
Le texte ci-dessous est la traduction française d’un entretien réalisé par Luis Xavier López-Farjeat avec Michael Chase intitulé “La filosofía como forma de vida. Entrevista a Michael Chase”, initialement publié en espagnol sur Letras Libres. Traduction française de Solène Vouland, relue par Maël Goarzin. Nous remercions Luis Xavier López-Farjeat, Michael Chase et Letras Libres de nous avoir donné l’autorisation de publier la traduction de cet entretien sur la philosophie comme manière de vivre.
La philosophie comme manière de vivre. Entretien avec Michael Chase
Par Luis Xavier López-Farjeat
Michael Chase est chargé de recherche au Centre Jean Pépin (UMR 8230 – École normale supérieure) du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Paris-Villejuif, France, ainsi que professeur associé à l’Université de Victoria, au Canada. Il travaille à l’intersection de la philosophie grecque, arabe et latine, et a publié de nombreux travaux sur la philosophie antique gréco-romaine, la patristique grecque et latine, ainsi que sur la philosophie médiévale latine et arabe. Il a été l’élève de Pierre Hadot et a traduit en anglais une demi-douzaine de ses ouvrages.
Les intérêts de Michael Chase sont vastes, multiculturels et interdisciplinaires. Il s’intéresse à la relation entre la science contemporaine et la philosophie antique, à la transmission de la philosophie grecque au monde arabe, ainsi qu’à la philosophie comparée, antique et contemporaine, de manière générale. Ses projets actuels comprennent des éditions critiques de deux textes philosophiques arabes (le Commentaire d’Avicenne à la « Théologie d’Aristote » et la version arabe du traité De l’intellect d’Alexandre d’Aphrodise). Il travaille actuellement à une monographie consacrée aux techniques de méditation dans la pensée grecque, islamique, juive, byzantine et latine médiévale.
Vous avez été disciple de Pierre Hadot. Pouvez-vous nous parler de lui et des origines de la conception de « la philosophie comme manière de vivre » ?
Pierre Hadot (1922-2010) a été historien de la philosophie grecque et latine au prestigieux Collège de France, à Paris. Dès son plus jeune âge, il a fait certaines expériences de son unité avec le cosmos, ce qui l’a amené à s’intéresser à l’étude de la mystique occidentale. Il a commencé par étudier des textes philosophiques très complexes, en particulier ceux de certains philosophes néoplatoniciens. Peu à peu, il a pris conscience du fait que ces philosophies, aussi intéressantes soient-elles, étaient très éloignées des préoccupations de la majorité des individus.
Dans les années 1970, il se tourna davantage vers des philosophies telles que le stoïcisme et l’épicurisme ; des écoles qui, au lieu de spéculer sur la nature ultime de la réalité, se concentraient sur des conseils visant à apprendre aux personnes comment vivre. D’une part, elles proposaient des recommandations pour améliorer la personnalité des membres de l’école, en leur enseignant des remèdes contre l’orgueil, la peur, ou la colère, la curiosité excessive, la tendance à parler trop, etc. D’autre part, elles préconisaient des exercices concrets destinés à nous aider à atteindre ce qu’Hadot appelait la « conscience cosmique », c’est-à-dire la prise de conscience que chacun de nous n’est pas isolé, mais fait partie intégrante d’un Tout beaucoup plus vaste.
Hadot a découvert que la méthode principale utilisée par ces auteurs pour aider leur public et leurs lecteurs à se transformer consistait en ce qu’il a appelé des « exercices spirituels ». Il ne s’agit pas des exercices spirituels d’Ignace de Loyola, mais d’exercices déjà pratiqués dans l’Antiquité grecque et romaine, qui mobilisaient non seulement la raison, mais aussi d’autres facultés telles que l’imagination, dans le but d’aider à ce processus d’amélioration et de transformation personnelle.
Selon Pierre Hadot, ces exercices peuvent nous aider à vivre de manière plus libre, plus autonome et plus heureuse. Il en est même venu à la conclusion que ces exercices spirituels, destinés à transformer la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes et perçoivent le monde, constituaient l’élément le plus fondamental de la philosophie. Dans l’Antiquité, la philosophie ne consistait pas uniquement, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, à élaborer des théories et à rédiger des traités philosophiques ou des articles écrits de façons très techniques ; au contraire, c’était une pratique constituée de ces exercices spirituels destinés à nous transformer.
Hadot a développé progressivement cette conception non seulement comme une description de la philosophie antique, mais également comme une norme permettant de définir ce que devrait être la philosophie en tout temps, y compris aujourd’hui : la philosophie ne doit pas se limiter à l’écriture de textes techniques, mais doit nous aider à mieux vivre et à nous améliorer en tant que personnes. Cela fait partie de ce qu’il appelait le « perfectionnement » : chaque jour, grâce aux exercices spirituels, nous pouvons devenir meilleurs et souffrir un peu moins. Grâce aux exercices spirituels, nous pouvons discipliner notre discours intérieur, c’est-à-dire nos pensées, et, par conséquent, notre discours extérieur.
De quelle manière le projet de la philosophie comme manière de vivre contribue-t-il à revitaliser la démocratie ?
Il s’agit d’une question importante. D’une part, j’ai déjà mentionné qu’une partie du projet de Pierre Hadot consiste à démocratiser, ou à redémocratiser, la philosophie elle-même, c’est-à-dire à agir de manière à ce que tout le monde puisse s’intéresser à la philosophie. Cela commence par le langage. Hadot écrit dans un français très clair, simple et limpide, ce qui rend sa traduction en anglais, que j’ai réalisée pour une demi-douzaine de ses livres, particulièrement agréable. Cette simplicité, cette clarté, est déjà profondément démocratique.
Ses écrits sont accessibles à tous ; en effet, ils ont été utilisés par des personnes travaillant dans les domaines de l’écologie, du féminisme, de l’étude des religions, de l’administration, des soins infirmiers, etc. Cela m’a conduit à la proposition suivante : la philosophie de Pierre Hadot pourrait constituer une sorte de troisième voie entre, d’une part, la philosophie analytique et, d’autre part, ce que les Nord-Américains appellent la « philosophie continentale », terme qui désigne la phénoménologie et les penseurs s’inspirant principalement de Heidegger et de Nietzsche.
Ce que ces deux courants philosophiques ont en commun est le fait d’être difficiles à lire sans préparation préalable. La philosophie analytique tend à être assez aride en raison de son recours fréquent à une forme de jargon technique et à des symboles issus de la logique mathématique ; la philosophie continentale, quant à elle, tend à être très rhétorique, remplie de phrases complexes et de jeux de mots très érudits. Tel n’est pas le cas de Pierre Hadot. En général, ce qu’il veut dire est assez clair, notamment dans ses ouvrages destinés au grand public, depuis son premier livre sur Plotin jusqu’à La Citadelle intérieure, Qu’est-ce que la philosophie antique ? et son dernier ouvrage sur Goethe et la tradition des exercices spirituels. Tous sont rédigés de manière très simple, sans excès de rhétorique, ni de jargon académique.
Le mouvement inspiré par Pierre Hadot, aujourd’hui connu sous le nom de PWL (Philosophy as a Way of Life, ou philosophie comme manière de vivre en français), a pour l’une de ses principales missions de problématiser ce que je considère comme le principal danger actuel pour la démocratie : le phénomène de la désinformation, connu en anglais sous le terme de fake news. Avec l’importance croissante des réseaux sociaux et les progrès technologiques des deepfakes, il est de plus en plus difficile, pour le citoyen ordinaire, de distinguer le vrai du faux et le mensonge. Ce phénomène rend la survie de la démocratie très problématique, comme nous le constatons avec la montée de mouvements populistes de droite et d’extrême droite aux États-Unis et dans plusieurs régions d’Europe.
Quelles sont, selon vous, les avantages et les inconvénients de faire de la philosophie une manière de vivre plutôt que de se cantonner à une activité strictement académique ?
L’avantage principal, me semble-t-il, est la démocratisation de la philosophie. Dans l’Antiquité, comme le rappelle Hadot, un philosophe n’était pas quelqu’un qui publiait des traités philosophiques ou qui enseignait nécessairement dans une institution académique. C’était quelqu’un qui vivait de manière philosophique. Hadot estimait qu’aujourd’hui encore la philosophie devrait être accessible à tous.
La philosophie ne devrait pas se concentrer exclusivement dans les départements universitaires de philosophie, où l’on aborde fréquemment des questions techniques ayant peu de lien avec la vie des gens ordinaires ; elle devrait traiter des questions qui ont une réelle importance pour les individus au cours de leur existence. Par exemple, ce qui est souvent exclu des études universitaires de philosophie aujourd’hui, ce sont ce que j’ai appelé les grandes questions : Quel est le sens de la vie ? Comment devons-nous vivre ? etc.
Parfois, dans les départements universitaires de philosophie, en particulier dans la tradition analytique, on considère que ces questions ne sont pas pertinentes, qu’il s’agit « d’erreurs de catégorie » ou de quelque chose de ce genre. Pourtant, ce sont des questions que les êtres humains se sont toujours posées, ce qui justifie pleinement la recherche de réponses à ces interrogations tout à fait légitimes. Il a toujours existé un besoin, même chez ceux qui ne sont pas des philosophes professionnels, de trouver des réponses à certaines de ces questions profondes concernant le sens de notre existence et si nous, philosophes professionnels, ne nous en occupons pas et ne tentons pas de fournir des pistes sérieuses pour mieux comprendre ces questions et leurs solutions possibles, les individus iront chercher ailleurs, au risque de tomber dans le piège de charlatans de toute sorte : sectes, ouvrages de développement personnel mal conçus, etc.
En quoi la philosophie comme manière de vivre se distingue-t-elle des projets populaires de développement personnel ?
Revenons un instant à l’origine de cette notion de philosophie comme manière de vivre et des exercices spirituels qui la constituent. Pierre Hadot a développé ces idées à partir d’un travail philologique extrêmement rigoureux sur les textes anciens, méthode qu’il a acquise en travaillant sur ses éditions critiques de textes grecs et latins. Cela l’a conduit à croire profondément à l’importance de l’objectivité, conviction qui l’a accompagné tout au long de sa vie.
En effet, bien que l’intention de l’auteur d’un texte ancien ne puisse être totalement écartée, l’objectif de la philologie doit être de s’approcher autant que possible du sens du texte. Nietzsche se trompe quand il affirme que tout est une question d’interprétation et que toutes les interprétations se valent. Selon Hadot, au contraire, il existe des interprétations correctes et des interprétations erronées ; certaines traductions de textes anciens sont acceptables, d’autres ne le sont pas. On ne peut pas dire n’importe quoi à propos d’un texte ancien.
De plus, la philologie et l’interprétation des textes anciens partagent avec les sciences dites « dures » un point commun fondamental : la réalité objective sert de contrôle à nos spéculations. Pour atteindre la vérité objective, nous devons mettre entre parenthèses nos propres préjugés, préférences, intentions, etc., et en ce sens, on peut dire que la philologie comme les sciences dures peuvent être considérées comme des exercices spirituels.
Lorsque je traduis des textes anciens ou modernes, je constate que, pour traduire correctement, je dois mettre mon propre point de vue entre parenthèses. Il ne s’agit pas de moi lorsque je traduis un texte, ni de mes préférences, ni de ce que, selon moi, l’auteur aurait dû dire, mais de ce qu’il a effectivement dit. J’essaie, dans une certaine mesure, de me placer dans l’esprit de l’auteur ancien et de reproduire chez les lecteurs, autant que possible, l’effet que l’auteur voulait produire sur sa propre audience. En ce sens, la philologie et la traduction constituent d’excellents exemples d’exercices spirituels, puisque l’on peut définir un exercice spirituel comme une activité qui nous permet de sortir de nous-mêmes, de quitter notre propre perspective et de prendre conscience que le monde ne tourne pas autour de nous.
Par ailleurs, des recherches menées par le psychologue d’origine hongroise Csíkszentmihályi ont montré que, lorsqu’on demande à un grand nombre de personnes quels ont été les moments les plus heureux de leur vie, elles répondent souvent qu’il s’agit de ce que Csíkszentmihályi appelle une « expérience de flux » (flow experience), c’est-à-dire une expérience dans laquelle l’individu est si concentré sur ce qu’il fait qu’il en oublie sa propre personne.
Pour revenir à la question, je dirais que ce qui distingue la philosophie comme manière de vivre des projets de développement personnel est, d’une part, le fait que le programme de Pierre Hadot repose sur les textes anciens étudiés avec le plus haut degré de rigueur philologique. Il ne s’agit pas d’inventions qui sortent de nulle part : les exercices spirituels sont des techniques pratiquées dans l’Antiquité et nous disposons de textes anciens que nous pouvons traduire, reproduire et interpréter et qui nous montrent quelles étaient ces pratiques et comment elles étaient mises en œuvre. Cet ancrage dans la réalité historique, tel que nous le révèlent les sciences philologiques, constitue une forme de garantie qui fait défaut aux ouvrages de développement personnel.
Enfin, j’aimerais revenir sur la triple discipline de la philosophie que Pierre Hadot a mise au jour dans les écrits d’Épictète et de Marc Aurèle. Selon ces penseurs, les trois parties de la philosophie (la logique, la physique et l’éthique) sont si étroitement liées qu’il est impossible d’en pratiquer une sans pratiquer les autres. En effet, bien que la philosophie puisse être divisée en parties lorsqu’on l’enseigne, dans la vie pratique, l’acte de philosopher consiste en la pratique simultanée et indissociable d’une logique vécue, d’une physique vécue et d’une éthique vécue.
Il en découle que la philosophie comme manière de vivre ne consiste pas simplement à se retirer du monde pour se concentrer exclusivement sur soi-même et sur son propre bien-être, en restant indifférent à l’égard de ce qui se passe dans la société dans laquelle nous vivons. Nous avons vu que, pour la PWL (ou philosophie comme manière de vivre), l’éthique consiste dans l’effort visant à s’assurer que tous les actes de l’individu contribuent au bien de la communauté. C’est là un aspect qui fait défaut à de nombreux ouvrages de développement personnel.
Dans certaines versions populaires de la méditation, par exemple, les auteurs s’adressent à leur public de la manière suivante : « Toi, lecteur, tu es déjà parfait tel que tu es. Tu n’as pas besoin de t’améliorer ; tu es suffisant tel que tu es, car tu es merveilleux, il te suffit de t’accepter et de t’aimer tel que tu es ». Une telle idée serait anathème pour Pierre Hadot, qui insistait sur la nécessité du « perfectionnement », au sens où, pour lui, le sens de la vie consiste à devenir meilleur chaque jour. Les philosophes antiques, suivis en cela par Pierre Hadot, estimaient que l’on devait s’efforcer d’être le meilleur possible.
Nous arrivons ici à un dernier point que je souhaiterais évoquer brièvement. L’une des idées fondamentales de Pierre Hadot, et bien entendu de la philosophie comme manière de vivre, concerne l’identification du véritable soi (self). À partir de penseurs tels que Marc Aurèle, Plotin et d’autres, Pierre Hadot reconnaît l’idée selon laquelle notre self n’est pas ce que nous croyons habituellement. Nous nous trompons lorsque nous cherchons à identifier précisément ce qui constitue notre « moi ». Si l’on nous pose la question sans préparation, nous répondrions que nous sommes telle ou telle personne, née de tels parents à telle date et dans telle ville, puis que nous avons grandi, que nous possédons tels traits de caractère, que nous exerçons telle activité pour gagner notre vie, etc. Autrement dit, nous identifions notre « soi » ou notre « moi » au moi autobiographique ou narratif du quotidien : la somme de nos désirs, souvenirs et espoirs individuels et personnels.
Cependant, pour Hadot, suivant en cela des penseurs antiques tels que Plotin et Marc Aurèle, il n’en va pas ainsi. Pour ces penseurs, il existe un autre soi, un être plus profond, plus objectif et plus universel. Le but de la philosophie est l’identification à ce moi plus élevé et plus profond, plus universel et plus objectif. Ce moi plus profond ne se rapporte plus exclusivement à nos intérêts individuels ; en un certain sens, l’idée même de notre individualité relève de l’illusion. En réalité, nous ne sommes ni seuls ni isolés au sein du cosmos, point de vue que certaines orientations de la pensée scientifique contemporaine ont progressivement confirmé, en soulignant que parler de l’isolement d’une particule quantique isolée n’est qu’une approximation erronée (C. F. von Weizsäcker).
Pour ma part, cette prise de conscience de notre dépendance à l’égard de l’ensemble de la réalité, y compris de nos semblables au sein de la société dans laquelle nous vivons, n’est rien d’autre qu’une autre manière de formuler la finalité des exercices spirituels : la conscience cosmique. Il s’agit de réaliser, grâce à un changement de perspective, que le monde ne tourne pas autour de nous en tant qu’individus. Cette réalisation, que peuvent favoriser des exercices spirituels tels que le « regard d’en haut », peut nous aider à relativiser nos problèmes, tout en facilitant notre ouverture et notre compassion à l’égard de nos semblables et, à terme, comme dans le bouddhisme, à l’égard de tous les êtres vivants.
Crédits: Photo de Michael Chase, Tous droits réservés.
