Epictète

Celui qui souffre ou qui est malheureux est d’abord victime de lui-même. Plus exactement des jugements qu’il porte sur les événements qui surviennent ou lui arrivent. Toute chose se présente à nous sous la forme d’une perception qui va produire une impression (phantasia). C’est ensuite que cela se complique : qu’allons-nous faire de cette impression ? Nous sommes naturellement enclins à l’examiner, décider si elle est bonne ou mauvaise puis à lui donner notre assentiment, la considérer comme neutre ou en éprouver de l’aversion. C’est à ce stade que la logique doit nous aider à juger droitement des choses qui nous apparaissent. Pour éviter de nous abandonner à des sentiments néfastes face aux épreuves qui émaillent toute existence humaine, le stoïcisme propose une méthode de bon sens : cette chose dépend-elle ou non de moi ? Si la réponse est négative, elle appartient aux choses dites « indifférentes » (adiaphora). Cela ne veut pas dire que je dois rester indifférent à la souffrance ou à la contrariété, mais que je ne dois pas faire de différence entre un incident mineur et une grande catastrophe s’ils sont en dehors de mon pouvoir. Facile à dire ? Cette disposition s’acquiert à force d’exercices et de retour sur soi (les « exercices spirituels », askesis en grec). Quant aux choses qui dépendent de nous (ta eph ‘hêmin), elles sont sous le gouvernement de la partie directrice (« hégémonique[1] ») de notre âme et nous devons nous appliquer à en faire un usage correct par l’exercice des vertus (arêtè). C’est ce qui rend nos actions moralement bonnes.

Deux exemples nous aideront à mieux comprendre ce premier conseil.

Lutteurs

Je suis un athlète et ambitionne de réussir une importante compétition sportive. Tout mettre en œuvre pour y parvenir (me lever tôt pour m’entraîner, souffrir sur le stade, adopter un régime alimentaire strict…), voilà ce qui dépend de moi. Si le jour de la compétition je rate l’épreuve, je pourrai quand même me réjouir car j’aurai fait preuve de toute la tempérance, du courage et de l’endurance dont j’étais capable. Ce n’est qu’un élément extérieur qui m’a, non pas conduit à l’échec, mais fait rater la compétition (par exemple la participation d’un concurrent plus doué que moi, une bourrasque de vent qui a dévié mon javelot…). Comme j’étais en outre préparé mentalement à la possibilité de ce manque de réussite, je n’en suis pas troublé. Puis il m’est loisible de faire de ce ratage un futur succès, de rebondir sur ce que d’autres considèreraient comme un échec (en tirant les conséquences de cet antécédent).

Lampe de bronze

Un deuxième exemple nous permettra d’aller encore plus loin. Je possédais une belle lampe en bronze transmise dans ma famille de génération en génération. En rentrant du travail, je constate que ma maison a été cambriolée et que la lampe a disparu[2]. Bien sûr que la première réaction pourrait être un sentiment de tristesse et de colère, cela semble bien légitime. Mais à y réfléchir, si mon habitation n’était pas suffisamment sécurisée, c’est à moi-même que je dois m’en prendre ; quant à l’acte du voleur, bien sûr qu’il n’était pas en mon pouvoir de l’empêcher. Mais aller plus loin, c’est penser que toutes les choses de ce monde sont vouées à disparaître un jour et que ce qui nous fait souffrir, c’est notre attachement aux choses. La force de l’attachement est parfois telle que nous en arrivons à nous identifier à nos possessions (« C’est MA lampe ») et lors de la perte de l’objet, la souffrance est à la mesure de cet attachement. C’est plus vrai encore lorsqu’un être cher vient à mourir[3]. Or il appartient à la nature des êtres comme des choses de disparaître tôt ou tard[4].

Finalement, si nous sommes malheureux, ce n’est pas tant à cause des événements pénibles qui sont notre lot à tous, mais du jugement que nous portons sur eux[5]. Pour atteindre le bonheur (eudaimonia), il ne s’agit donc pas de rechercher certains plaisirs, ni d’ailleurs de les fuir, mais d’éviter ce qui nous rend malheureux, c’est-à-dire éviter les troubles de l’âme ou passions de l’âme (pathos), donc tout ce qui nous fait souffrir lorsque notre jugement est erroné. Le bonheur, également appelé ataraxie (ataraxia) par les stoïciens, peut être décrit en ces termes : tranquillité de l’âme ou absence de trouble, le bonheur consiste en un état stable et permanent de clarté mentale, de calme émotionnel et de joie sans vague (apatheia). Cet état de bonheur est stable et permanent parce qu’il dépend avant tout du seul engagement de l’individu envers une vie vertueuse, synonyme de vie bonne et heureuse[6].


[1] En grec : hegemonikon (voir Les concepts clés).

[2] Cet exemple est inspiré d’Épictète, Entretiens, I, 18, 15-16.

[3] Au chapitre III de son Manuel, Épictète dit : « À propos de chacune des choses qui t’enchantent, te rendent service ou te sont chères, n’oublie pas de formuler quelle elle est, en commençant par les plus petites ; si tu aimes une marmite, dis : ‘’J’aime une marmite’’ ; ainsi, si elle se casse, tu ne seras pas troublé. » Il poursuit : « Si tu embrasses ton petit enfant ou ta femme, dis-toi que tu embrasses un être humain ; ainsi, s’il meurt, tu ne seras pas troublé. » (Traduit par Jean Pépin dans Les Stoïciens, Paris, Gallimard, 1962)

[4] Et les stoïciens auraient sans doute rejoint leurs adversaires épicuriens pour dire que la mort n’est rien de redoutable : c’est le jugement que nous portons sur elle qui nous la rend – à tort – redoutable. Mais c’est une autre question.

[5] Épictète n’a de cesse de le répéter : « Si tu désires l’une des choses qui ne dépendent pas de nous, il est impossible que tu sois heureux » (Arrien, Manuel, II, 2).

[6] Lire aussi ces pages de Donald Robertson sur le concept stoïcien de bonheur (eudaimonia): Donald Robertson « Stoicism and the art of Happiness », p. 59-60.


Crédits: Epictète, Domaine public; Lutteurs, par Jastrow, Licence CC BY; “Lamp”, par Tiffany Studios, Licence CC BY 3.0.

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