
Synthèse de la rencontre du Portique Stoa Gallica de Montréal, janvier 2026 — avec la professeure Isabelle Chouinard (UQÀM).
Depuis une vingtaine d’années, le stoïcisme est redécouvert comme une philosophie pratique, orientée vers la vie quotidienne. Mais que signifie « pratiquer » une philosophie issue d’un autre monde social, culturel et politique ? Le stoïcisme n’est pas un bloc monolithique qu’il faut adopter ou rejeter en totalité. Déjà dans l’Antiquité, les stoïciens débattaient, divergeaient, réinterprétaient, et Sénèque lui-même revendiquait cette liberté philosophique, empruntant à d’autres écoles sans renoncer pour autant à son identité stoïcienne[1]. Dans cette perspective, le stoïcisme contemporain s’inscrit certes dans une continuité historique (lire les textes, en comprendre les principes fondamentaux), mais exerce également un regard critique sur ces sources pour les adapter aux réalités sociales de notre époque. Ainsi, la place des femmes dans le stoïcisme est, à l’exception de quelques textes et fragments, pratiquement invisible. En raison de la rareté des sources, les quelques occurrences glanées ici et là sont perçues tantôt comme la preuve d’une philosophie progressiste et universelle, tantôt comme des exceptions sans réelles significations. Cela pose un certain nombre de problèmes pour les stoïciennes qui se demandent si une philosophie si « virile » peut réellement leur apporter quelque chose.
À partir de deux textes de Musonius Rufus, philosophe stoïcien du Ier siècle de notre ère, et d’un témoignage de Sharon Lebell, philosophe stoïcienne contemporaine, notre rencontre avec la professeure Isabelle Chouinard a permis de révéler une égalité des genres intrinsèque à la pensée stoïcienne antique, mais prisonnière des conventions sociales ; un féminisme avorté qui peine encore de nos jours à s’affirmer.
L’égalité morale stoïcienne : une thèse radicale pour l’Antiquité, mais qui n’abolit pas les rôles sociaux
Chez Musonius Rufus, l’affirmation est sans ambiguïté : les femmes possèdent la même capacité rationnelle que les hommes. « Les femmes, dit-il, ont reçu des dieux la même raison que les hommes, raison dont nous usons dans nos relations mutuelles et par laquelle nous distinguons à propos de chaque chose si elle est bonne ou mauvaise, et belle ou laide »[2]. Elles ont par conséquent la même aptitude à la vertu : « [Les femmes] ne sont pas moins naturellement disposées que les hommes à se plaire aux actions belles et justes et à rejeter les contraires »[3]. Or, la vertu est identique pour tous les êtres humains : « Que d’autre part il n’y ait point de différence entre les vertus de l’homme et celles de la femme, il est aisé de l’apprendre »[4]. Donc l’éducation philosophique est non seulement nécessaire aux deux, mais elle doit être identique : « S’il convient en effet, par Zeus, que les femmes soient justes, il faut que les deux sexes aient tous deux appris les mêmes principes qui sont les plus essentiels et les plus importants »[5]. La position de Musonius s’inscrit donc dans la logique universaliste propre au stoïcisme. Si la nature est rationnelle et commune à tous les êtres humains, l’accès à la vertu via l’éducation philosophique ne peut être restreint par le genre.
Pour un stoïcien, cette conclusion n’a rien d’anecdotique. La philosophie n’est pas un loisir intellectuel : « De même que la médecine théorique n’est d’aucune utilité si elle ne mène pas à la santé du corps humain, tout de même si un philosophe tient ou enseigne quelque théorie, ce n’est d’aucune utilité si cela ne mène pas à l’excellence de l’âme humaine »[6], mais bien une discipline indispensable à quiconque souhaite agir correctement dans la société.
Toutefois, l’égalité morale et rationnelle défendue par Musonius ne s’accompagne pas d’une remise en cause de l’ordre social. S’il reconnaît à tous les êtres humains le droit à une éducation philosophique identique, il continue à leur assigner des rôles spécifiques, notamment dans la sphère domestique : « L’homme ne saurait être bon citoyen s’il est injuste et la femme ne saurait bien administrer la maison si elle ne le fait pas avec justice »[7].
En effet, il distingue certaines tâches ou activités qu’il juge plus adaptées aux femmes ou aux hommes, en invoquant des différences corporelles : « La nature des mâles est plus forte, celle des femmes plus faible, il faut attribuer à chacune des deux natures ceux des travaux qui leur sont le plus accordés, qu’il faut attribuer les travaux plus lourds aux plus forts, les travaux plus légers aux plus faibles. C’est pourquoi le métier de fileuse conviendrait mieux aux femmes qu’aux hommes, comme aussi le fait de garder le logis ; à l’inverse la gymnastique conviendrait mieux aux hommes qu’aux femmes comme aussi le campement en plein air »[8].
Certes, il reconnaît des exceptions à cette distinction naturelle : « Quelquefois, pourtant, il y aurait de bonnes raisons à ce que certains hommes entreprissent quelques-uns des travaux plus légers et qui semblent revenir aux femmes, et à ce qu’en revanche des femmes entreprissent certains des travaux plus durs et qui semblent convenir mieux aux hommes, quand ou les conditions du corps ou les besoins ou l’opportunité engagent à agir de la sorte »[9]. Mais plutôt que de voir en ces exceptions la preuve d’une égalité de nature entre les hommes et les femmes, il choisit de les présenter comme une entorse raisonnable aux conventions sociales : « Car en fait peut-être bien tous les travaux humains sont-ils un champ d’action commun et sont-ils communs aux hommes et aux femmes, et aucun n’est réservé nécessairement à l’un des deux sexes, mais certains d’entre eux sont plus appropriés les uns à tel sexe, les autres à tel autre, c’est pourquoi les uns sont dits travaux d’hommes, les autres travaux de femmes »[10].
Ainsi, pour Musonius, la philosophie ne vise pas à transformer les structures sociales, mais avant tout à former des individus capables d’agir vertueusement à l’intérieur de ces structures. L’accent est mis sur la responsabilité personnelle, le jugement rationnel et la cohérence intérieure, plutôt que sur la réforme institutionnelle. Ce point est crucial pour éviter tout anachronisme. Certes, il est erroné de lire Musonius Rufus comme un précurseur du féminisme moderne, mais il est tout aussi erroné de minimiser la portée de son propos : affirmer explicitement que les femmes peuvent et doivent philosopher constituait déjà une subversion des normes sociales de la Rome antique.
Les paradoxes d’une autrice stoïcienne contemporaine : qu’est-ce qu’être une femme ?
Dans son article Women Don’t Need Stoicism ; Stoicism Needs Women[11], Sharon Lebell explique que, pour beaucoup de femmes, le stoïcisme antique est formulé dans un langage masculin et depuis une perspective masculine. En effet, les textes qui nous sont parvenus font souvent appel à des figures historiques morales, politiques ou guerrières incarnées par des hommes, mais beaucoup plus rarement par des femmes. Cette invisibilisation historique est connue et ne démontre en rien l’inadéquation des femmes à la vie philosophique, quelques exemples de femmes philosophes célèbres ayant réussi à nous parvenir. Mais lire ces textes dans une perspective féminine exige de sans cesse les adapter mentalement pour pouvoir s’y reconnaître[12] — remplacer sans cesse « le sage » par « la sage », transformer des exemples masculins en expériences applicables à soi-même, etc. Sharon Lebell propose donc d’intégrer le vécu des femmes dans le discours stoïcien contemporain afin que l’égalité de nature soutenue par Musonius Rufus devienne également une égalité sociale.
Toutefois, son texte n’arrive pas à véritablement dépasser les stéréotypes de genre, et limite l’apport des femmes aux qualités traditionnellement considérées comme féminines : le soin des autres, l’émotion, l’intuition, la maternité, l’entretien de l’harmonie domestique. Ce cadre ne dépasse pas celui de la « femme imaginée », c’est-à-dire une figure féminine toujours définie par ses services aux autres et ses émotions. Ainsi, Lebell affirme que les femmes possèdent une forme particulière de sagesse liée à la maternité[13]. Or, cette définition n’est pas universelle : toutes les femmes ne sont pas mères, et réduire l’expérience féminine à la capacité d’enfanter non seulement exclut celles qui ne le peuvent pas ou ne le souhaitent, mais surtout cantonne les autres à leur unique fonction reproductive. La même difficulté apparaît lorsque l’autrice parle du « pouvoir de prendre soin des autres »[14] ou de la préservation de l’équanimité familiale[15]. Pour beaucoup, ce vocabulaire reconduit précisément les rôles traditionnels assignés aux femmes : elles deviennent les gardiennes émotionnelles du foyer, les médiatrices affectives, les responsables du bien-être collectif.
La position de Lebell conduit même à une contradiction importante en associant la féminité avec l’émotion, voire la passion[16]. En effet, le stoïcisme de Musonius reconnaît une égalité de nature entre les hommes et les femmes dans l’usage de la raison ; ces dernières ne sont donc pas intrinsèquement plus émotionnelles que les hommes, et sont elles aussi concernées par l’enjeu éthique que sont les passions. En cherchant à valoriser l’émotion comme spécificité féminine, non seulement Lebell reproduit une opposition classique entre hommes rationnels et femmes émotionnelles — même si elle tente de renverser positivement cette hiérarchie, mais surtout, elle nie l’égalité de nature entre les deux à user de la raison et à pouvoir avancer vers la vertu.
La même contradiction émerge de sa critique des vertus traditionnelles (le courage, la justice, la tempérance, et la sagacité) comme étant implicitement masculines. En ne considérant que la réception populaire actuelle de ces termes, elle met de côté le fait que leurs définitions philosophiques antiques ne comportent rien de spécifiquement masculin — le courage est « la connaissance de ce qui est effrayant ou non », la justice « la distribution à chacun de ce qu’il mérite », etc. En niant l’adéquation des vertus traditionnelles pour les femmes, Lebell exclut une fois encore l’idée soutenue par Musonius, à savoir que les femmes ont les mêmes droits de nature à la sagesse que les hommes.
À la lecture de ce texte, le problème d’intériorisation du discours stoïcien des textes antiques, problème réel et vécu intimement par Lebell et de nombreuses femmes, ne résiderait donc pas tant dans le stoïcisme et ses vertus que dans les exemples choisis par leurs auteurs pour illustrer leur propos et la réception genrée que nous avons héritée de certains termes philosophiques.
La femme dans le stoïcisme contemporain : lire, interpréter, adapter
Un constat simple émerge de notre rencontre. Le stoïcisme n’est pas intrinsèquement masculin, mais son expression historique fut masculine parce qu’elle s’est développée dans une société dominée par les hommes. Un véritable travail d’appropriation consisterait alors non pas à attribuer aux femmes des vertus « différentes » qu’il faudrait intégrer au stoïcisme contemporain, mais plutôt à en universaliser le discours en intégrant les expériences féminines vécues sans en entretenir les clichés. Être stoïcien ou stoïcienne aujourd’hui, ce n’est pas répéter des formules anciennes, mais faire vivre l’exigence rationnelle et éthique du stoïcisme antique dans un contexte nouveau, en tenant compte des enjeux contemporains, notamment ceux liés à l’égalité de genre.
[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, VIII.
[2] Musonius Rufus, Entretiens III « Que les femmes aussi doivent étudier la philosophie », in A.J. Festugière, Deux prédicateurs de l’antiquité, Télès et Musonius, p. 58.
[3] Ibid.
[4] ______, Entretiens IV « S’il faut donner aux filles la même éducation qu’aux fils », op. cit.,p. 63.
[5] Ibid., p. 66.
[6] ______, Entretiens III, op. cit.,p. 60.
[7] ______, Entretiens IV, op. cit.,p. 63.
[8] Ibid., p. 65.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Disponible en ligne sur le site de Modern Stoicism : https://modernstoicism.com/women-dont-need-stoicism-stoicism-needs-women-by-sharon-lebell/
[12] « Females spend our lives vis a vis Stoicism and so much else, doing what I call the mutatis mutandis dance » (Nous, femmes, passons notre vie à faire ce que j’appelle la danse mutatis mutandis vis-à-vis du stoïcisme et de bien d’autres choses ; T.d.A.).
[13] « The Stoic pantheon, including Zeno of Citium, Musonius Rufus, Epictetus, Marcus Aurelius, Seneca, et al., could not have possibly invoked, for example, the transformative emotional and physical tribulations of bearing and giving birth to children and the profound existential wisdom such experience serves up, because those experiences were foreign to them » (Le panthéon stoïcien, incluant Zénon de Cition, Musonius Rufus, Épictète, Marc Aurèle, Sénèque, et les autres, n’auraient jamais pu invoquer, par exemple, les tribulations tout autant transformatives, émotionnelles et physiques de porter et de donner naissance à un enfant, et la profonde sagesse existentielle qu’une telle expérience enrichit, parce que ces expériences leur étaient étrangères ; T.d.A.)
[14] « This is a virtue that is arguably, though not exclusively, a female super-power. It is, quite simply, the power to care » (Cette vertu est un super-pouvoir qui est, sans conteste quoique non exclusivement, féminin. Il s’agit tout simplement du pouvoir de se soucier des autres ; T.d.A.).
[15] « Females do a lot of quietly-in-the-background preserving and promoting equanimity so that families and larger groups can get along and cooperate in service of shared goals » (Les femmes oeuvrent massivement mais discrètement à la préservation et la promotion de l’équanimité, de façon à ce que les familles et des groupes plus larges puissent coexister et coopérer au service de buts communs ; T.d.A.).
[16] « A female ontological perspective is one that can easily embrace the values of passion, emotion, and intuition » (Une perspective ontologique féminine est une perspective qui peut aisément embrasser les valeurs de passion, émotion et intuition ; T.d.A.).
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