
Depuis quelques semaines, je m’adonne à une nouvelle activité extérieure agréable : le jardinage. Quelques plantes aromatiques et des légumes d’été sont les premières plantations à voir le jour, en pot ou en pleine terre. Récemment, après avoir subi de violents orages dans la région où je vis, il m’est venu une réflexion qui a fait sens. Pour moi, le jardinage est une activité profondément stoïcienne. Aborder cette activité sous cet angle me permet de prendre du recul. Je souhaitais donc partager mon point de vue sur le jardinage, par le prisme du stoïcisme.
La météo, le facteur qui ne dépend pas de nous
Comme dit plus haut, la principale raison de cette réflexion a été l’orage qui s’est abattu sur le département de la Loire en France. Ma commune a également été touchée. Si mes plants ont eu quelques dégâts sans grandes conséquences, ceux de mon père ont été ravagés, nous laissant étourdi. C’est alors que j’ai forcément pensé à notre cher Épictète et à la citation la plus célèbre de son répertoire.
« Il y a des choses qui dépendent de nous, il y en a d’autres qui n’en dépendent pas » — (Épictète, Manuel, 1, 1, trad. Mario Meunier)
Lorsque l’on tient un jardin, des facteurs extérieurs peuvent influencer les récoltes et ces derniers ne dépendent pas de nous. La météo, les animaux, une terre peu fertile… Bref, il est évident que le jardinage peut vite devenir une frustration si l’on s’émeut des évènements qui ne dépendent pas de nous.
Accepter le destin… de notre jardin
Perdre des plants entiers de fraises, oignons, tomates est dommageable. Mais si nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour obtenir une bonne récolte, et que ce n’est pas le cas pour diverses raisons extérieures à nous, alors il faut l’accepter. Accepter et aimer ce qui advient, même lorsque ce n’est pas ce que nous avions prévu. Le concept d’amor fati résonne ici. Aimer son destin et celui de notre jardin, accueillir ce que la nature nous offre et aimer ce qui est et ce qui pousse… même lorsque ce n’est pas ce que nous avons prévu. Cela fait partie d’un tout qui nous dépasse et qui contribue au bon fonctionnement de l’écosystème dans lequel nous vivons, notre parcelle de jardin compris (les mauvaises herbes, par exemple) !
« Est utile à chacun ce qu’apporte à chacun la nature universelle, et lui est utile dès le moment où elle le lui apporte » — (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, X, 20, Trad. Mario Meunier)
Prendre du recul sur ce qui est bien ou mal
Face à ces orages détruisant les alentours, j’ai trouvé qu’il était bon de prendre du recul, se détacher des biens matériels et se rappeler de l’impermanence des choses, ainsi que leur importance toute relative lorsque l’on met en perspective les dégâts de nos jardins avec d’autres catastrophes naturelles qui surviennent. Est-ce bien important dans ma vie de perdre un plant de tomates, me suis-je demandé ? Surtout, l’impermanence des choses a fait écho en moi et me détacher de la possible perte de mes plants est important. C’est surtout le cycle de la vie de rendre à la terre la vie qu’elle nous a offerte ! C’est vrai, les oignons de mon père n’ont pas résisté à la grêle de printemps. Mais d’autres plantes naîtront derrière et repousseront ensuite… Ou pas !
« Ne dis jamais quoi que ce soit : “je l’ai perdu”, mais : “je l’ai rendu” ». — (Épictète, Manuel, 11, trad. Mario Meunier)
Apprécier plutôt qu’espérer
Le jardinage permet également de travailler son éthique stoïcienne. Je l’ai ressenti justement lorsque l’orage s’est abattu sur nos têtes. Il est important de tout faire pour que nos plantations poussent, sans forcément espérer qu’elles poussent (surtout lorsque le jardinage est à visée récréative comme c’est le cas pour moi), car le résultat ne dépend pas entièrement de nous. Autrement dit, notre seul but devrait être de progresser dans la manière dont nous jardinons et d’être pleins de gratitude pour cette activité qui nous rapproche de la terre, plutôt que de viser la réussite finale extérieure. Jardiner en conscience et améliorer nos techniques de jardinage sont en phase avec le stoïcisme et me permettent de mieux apprécier cette activité vertueuse.
« Supposons qu’on ait l’intention d’atteindre un but avec un javelot ou une flèche ; c’est en ce sens que nous parlons d’un terme suprême dans les biens ; dans cette comparaison, le tireur doit tout faire pour atteindre le but, et pourtant, tout faire pour l’atteindre, c’est là, en quelque sorte sa fin suprême ; c’est ainsi que nous parlons de souverain bien dans la vie ; frapper le but, c’est là ce qui est à choisir de préférence, mais non pas à rechercher. » —(Cicéron, Des fins des biens et des maux, III, 22, trad. Jean-Paul Dumont dans Élements d’histoire de la philosophie antique).
La patience comme maître-mot
Ah, le jardinage… L’une de ces activités où nos efforts portent (parfois) leurs fruits (ou leurs légumes) des mois plus tard et où la patience en est le maître-mot. Semer des légumes et en obtenir un possible résultat prend souvent plusieurs mois. Au début, accompagné de mon habituelle impatience, je me suis dit que le temps de pousse allait être interminable. J’avais planté ou semé mes légumes et je voulais déjà les récolter le lendemain. Et bien non, la nature ne l’entend pas de cette oreille et il faut respecter son travail. Si nous, êtres humains, mettons du temps pour grandir, il en est de même pour les plantations de mon jardin. Épictète l’avait déjà compris il y a deux mille ans :
« Rien de grand ne se produit de façon subite, puisque même la grappe de raisin ou la figue ne le font pas. Si tu me dis maintenant : “Je veux une figue”, je te répondrai : “Il faut du temps. Laisse d’abord venir les fleurs, puis naître le fruit, et enfin laisse-le mûrir.” Et quand le fruit du figuier n’arrive pas subitement et en une heure à son point de maturité, tu veux recueillir le fruit de la pensée humaine si vite et si facilement ? Même si je te le disais, n’y compte pas. » —(Épictète, Entretiens, I, 15, 6-8, trad. Joseph Souilhé)
Jardiner en accord avec la nature
J’aime donc le jardinage, car cela me permet de travailler ma patience, mais aussi mon rapport à la nature. Respecter les cycles de saisonnalité fut important pour moi dès le départ. Je n’avais aucune envie de brusquer les choses et c’en est de même dans mon alimentation ! Certains légumes se plantent à l’hiver, d’autres au printemps, et d’autres encore ne peuvent pousser que dans des régions plus chaudes. Certaines plantes aromatiques préfèrent la sécheresse à l’humidité.
« Rien pour moi n’est prématuré ni tardif, de ce qui est pour toi de temps opportun. Tout est fruit pour moi de ce que produisent tes saisons, ô nature ! » —(Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, 22, trad. Mario Meunier)
Pas question donc de rajouter des produits nocifs qui, certes, aideraient grandement à la pousse, mais terniraient la qualité de la terre et de mes plantations. Vivre en accord avec la nature et ses spécificités est évidemment une notion centrale du stoïcisme et dans laquelle je me retrouve. J’aimerais cultiver la terre et en faire un allié, plutôt que de la considérer comme un terrain de jeu où je peux tout faire sans aucun respect. Car la nature est notre cadeau le plus cher et la terre une sorte de colocataire familière.
Jardiner (de l’ancien français « coutiver », à savoir « vénérer une divinité » et « travailler la terre ») est donc pour moi une activité profondément stoïcienne. J’aime pratiquer cette activité en conscience et dans le respect des lois de la nature. C’est une manière pour moi de vivre dans la vertu. Comme je l’ai expliqué plus haut, le jardinage me permet de travailler plusieurs notions du stoïcisme : le détachement, l’impermanence des choses, la patience, la vie en accord avec la nature… Autrement dit, ma vision du jardinier stoïcien est la suivante : il agit, mais n’attend pas. Il s’attache à semer en conscience sans fixer de résultat. Il accepte la perte comme la floraison. Enfin, il remue la terre en se remémorant que cette dernière est neutre et que seule la vertu de ses actions rend la pratique du jardinage sacrée.