Lumière sur… Pierre Haese

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Le stoïcisme: une liberté inconditionnelle

« Je ne devrais pas parler autant de moi-même s’il existait quelqu’un d’autre que je connaisse aussi bien. »

Henry David Thoreau, Walden

Je me demande parfois si je ne suis pas la réincarnation d’un chat. J’ai eu en effet un certain nombre de vies successives et, la soixantaine ayant sonné, je regrette de ne pas les avoir comptées : je suis peut-être dans la dernière ! J’ai exercé la médecine pendant une vingtaine d’années puis, changement radical d’orientation professionnelle, j’ai repris des études et soutenu ma thèse de doctorat en philosophie en 2016. Pourtant, je suis un homme ordinaire, mais j’ai vécu des choses extra-ordinaires (dont certaines dont je n’ai vraiment pas à me vanter et dont je porte l’entière responsabilité). Un jour, ma vie a changé, radicalement, et si j’ai conservé mon identité, je ne suis plus le même. Et je dois ce miracle à celui que je considère comme mon maître, bien qu’il vécût il y a 2000 ans… Il faut que je vous livre un peu de cette rencontre improbable et des conséquences qu’elle a eu sur ce qu’il faut bien appeler ma nouvelle vie.

Ma rencontre avec Épictète

Je me souviendrai longtemps des vendredis 13, pourtant je ne suis pas superstitieux. Le premier, en février 2004. Je quittai sans transition l’univers confortable qui faisait mon quotidien pour me trouver brutalement jeté dans le monde terrifiant de la prison, conscient que ce n’était que le début d’une aventure qui durerait longtemps. Le second, c’est en octobre de l’année suivante où je fus condamné à une longue peine, sentence ô combien méritée. Dès mes premières semaines d’incarcération, je fus frappé par un constat inquiétant. Trois issues seulement s’offrent aux détenus : le suicide, la folie ou l’adaptation.

Je m’inscrivis à l’atelier philo du jeudi, plus pour sortir un peu de ma cellule que pour mon intérêt très limité pour la philosophie. Je fus ainsi confronté à mon ignorance, et ma curiosité se mit en alerte. Mais la même question tournait en boucle : comment pourrai-je échapper au suicide ou à la folie ?

Ma curiosité me lança un défi : lire en entier un livre de philosophie. Je me rendis à la bibliothèque et, un peu paresseux, n’eus comme seul critère de choix que la minceur du livre. Le plus mince (une trentaine de pages) était le Manuel d’Épictète, un nom qui ne me disait rien du tout ! Et ce fut un choc ! Je trouvai dans ce petit livre toutes les réponses aux questions qui m’obsédaient, avec une actualité saisissante et des applications pratiques, très concrètes, et réalisables au prix de quelques efforts. La suite ? Outre la sérénité et ma nouvelle capacité à aborder toutes les difficultés inhérentes à ma situation, je me mis à étudier sérieusement les stoïciens et le stoïcisme, puis je décidai de m’inscrire à l’Université de Reims Champagne Ardenne qui dispensait des cours à distance. Dix ans plus tard, je soutenais ma thèse de doctorat : Stoïcisme et bouddhisme, une réflexion comparative des origines à nos jours.

Mon engagement pour un stoïcisme contemporain

Progressant dans mes recherches, je fus frappé par deux choses. Il existait, dans le monde anglo-américain, des associations prônant sans complexe et de manière totalement assumée un mode de vie stoïcien actualisé ; rien de tel dans le monde francophone. Les professeurs d’université français que je croisais considéraient que se dire stoïcien aujourd’hui était au mieux une absurdité, au pire une hérésie. Ma rencontre épistolaire et la correspondance nourrie avec le philosophe américain Lawrence C. Becker dont j’avais lu le livre A New Stoicism me convainquirent du contraire. Ne pouvant accéder à internet qu’à l’occasion de permissions de sortir, je partis à la recherche de francophones partageant mon opinion. C’est ainsi que je rencontrai Maël Goarzin, puis Patrick Moisson, Elen Buzaré et Jérôme Robin. L’idée de fonder Stoa Gallica était désormais en marche…

Ma vie aujourd’hui

Je suis sorti de prison en janvier 2018, mais Épictète m’avait libéré bien avant ! Je donne des cours particuliers de philosophie, anime des ateliers et cafés philo, présente des conférences… Mes interventions visent le plus souvent à informer un public de néophytes sur les bienfaits d’un mode de vie stoïcien, les autres n’ont pas besoin de moi. Je participe à la mesure de mes moyens au développement de Stoa Gallica, partageant avec ses membres une authentique amitié fraternelle. J’ai lu Musonius, Cicéron, Marc Aurèle, Sénèque et bien d’autres… mais j’ai toujours un faible pour l’esclave-philosophe. Je ne suis pas un théoricien du stoïcisme, plus séduit par l’application de cette philosophie dans tous les aspects du quotidien et même si les textes anciens sont une source inépuisable d’inspiration. L’expérience m‘a montré que chacun de nous peut trouver « son » philosophe préféré en fonction de sa sensibilité, mais il y a au sein de la doctrine et de son évolution une sorte de fil conducteur qui assure son universalité. Une déception toutefois : je n’ai pas réussi à convaincre mes codétenus les plus proches des bienfaits d’un mode de vie stoïcien en prison. Je relate ma rencontre avec Épictète dans un petit livre, Épictète en prison, une rencontre improbable.

Je pratique les exercices spirituels au quotidien, souvent sans même y penser : ils sont devenus comme une seconde nature. Le mot « adversité » a disparu de mon vocabulaire.

Quelques auteurs marquants

Outre les Anciens déjà cités, quelques auteurs ont eu une influence déterminante sur ma formation philosophique. Le premier est Pierre Hadot qui, outre son expertise et son sens pédagogique, a redonné à la philosophie ses lettres de noblesse en la réhabilitant comme mode de vie. La pensée de Michel Foucault dans les dernières années de sa vie a également nourri ma réflexion. Et, bien sûr, l’œuvre de Lawrence C. Becker, à quoi j’ajouterai le témoignage de James Bond Stockdale (Courage Under Fire, Testing Epictetus’s Doctrines in a Laroratory of Human Behavior, qui m’a inspiré le titre d’un autre de mes livres : Quatorze années au sein d’un laboratoire du comportement humain). Je ne peux citer ici tous les auteurs qui comptent pour moi. Vous les retrouverez sans doute au fil de mes prochains articles

Pour citer cet article: Pierre Haese, "Lumière sur… Pierre Haese". Publié sur Stoa Gallica le 29 juillet 2020. Consulté le 14 août 2020. Lien: http://stoagallica.fr/?p=955.
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