Manuel d’Epictète. Entretien avec Olivier D’Jeranian

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A l’occasion de la parution de sa nouvelle traduction du Manuel d’Epictète, Olivier D’Jeranian a généreusement accepté de répondre à nos questions. Vous trouverez un compte-rendu de cette nouvelle traduction de référence du Manuel à la suite de l’entretien.


Entretien avec Olivier D’Jeranian

Pourriez-vous présenter brièvement votre parcours, et les raisons de votre intérêt pour Epictète ?

Après l’agrégation de philosophie, je me suis intéressé à la philosophie stoïcienne dans son rapport qu’elle pouvait avoir avec une philosophie que tout semble opposer : l’existentialisme de Jean-Paul Sartre. C’est leur étrange proximité sur la question de la liberté et de la responsabilité qui a retenu mon attention, et que j’ai ensuite tenté de reconstruire historiquement dans plusieurs contributions scientifiques (dans le sens d’un usage sartrien du stoïcisme). Mon travail doctoral se concentrait davantage sur la thématisation historique et conceptuelle de la responsabilité morale dans le stoïcisme antique, dans son versant physique et dialectique (chez Chrysippe), d’une part, puis dans son versant strictement éthique (chez Épictète), d’autre part. J’ai cherché à montrer l’unité du Portique sur cette question, tout en désignant les variations théoriques apportées par Épictète – dont on se fait souvent l’image très réductrice de « directeur de conscience », incapable d’arriver à la cheville de l’immense théoricien que fut Chrysippe. C’est donc par le biais contemporain de Sartre, qui recycle les catégories morales du Manuel dans L’être et le néant et les Cahiers pour une morale, et par le biais de la critique contemporaine du stoïcisme antique, qui considère Épictète comme un petit Socrate sans originalité ni génie, que j’en suis naturellement venu à m’intéresser à la spécificité de ce dernier, en cherchant à montrer l’intuition originale que celle-ci pouvait contenir.

Pourquoi proposez-vous une nouvelle traduction du Manuel ? Et à qui s’adresse cette nouvelle traduction ?

Compte tenu des dernières avancées philologiques et historiques sur la philosophie d’Épictète – notamment outre-Manche et outre-Atlantique, avec les travaux de Richard Dobbin et d’Adam Long, pour ne citer qu’eux – il devenait crucial de proposer une traduction française au goût du jour. Même si, à première vue, le Manuel – qui passe déjà pour un abrégé des Entretiens – est de lecture facile, il recèle en réalité un véritable « trésor de stoïcisme ». Jamais Arrien ne fait parler Épictète au hasard, et il est possible de retrouver, derrière chaque aphorisme, ou chaque expression, une doctrine stoïcienne particulière qu’Épictète revisite ou intègre à sa manière dans le cadre de son programme éducatif, avec de nouveaux outils conceptuels forgés à cette occasion.

Cette traduction se veut plus fluide que les précédentes, plus adaptée à la lecture d’un public inexpérimenté, et suit en cela le projet originel d’Arrien (bien que l’on pense que le public visé était alors déjà celui des « progressants »). L’absence d’appareil de notes techniques est un choix éditorial qui cherche à ne pas casser la lecture, et de ce point de vue l’idée est bonne, tant on pourrait commenter sur de longues pages chaque chapitre. La collection s’adresse prioritairement aux jeunes lycéens, auxquels les enseignants de philosophie donnent souvent cette œuvre deux fois millénaire à lire, remarquable pour sa fraicheur et son à propos quotidien. Mais elle leur sert aussi pour appuyer leurs chapitres de philosophie morale (liberté, devoir, bonheur, justice), ou plus prosaïquement pour préparer un éventuel oral de rattrapage.

L’appareil pédagogique qui accompagne votre traduction du Manuel est très riche. Vous n’expliquez pas seulement la pensée d’Epictète, mais vous montrez, dans la dernière section de l’ouvrage notamment, l’intérêt actuel du stoïcisme. Quels sont les principaux éléments de la philosophie d’Epictète qui vous semblent pertinents aujourd’hui ? Et a contrario, quels sont, selon vous, les éléments à mettre à jour, s’il y en a, en vue d’une application contemporaine de la philosophie d’Epictète ?

La philosophie d’Épictète est une philosophie de la responsabilité et de la liberté. Elle n’est toutefois pas une philosophie pratique pour autant, comme c’est le cas de l’éthique d’Aristote, où la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas a pour but la délibération et l’action prudente dans un monde indéterminé. Une branche actuelle de la philosophie analytique contemporaine s’est intéressée au « problème du libre arbitre », et plus particulièrement à la question du compatibilisme, qui est une doctrine selon laquelle le déterminisme est conciliable avec la liberté, et partant, avec la responsabilité. C’est dans le cadre de cette discussion technique que la philosophie d’Épictète peut être remise au goût du jour.

Il semble en revanche qu’une lecture d’un Épictète passif et résigné – tarte à la crème du stoïcisme – qui « accepte les événements comme ils arrivent », soit passée de mode. En revanche, si l’on envisage la question de savoir comment faire notre devoir dans un monde où tout est déterminé, voire, où tout arrive fatalement (c’est-à-dire inévitablement), il me semble que ses réponses trouvent une résonnance actuelle particulièrement frappante.

La théorie psychologique d’Épictète, comme toutes celles des Anciens en général, brille pourtant par un excès de simplification, malgré une volonté conceptuelle très puissante. Cette simplification est d’autant plus regrettable aujourd’hui que, contrairement aux épicuriens, qui ne se souciaient de leur physique qu’eu égard à son bénéfice éthique, les stoïciens prétendaient vraiment défendre des théories épistémologiques assurées. Or de nos jours la discussion sur le compatibilisme ne peut faire l’économie d’une théorie de l’esprit, d’une exploration précise des cas de maladies mentales, par exemple, là où la « psychologie morale » stoïcienne se montre très peu adaptée. C’est, disons-le, l’épineuse affaire du « contrôle », que l’on conçoit comme l’une des clés de la responsabilité morale, qui ne saurait être classée avec l’idée épictétéenne d’un « don divin », ni même résumée par celle selon laquelle tous les actes de l’âme dépendent de nous. Il me semble que c’est ici une limite à laquelle un nouveau stoïcisme aurait à se confronter.

Votre prochain ouvrage, publié prochainement chez Vrin, porte également sur Epictète, et s’intitule L’apprentissage de la responsabilité. Essai sur le stoïcisme d’Épictète. Pourriez-vous, en quelques mots, nous révéler la thèse principale de cet essai ?

Dans ce livre, j’évalue la théorie épictétéenne de la responsabilité morale, en montrant d’abord – dans une perspective historique – pourquoi celle-ci n’est pas une simple continuation de la doctrine des premiers stoïciens (notamment Chrysippe), qui traitaient ce problème dans le cadre de leur « physique » (c’est-à-dire comme le problème de la compatibilité – définie sur un plan horizontal – de l’action humaine et du destin, par le jeu, dans l’âme, de la représentation et de l’assentiment). Cette manière de poser le problème de la responsabilité morale à travers la question du déterminisme donnera lieu au débat antique (et post-aristotélicien) sur le destin, qui confronte les stoïciens à leurs détracteurs académiciens, médioplatoniciens, néoplatoniciens et péripatéticiens.

Dans une perspective plus conceptuelle, mon idée était de montrer que chez Épictète le problème de la responsabilité se pose de manière essentiellement morale – à la manière d’Aristote, donc, mais sans adopter le même découpage critique ni évidemment la même cosmologie – tout en induisant un rapport vertical de l’homme au dieu. Épictète semble à la fois replier intégralement la responsabilité morale sur les actes de l’âme et l’usage des représentations (en refusant donc d’emprunter comme Chrysippe le circuit externe de l’imputation juridique, c’est-à-dire des actes à l’assentiment, pour justifier la responsabilité individuelle), et déplier totalement celle-ci sur une pratique attentive de l’objet constitué par ce même repli : les indifférents comme « matière à usage ». Si la liberté et la responsabilité tiennent positivement dans ce qui dépend de nous, c’est-à-dire l’âme et ses actes psychiques (médiatisés par l’usage des représentations), elles se déploient aussi négativement dans l’usage des indifférents, zone exclusive qui constitue la chasse gardée du destin, mais qui définit néanmoins le champ pratique du devoir et de l’action du sage.


Notre compte-rendu de l’ouvrage

Cet ouvrage propose une nouvelle traduction du Manuel d’Epictète, accompagnée d’une courte introduction et d’un appareil pédagogique important, mettant non seulement l’accent sur l’explication du stoïcisme d’Epictète, mais aussi sur la pertinence du stoïcisme aujourd’hui. Nous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage, qui peut accompagner la découverte du stoïcisme par les débutants, ou bien accompagner le travail de recherche des stoïciens confirmés, grâce à l’assurance d’une traduction de qualité, en phase avec les derniers travaux académiques sur la philosophie d’Epictète.

Une nouvelle traduction du Manuel d’Epictète

Tout d’abord, saluons la qualité de la traduction, qui propose, avec la traduction commentée de Pierre Hadot (Manuel d’Epictète, Livre de poche, 2000) et celle de Jean-Baptiste Gourinat (Premières leçons sur le “Manuel” d’Epictète : comprenant le texte intégral du “Manuel” dans une traduction nouvelle, Paris, PUF, 1998), une nouvelle traduction de référence facilement accessible.

Un point, en particulier, de cette nouvelle traduction, a retenu notre attention, et montre la prise en compte des dernières recherches sur la philosophie d’Epictète dans les choix de traduction. Il s’agit du chapitre 1.5, traduit ainsi par Olivier D’Jeranian : « Tu es une représentation et pas du tout le représenté » (φαντασία εἶ καὶ οὐ πάντως τὸ φαινόμενον). Pierre Hadot, quant à lui, a traduit ce même passage par : « Tu n’es qu’une pure représentation, et tu n’es en aucune manière ce que tu représentes ». Cette traduction s’explique par le fait que Pierre Hadot traduit φαντασία par « représentation subjective » ou « pure représentation », οὐ πάντως par « pas du tout » et φαινόμενον par « ce qui se présente réellement » (c’est-à-dire l’objet réellement perçu). Si la différence de traduction est subtile, elle reflète néanmoins une conception différente du concept de représentation, que nous souhaitons rappeler ici[1].

Toute représentation est une interprétation car elle engage nécessairement un point de vue particulier sur l’objet extérieur.  Olivier D’Jeranian, comme Pierre Hadot, interroge le caractère dogmatique de la représentation quand celle-ci est douteuse et surtout pénible.

Mais Olivier D’Jeranian explique que toute représentation possède à la fois une dimension passive (l’âme humaine subit les impressions, les reçoit de l’extérieur par son contact avec un objet impresseur) et une dimension active (l’âme humaine se « représente » toujours les objets, réels ou non, du fait de sa nature « rationnelle »). Pour Epictète, l’interprétation, c’est à dire la représentation dans son versant actif, est ce qui dépend de nous.

L’examen de la représentation suppose ainsi la dissociation de deux jugements librement produits et validés par l’agent : un jugement « thétique » (de type il y a X) et un jugement de type « axiologique » (de type s’il y a X, alors il convient de faire Y) qui initie un affect quelconque (émotion, sentiment, pulsion, action, etc.).  Pour Olivier D’Jeranian, c’est sur le φαινόμενον (le représenté) qu’il faut chercher le jugement de type « axiologique » ou « subjectif » – la manière dont nous nous « représentons » les choses – et non pas sur la φαντασία (la représentation), comme le propose Pierre Hadot. C’est le φαινόμενον qui est potentiellement en adéquation ou inadéquation avec la réalité et qui doit être examiné attentivement, car il implique des états mentaux qui déterminent le malheur ou le bonheur de l’homme.

On voit ainsi comment une analyse détaillée du concept de représentation peut avoir des conséquences pratiques assez subtiles en termes de traduction.

Un appareil pédagogique riche

Par ailleurs, cette traduction du Manuel a la particularité de proposer, sur la page de gauche, en regard de la traduction du texte d’Epictète, un certain nombre d’extraits faisant écho, questionnant ou prolongeant la réflexion engagée par la lecture des différents chapitres du Manuel. On y trouve notamment des extraits des Pensées de Marc Aurèle, des Entretiens d’Epictète, mais aussi de l’œuvre de Descartes, Pascal, Rousseau, Kant, Spinoza et Nietzsche. L’ouvrage est également complété par un glossaire expliquant les principaux termes de la philosophie stoïcienne (p. 108-118), ainsi que par 4 fiches thématiques approfondissant quelques thèmes centraux de la pensée d’Epictète (liberté, devoir, désir et bonheur), en 2 ou 3 pages.

Une réflexion sur l’actualité du stoïcisme

De même, une section intitulée « enjeux contemporains » répond, en 2 ou 3 pages, et toujours à partir de la pensée d’Epictète, à des questions éthiques ou existentielles propres au 21ème siècle :

  • Le transhumanisme est-il une ambition légitime ?
  • En quel sens l’homme est-il moralement responsable de la crise écologique ?
  • Faut-il participer aux réseaux sociaux ?
  • Comment faire face au buzz et aux chaines d’information en continu ?

Les réseaux sociaux, par exemple, sont mis en perspective avec l’ouverture cosmopolitique du stoïcisme, mais aussi avec l’illusion du moi social et le culte de la personnalité : « Cela ne signifie pas que le sage n‘aura pas de compte Twitter. Mais reconnaissant sa sociabilité naturelle, il est sûr qu’il interagira avec douceur, sans agressivité ni vulgarité, sans obscénité ni mépris » (p. 146).


[1] Sur cette interprétation, voir, notamment, O. D’Jeranian, « Faiblesse cognitive et faiblesse morale chez les stoïciens », dans Yoann Malinge et Olivier D’Jeranian (éds), Rationalité pratique et motivation morale, Philonsorbonne, 11, 2017, p. 177-193.

Pour citer cet article: Maël Goarzin, "Manuel d’Epictète. Entretien avec Olivier D’Jeranian". Publié sur Stoa Gallica le 28 janvier 2021. Consulté le 3 mars 2021. Lien: http://stoagallica.fr/?p=1354.
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