de bien les vivre, de bien les jouer.

Aussi, si ce propos d’Épictète est, comme l’ouvrage dont il est extrait, très célèbre, il est intéressant de noter qu’il n’est pas original, et qu’il reprend une image déjà présente chez Sénèque :

« Il en va de la vie comme d’une pièce de théâtre : ce n’est pas la longueur qui compte, mais le mérite de l’acteur. Que tu finisses à tel ou tel endroit, la chose est indifférente. Finis où tu voudras, mais réussis ta sortie de scène. »18

Or, alors qu’Épictète cite fréquemment les stoïciens antérieurs à lui, il ne cite jamais Sénèque, ce qui laisse penser qu’il ne connaissait pas ses écrits. Mais si ce rapprochement entre la vie et le théâtre n’est pas un emprunt fait à Sénèque, il serait improbable que la même image ait émergé indépendamment chez deux auteurs aussi rapprochés temporellement au sein d’une école comptant plusieurs siècles d’existence, et il est donc rationnel d’en conclure que cette analogie devait être courante au sein du stoïcisme, peut-être même dogmatique.

Ainsi, par ces différents points, nous voyons que la régularité des références aux tragédies chez les stoïciens n’est nullement un simple ornement esthétique du discours. Les tragédies peuvent être vues comme le modèle de la vie humaine, et elles recèlent nombre d’exemples permettant de faire ressentir la pertinence de la doctrine stoïcienne sur la Fortune ou les passions. C’est pourquoi la méditation des tragédies semble bien être un exercice philosophique à part entière pour les stoïciens.


1 Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VII, 180

2 Voir Claire Muckensturm-Poulle : Les références homériques dans les Entretiens d’Épictète. URL: https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_2012_ant_1225_1_3638

3 Épictète, Entretiens, I, XXIV, 15-16

4 Sénèque, Thyeste, Scène IV

5 Épictète, Entretiens, IV, X, 36

6 Épictète, Entretiens, I, XXVIII, 12-13

7 Épictète, Entretiens, I, XXVIII, 31-33

8 Sénèque, Les Troyennes, Scène IV

9 Sénèque développe la philosophie stoïcienne des passions dans son livre De la colère, qui est selon lui la passion par excellence, dont l’analyse permet de comprendre toutes les passions. Il y écrit notamment ceci : « La colère, c’est ce qui dépasse la raison et l’entraîne avec soi. Par conséquent, ce premier trouble de l’esprit, suscité par le sentiment d’offense, n’est pas plus de la colère que ne l’est ce sentiment lui-même. La colère est l’élan qui s’ensuit, qui n’a pas seulement perçu mais approuvé ce sentiment d’offense. » De la colère, livre II, III, 4-5

10 Florence Dupont, Les monstres de Sénèque, p. 64

11 Sénèque, Phèdre, Scène II

12 Sénèque, Phèdre, Scène VII

13 Sénèque, Thyeste, Scène III

14 Sénèque, Médée, Chœur IV

15 Sénèque, Agamemnon, Scène III

16 Épictète, Manuel, XVII

17 Némésius, De la nature de l’homme

18 Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 77, 20


Crédits: Fresque représentant Médée s’apprêtant à tuer ses enfants, Maison des Dioscorides (Pompéi),
127 x 104 cm, conservée à Naples, Musée national archéologique (Photo M.-L. Nguyen, Wikicommons)

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