Being better. Entretien avec Kai Whiting et Leonidas Konstantakos

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A l’occasion de la parution de leur ouvrage consacré au stoïcisme, Kai Whiting et Leonidas Konstantakos ont généreusement accepté de répondre à nos questions. Nous remercions également Paul-Napoléon Calland d’avoir traduit cet entretien de l’anglais au français. Vous trouverez un compte-rendu de cet excellent ouvrage d’introduction au mode de vie stoïcien à la suite de l’entretien.


Entretien avec Kai Whiting et Leonidas Konstantakos

Pourriez-vous présenter brièvement votre parcours, et les raisons de votre intérêt pour l’étude et la pratique du stoïcisme ?

Leonidas: Actuellement, mes recherches portent sur les rapports entre le stoïcisme et la théorie de la guerre juste à l’Université Internationale de Floride. Bien que je m’intéresse à l’histoire et à la philosophie depuis mon adolescence, j’ai développé un intérêt plus fort pour le stoïcisme après avoir participé deux fois la guerre d’Irak avec l’armée américaine.

Kai: Je suis maître de conférence et chercheur en stoïcisme et développement durable à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Mon intérêt pour le Stoïcisme m’a conduit sur des chemins inattendus. Il m’a amené à aller au-delà de la réflexion sur ce que le stoïcisme peut m’apporter personnellement. Il m’a poussé à consacrer ma vie à m’aider moi-même et à aider les autres à comprendre comment le stoïcisme peut rendre le monde meilleur. Il nous a conduits, Leonidas et moi-même, à ajouter un anneau aux cercles de Hiéroclès, afin de permettre à tous de mieux envisager en quoi s’occuper de notre planète nous fait prendre davantage soin de nous-mêmes et de nos communautés.

Tout au long de votre livre, vous insistez sur la dimension sociale et politique du mode de vie stoïcien : notre responsabilité vis-à-vis de l’environnement, par exemple, ou encore la lutte contre les inégalités sociales, que nous devons mener, chacun à notre niveau. Vous insistez également sur le lien étroit qui existe entre le souci de soi d’une part, essentiel au cheminement vers la vertu et à la poursuite de l’eudaimonia, et le souci de l’autre et du monde dans lequel nous vivons d’autre part. Dans cette perspective, vous affirmez que le souci de soi ne doit pas être uniquement à propos de soi. N’est-ce pas antinomique ?

Au contraire : si le « soi » était la seule facette du « self-help », les stoïciens auraient renoncé à leurs enseignements et rejoint les épicuriens dans leur beau jardin, loin de la politique, de leurs familles et du stress. Les stoïciens avaient plutôt compris que vivre en accord avec la nature et heureux signifie vivre et agir selon ses fonctions sociales ; et la plus importante de ces fonctions est celle d’un être humain doué de raison. S’aider soi-même ne signifie pas être « impassible comme une statue » (Epictète, Entretiens, III, 2, 4) envers les autres, il s’agit plutôt de montrer son humanité en prenant soin des personnes de notre cercle social, mais aussi des personnes qui se situent dans le cercle le plus éloigné, celui des parfaits inconnus. Les stoïciens se considéraient comme étant des éléments plus petits d’un Tout plus vaste. Lorsque nous agissons en bons citoyens du monde, ils sont persuadés que nous devenons des êtres humains accomplis.

Dans le chapitre 5, vous remettez en question le mythe du “self-made man”, en montrant que le succès n’est pas seulement le fruit d’un effort individuel, mais plutôt le résultat d’un effort collectif, et aussi d’une part de chance. Lorsqu’on se focalise avant tout sur ce qui dépend de nous, comme le suggère Epictète, il n’est pas évident de reconnaître que les autres sont une composante essentielle de nos succès. C’est pourtant la position que vous soutenez, à partir de l’exemple de Nick Hanauer et de Henri Ford, notamment. Comment le stoïcisme peut-il nous aider à vivre en étant davantage tourné vers les autres et le bien commun ?

Le stoïcisme nous fait comprendre que nous sommes liés les uns aux autres, avec l’environnement, et avec le cosmos. Pour que nos actes soient en harmonie avec cela, ils doivent, par conséquent, protéger la cosmopolis et, donc, contribuer au bien commun. Le stoïcisme nous appelle à comprendre que nous vivons dans un monde peuplé d’êtres rationnels et sociaux doués de raison. Ceci nous fait prendre conscience d’une vérité fondamentale, à l’instar de l’empereur romain stoïcien Marc Aurèle :

« Ce qui n’apporte aucun bienfait à la ruche n’apporte aucun bienfait à l’abeille ».

 Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 54.

Dans chaque chapitre, on découvre grâce à vous l’histoire des philosophes stoïciens de l’Antiquité, mais aussi celles de nombreuses personnalités contemporaines qui incarnent, aujourd’hui encore, les valeurs stoïciennes. De même, les exemples parfois très personnels que vous prenez pour illustrer vos propos montrent de manière très concrète la manière dont on peut, dans la vie quotidienne, vivre en stoïcien. Et l’actualité des problèmes que vous abordez sous une perspective stoïcienne rend vos propos d’autant plus intéressants. Le Stoïcisme est une philosophie antique, et pourtant votre livre aborde le dérèglement climatique, le mouvement pour les droits civils, et l’inégalité économique. Comment se fait-il, que, selon vos propos, une sagesse ancienne puisse être pertinente à notre époque ?

Les stoïciens n’ont jamais suivi de manière servile les règles, mais se sont plutôt entraînés à chercher ce qu’il convient de faire en tant qu’être humain social et rationnel. La justice, pour les stoïciens, se développe à partir de ce qui est convenable pour un tel être : chercher ce qui est nécessaire au maintien de sa raison et de sa vie, et participer à en faire autant pour la fratrie humaine. Les stoïciens savaient qu’aller au-delà des limites tracées par la nature conduit à un désir sans limites, ce qui, ensuite, nous rend cruels, égoïstes, et malheureux. Il y a certainement des aspects de la vie contemporaine qui sont le reflet de notre croyance erronée que la nature est sans limites, ce qui a, en partie, du moins, engendré des problèmes écologiques. Ces derniers, si on les laisse se propager, aggraveront les inégalités parce qu’il ne s’agira pas seulement d’argent mais d’accès à un air propre, à l’eau potable, et à des terres fertiles. Le stoïcisme a beaucoup à nous apprendre sur la manière dont nos croyances influencent notre réalité, et pourquoi il serait avisé que nous fassions l’effort de nous arrêter et réfléchir aux enseignements de la Nature. Il est insensé de croire que les contemporains savent tout ce qu’il y a à savoir. Nous ne sommes pas si différents des anciens : nous nous mettons toujours en colère, nous ressentons toujours de la jalousie, et parfois nous refusons d’écouter la voix de la raison. De plus, bien qu’il nous arrive de mieux faire certaines choses, nous faisons pire dans d’autres domaines.

Pourquoi suivre les préceptes stoïciens ? Pourquoi ne pas suivre Aristote ? Tout compte fait, il est plus célèbre.

Bien plus célèbre, en effet ! Si nous mettons de côté les différences qui séparent les stoïciens d’Aristote dans d’autres branches de la philosophie comme la métaphysique et l’épistémologie, les stoïciens n’auraient pas été d’accord avec nombre de positions défendues par Aristote, dont certaines peuvent nous sembler aujourd’hui racistes, misogynes et ethnocentriques. À la différence d’Aristote, les stoïciens croyaient qu’une vie épanouie et accomplie peut exister en l’absence de richesse, et sans ce qu’Aristote pensait être le « bon » lieu de naissance, ou le « bon » genre. Aux yeux des stoïciens, la seule chose nécessaire au véritable épanouissement de l’être humain est notre caractère, quelque chose que nous pouvons construire grâce à une vie consacrée à départager le bien et le mal, la vérité et le mensonge.

Dans le chapitre 8, vous proposez d’élargir les cercles de Hiéroclès pour y intégrer l’environnement, et nous rappeler ainsi notre responsabilité vis-à-vis de la planète. Comment comprendre cet élargissement et en quoi le stoïcisme justifie-t-il cette responsabilité vis-à-vis de l’environnement ?

S’il est vrai que les cercles de Hiéroclès ne tiennent pas explicitement compte de l’environnement, nous sommes d’avis qu’il aurait dessiné un anneau supplémentaire, si on lui avait présenté les faits et les connaissances scientifiques dont nous disposons aujourd’hui. Nous pensons également que si les stoïciens anciens avaient su ce que nous savons à notre époque, concernant le degré de rationalité et les capacités des autres animaux à communiquer, par exemple les éléphants, les grands singes et les dauphins, ils en auraient conclu que nos cercles de préoccupation auraient également dû les inclure. Qui plus est, les stoïciens soulignaient l’unité des traits de caractère vertueux (la prudence, le courage, la justice et la tempérance), ce qui sous-entend clairement que nous ne pouvons nous épanouir qu’en prenant soin de l’environnement, pour notre bien, celui de nos proches, et de tous ceux qui partagent la planète avec nous. La voie vers la vertu et le bonheur consiste à faire tout ce qui est en son pouvoir pour être de véritables citoyens du monde. Dans ce cas, il est tout à fait raisonnable d’ajouter un cercle qui représente pleinement cela.

Au chapitre 8, vous racontez l’histoire de Musulmans qui ont construit des passerelles à travers le fossé qui les séparait de la communauté anglaise locale en construisant une mosquée écologique. Pourquoi, selon vos propos, s’agit-il d’un bon exemple « stoïcien » ? Peut-on assimiler l’Islam et le stoïcisme ?

Aucune religion n’est synonyme de stoïcisme. Il y a eu des stoïciens très croyants, tels que Cléanthe et Épictète ; et d’autres stoïciens assez cyniques à l’égard de la religion, tels que Zénon et Sénèque. En un mot, on pourrait qualifier les stoïciens de « panthéistes », puisque leur divinité, parfois appelé Zeus, n’était pas un homme-dans-le-ciel anthropomorphe, mais plutôt la rationalité qui imprègne le cosmos. Par conséquent, si certains stoïciens choisissaient d’assister à des rites religieux ou d’adhérer à des institutions religieuses pour quelque raison que ce soit, ils comprenaient toujours que la raison inhérente à l’univers est elle-même Dieu, et qu’ils participent à cette raison et sont responsables d’assurer leur propre bonheur. Ainsi, si vous n’avez pas de penchant religieux, mais souhaitez néanmoins adhérer aux principes stoïciens, vous pourriez dire que vous cherchez à faire ce qui est rationnel, prudent, courageux, tempéré, et juste. Une personne plus encline à la religion pourrait affirmer, quant à elle, qu’elle « accomplit l’œuvre de Dieu » ! Aux yeux des stoïciens, cela signifie la même chose. L’exemple de la mosquée écologique est bon parce que la communauté musulmane de Cambridge, au Royaume-Uni, en construisant un lieu de culte conforme aux intérêts écologiques, s’efforce d’agir d’une manière qui préserve les ressources judicieusement et justement, faisant preuve de maîtrise de soi en ce qui concerne l’empreinte carbone, les matériaux, et l’eau.

Durant la pandémie, le stoïcisme a connu un regain d’intérêt dans les medias et sur les réseaux sociaux ? Comment l’expliquer ? En quoi le stoïcisme peut-il être une aide dans les circonstances actuelles ? Comment le stoïcisme peut-il nous aider à construire une communauté et faire face au COVID ?

Le stoïcisme nous aide à comprendre que certaines choses sont en notre pouvoir, et que d’autres ne le sont pas. Être de « bons » êtres humains signifie que nous devons accomplir ce qui dépend de nous, y compris nous protéger et protéger les autres. Nous ne devons pas être dévastés lorsque les choses ne se passent pas comme nous le souhaiterions. L’important, c’est d’accomplir notre part, et prendre conscience du fait que tous les êtres humains doivent mourir un jour. Ce fait ne dépend pas de nous. Mais prendre soin de ne rien faire d’insensé (organiser des « fêtes COVID » irresponsables), d’immodéré (se préoccuper uniquement de pourvoir à nos besoins matériels plutôt qu’à ceux de notre entourage), d’injuste (accumuler honteusement des ressources afin de pouvoir les vendre à des prix exorbitants), ou de lâche (désigner, par crainte, une communauté entière comme étant responsable de choses hors de son pouvoir, et même s’attaquer à certains de ses membres), tout cela dépend certainement de nous. Le stoïcisme nous fournit aussi un cadre pour examiner nos fonctions sociales et voir précisément ce que nous pouvons faire.


Compte-rendu de l’ouvrage

Dans ce livre écrit à 4 mains, Kai Whiting et Leonidas Konstantakos témoignent de l’actualité du stoïcisme comme mode de vie, et insistent notamment sur l’engagement social et politique des stoïciens, ainsi que leur responsabilité vis-à-vis de l’environnement. A l’inverse du préjugé selon lequel les stoïciens seraient égoïstes et indifférents, les auteurs soulignent l’engagement des stoïciens dans la société et la résilience émotionnelle procurée par le stoïcisme.

De manière générale, le livre est très bien écrit et se lit très facilement. Chacun des neuf chapitres est construit de manière similaire, sous la forme d’un double récit : le récit de la vie et la doctrine d’un philosophe stoïcien de l’Antiquité, suivi du récit d’un ou deux exemples contemporains permettant de prolonger la réflexion dans un contexte plus proche du nôtre. L’ouvrage montre une très bonne connaissance des figures historiques du stoïcisme, ainsi qu’un réel effort de clarté et d’actualisation des principes stoïciens, que ce soit à travers des exemples issus du monde actuel, ou bien à travers des exemples concrets issus de la vie quotidienne des deux auteurs. Il s’agit d’un texte très incarné, avec des échos antiques et des résonances contemporaines qui s’entremêlent constamment. Enfin, les questions qui se trouvent à la fin de chaque chapitre invitent les lecteurs à la réflexion sur leur propre manière de vivre et sur la manière dont nous pourrions suivre les principes stoïciens exposés et exemplifiés tout au long de l’ouvrage. De ce point de vue, je recommande vivement la lecture de ce livre à toute personne souhaitant découvrir le stoïcisme (il peut très bien servir d’introduction au stoïcisme) et réfléchir à la mise en pratique du stoïcisme aujourd’hui (c’est l’intérêt principal de cet ouvrage).

Dans la suite de ce compte-rendu, je vous propose un résumé des différents chapitres, afin de mettre en évidence la variété des thèmes couverts par les deux auteurs. Ce résumé n’est pas exhaustif, toutefois, et je vous invite à lire l’ouvrage pour vous plonger dans ces histoires passionnantes que nous révèlent Kai Whiting et Leonidas Konstantakos.

La promesse d’une vie bonne

Le premier chapitre rappelle la finalité du stoïcisme. Pour les stoïciens, en effet, la seule destination qui vaille la peine d’être recherchée, c’est le bonheur (eudaimonia). Or, ce bonheur est accessible à tous, à condition de bien vouloir fournir les efforts nécessaires pour y arriver. Et cet effort passe notamment, pour les stoïciens, par un travail sur nos représentations, effort qui aura non seulement un effet sur nous-mêmes, mais pour la communauté dans laquelle nous vivons. Dès le premier chapitre, les auteurs insistent en effet sur la dimension sociale et politique du stoïcisme. S’il s’agit, à travers l’étude et la pratique du stoïcisme, de devenir une meilleure personne, la meilleure version de nous-même, ce n’est pas seulement pour nous-mêmes, mais pour les autres. Il s’agit, pour le dire autrement, de devenir une personne capable de créer un monde dans lequel il vaut la peine de vivre (p. 6). Rappelons, en effet, avec Marc Aurèle, que l’action vertueuse n’est pas seulement utile pour nous, mais aussi pour l’autre. Et si ce n’est pas le cas, elle perd également son utilité pour nous-mêmes (p. 12).

D’un point de vue contemporain, les auteurs rapprochent cette double dimension éthique d’une part, et politique et sociale d’autre part, de leurs réflexions sur la manière de consommer, et ses effets sur l’environnement. Mieux vivre, dans ce cadre, c’est faire le choix d’une consommation plus consciente, plus juste, plus tempérante et plus courageuse (p. 12-13). Sans donner de prescriptions ni de règles à suivre, le stoïcisme donne cependant un certain nombre de principes à adapter aux circonstances. Le choix de vie stoïcien demande un engagement personnel, non seulement en termes d’effort, mais aussi et surtout en termes d’implication et de réflexion dans les choix à prendre au quotidien (p. 16-17).

La vertu

Le deuxième chapitre présente à partir du récit de la vie de Musonius Rufus, le maître d’Epictète, la notion de vertu, définie comme excellence dans l’action. Plus précisément, ce chapitre insiste sur la mise en pratique de la vertu et les implications pratiques de cette excellence de caractère recherchée par les stoïciens (p. 19). A travers l’exemple de Musonius Rufus et de quelques exemples contemporains (comment régler un conflit au travail, par exemple), les auteurs nous expliquent comment la vertu doit guider nos choix et nos actions. Plus encore, la vertu s’acquiert par l’habitude et l’entraînement, les actes vertueux engendrant la vertu et conduisant au bonheur (eudaimonia).

Ce lien entre la vie vertueuse et le bonheur explique notamment pourquoi le bonheur dépend de nous. Abordant une première fois la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, les auteurs expliquent qu’il dépend de nous de viser la vertu, tandis qu’il ne dépend pas de nous de posséder la santé, la richesse ou la réputation. De plus, les biens extérieurs ne sont pas des buts à atteindre, mais des moyens permettant aux stoïciens d’atteindre ce but qu’est la vertu (p. 24), quand on parvient à en user convenablement (p. 27-28). Selon les circonstances, en effet, et en fonction de nos intentions, l’usage des biens extérieurs (ou des indifférents, pour utiliser un vocabulaire stoïcien) peut être bon ou mauvais. Ce sont les motivations de notre action qui déterminent si elles sont vertueuses ou non.

En ce qui concerne l’acquisition de la vertu, Kai Whiting et Leonidas Konstantakos rappellent l’importance des modèles de vertu, des exemples à contempler et à suivre (p. 28). C’est ce qui explique, dans ce chapitre et les chapitre qui suivent, leur insistance sur le portrait de personnes contemporaines qui ne se réclament pas nécessairement du stoïcisme, mais qui, dans leurs actions, ont fait preuve de vertu et exemplifient, à leur manière, les principes stoïciens.

Ce qui dépend de nous

Le chapitre 3 revient en détail sur la célèbre distinction épictétéenne entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, ou dichotomie du contrôle. L’idée générale consiste à se soucier avant toute chose de ce que l’on peut contrôler et d’accepter ce que l’on ne peut pas contrôler (p. 33). Pour illustrer cette distinction, les auteurs font référence à l’image de l’archer (p. 35) : ce que contrôle l’archer, c’est faire tout ce qu’il peut pour atteindre la cible. Mais le fait d’atteindre la cible ne dépend pas de lui. Sa préparation, si elle est bonne, peut influencer le résultat, mais ne peut le garantir. L’intention, l’excellence visée dépend de nous, et la vertu consiste précisément en cela : faire ce qui est juste, peu importe le résultat qui, lui, ne dépend pas de nous.

D’un point de vue contemporain, il convient, pour les auteurs, de se poser la question du rôle ou des rôles que nous pouvons jouer dans la société (p. 37). Beaucoup de choses dépendent des autres ou des circonstances extérieures, mais que puis-je faire à mon échelle ? Qu’est-ce qui dépend de moi ? A travers plusieurs exemples contemporains et à travers l’exemple antique de Caton, les auteurs insistent sur le fait que ce qui dépend de nous, c’est agir vertueusement. Et même si nos actions vertueuses ne nous permettent pas d’atteindre le résultat recherché, ces actions vertueuses seront un exemple, un modèle, et jouent, de ce fait, un rôle politique et social, plus ou moins important selon notre place dans la société (p. 40-41). En d’autres termes, il s’agit de faire l’effort de travailler sur ce qui dépend de nous, faire de notre mieux, même si le résultat n’est pas toujours au rendez-vous. Car notre récompense est dans la vertu et dans l’exemple que l’on donne aux autres, et non seulement dans le résultat (p. 43).

Le rôle de la fortune

Pour les stoïciens, il n’y a pas de hasard, tout est lié à une cause et fait partie de l’ordre des choses. Partant de la conception stoïcienne du destin ou de la Providence (ce qui échappe à notre contrôle), le chapitre 4 ne tombe pas dans le piège du fatalisme, que l’on reproche souvent au stoïcisme, mais met l’accent sur la double conséquence de cette vision du monde stoïcienne : l’acceptation du destin (de tout ce qui ne dépend pas de moi) et la résolution de problèmes (ce qui dépend de moi). L’attitude stoïcienne consiste à accepter ce qui nous arrive sans se plaindre, certes, mais elle consiste aussi à trouver des solutions à partir de ce qui est arrivé : conserver son calme pour prévoir la suite et réagir correctement (p. 45-46).

D’un point de vue contemporain, il ne s’agit pas d’accepter l’injustice sociale et de rester sans rien faire, mais de prendre note de cette injustice d’une part, en réfléchissant d’autre part à ce qu’il est possible de faire pour lutter contre cette injustice. La vertu de justice nous oblige en effet à réagir face à l’injustice et notre propre bonheur (eudaimonia), notre propre excellence (aretê) dépendent de cet engagement en faveur de la justice (p. 46). Selon les circonstances, cet engagement peut prendre différentes formes, mais lutter contre l’injustice fait partie des devoirs du stoïcien (p. 47), de sa responsabilité au sein d’un monde déterminé (p. 48). Ce qui dépend de nous, dans le cadre de la Providence divine, ce sont nos choix, nos intentions, et notre effort en vue de la vertu. En tant que notre impulsion à agir reste toujours sous notre contrôle, nous contribuons aussi à notre destin. Mais ce qui advient ensuite ne dépend pas de nous (p. 52). En d’autres termes, le stoïcien, plus pragmatique qu’idéaliste, ne se pose pas la question de ce qu’il aimerait faire, mais plutôt de ce qu’il peut faire, étant donné les circonstances extérieures, qui ne dépendent pas de nous (p. 53-54). Ce qui dépend de nous, ce ne sont pas les circonstances extérieures, mais notre caractère, notre disposition intérieure, notre manière de répondre à ces circonstances extérieures. C’est donc là-dessus qu’il convient de travailler, afin de réagir du mieux possible en toutes circonstances.

Une vie en société

Le chapitre 5 touche au cœur des réflexions de Kai Whiting et Leonidas Konstantakos sur la dimension sociale et politique du stoïcisme contemporain. Contre le mythe du self-made man, les auteurs rappellent en effet que personne n’est isolé (« no one is an island »). A travers plusieurs exemples antiques et contemporains, ce chapitre déconstruit l’idée selon laquelle tout succès est dû au mérite individuel et que toute malchance peut être contournée par un effort individuel. Au contraire, les auteurs insistent sur l’importance des autres dans la réussite ou l’échec de nos entreprises. En outre, comme l’a rappelé le chapitre précédent, il ne faut pas oublier le rôle de la fortune, les circonstances extérieures qui permettent la réussite ou, au contraire, contribuent à l’échec (p. 63).

Pour mettre en évidence l’insertion de l’être humain dans la société, les auteurs s’appuient sur les quatre rôles définis par Panétius de Rhodes et résumés par Cicéron dans son traité Des devoirs (Livre I, 107 et 115) : or, de ces quatre rôles découlent un certain nombre d’obligations morales, de responsabilités et de devoirs. En tant qu’être humain rationnel, il convient d’agir de manière raisonnable en toutes circonstances. Mais selon les différents rôles que je joue dans la société (en tant que parent, ami, collègue, citoyen, président, etc.), je dois prendre conscience de ma position et en profiter pour faire le bien, ici et maintenant, en pensant avant tout au bien commun et à l’utilité commune de mon action, même quand je ne fais pas partie de l’élite mondiale (p. 69). Comment puis-je faire bon usage de mon rôle, que celui-ci soit choisi (comme l’est mon métier ou certains de mes loisirs), ou subi (comme l’est ma naissance, ma famille, ou le milieu social dans lequel je suis né) ?

Dans la deuxième partie de ce chapitre, les exemples d’Henri Ford et de Nick Hanauer sont particulièrement frappants, et montrent l’influence que nos actions peuvent avoir sur notre entreprise, notre communauté ou notre pays. Certes, ces deux exemples concernent des personnes de pouvoir, ayant une certaine richesse et usant de celle-ci pour faire le bien. Mais qu’en est-il de celles et ceux qui ne sont pas dans une telle position de pouvoir (et c’est la majorité d’entre nous) ? Pour les auteurs, peu importe le rôle qui m’est assigné par le destin ou que mes choix de vie m’ont conduit à assumer, je dois toujours me poser la question suivante : qu’est-ce que je peux faire pour améliorer les choses (p. 74-75) ?

Une communauté humaine : les cercles de Hiéroclès

Le chapitre 6 concerne également le rapport à l’autre et l’engagement social et politique des philosophes stoïciens. Il s’agit, pour les auteurs, en continuité avec la présentation des rôles que chacun de nous assume, de nous inviter à prendre conscience de notre rôle en tant que citoyen du monde appartenant à une communauté plus large que notre propre famille, notre propre ville, ou notre propre pays (p. 79). A partir des cercles de Hiéroclès, les auteurs nous invitent à visualiser nos relations comme une série de cercles concentriques commençant par le moi et se terminant par l’humanité tout entière, en passant par la famille, les amis, et les différentes communautés (sociales et politiques) dont nous faisons partie. L’idée principale de ce cercle est de visualiser les différents niveaux de relation que nous avons afin de ramener les différents cercles, jusqu’au plus éloigné, vers le premier cercle, en allant, finalement, au-delà des frontières géographiques dans nos devoirs envers l’autre (p. 83). De cet effort découle ainsi l’idée d’une communauté humaine et d’un cosmopolitisme particulièrement présent, dans l’Antiquité, chez Marc Aurèle, et que les auteurs nous invitent à poursuivre aujourd’hui encore.

D’un point de vue contemporain, il convient donc de poursuivre cet idéal cosmopolite défendu par Marc Aurèle dans les Pensées et dans ses actions en tant qu’empereur, en traitant chaque être humain, membre de notre famille ou non, compatriote ou non, comme un être humain, sans le juger en fonction de son lieu de naissance ou de sa filiation avec moi, par exemple (p. 87). Il convient également, dans nos actions quotidiennes, d’agir dans l’intérêt de toute l’humanité (p. 91). Tel est l’idéal stoïcien défendu par les stoïciens et réactualisé, aujourd’hui, par Hamdi Ulukaya, par exemple.

Education et philosophie comme mode de vie

Parmi les rôles que chacun d’entre nous, adultes, devons assumer, le chapitre 7 insiste sur l’importance d’enseigner ceux qui cherchent la sagesse (p. 93). Dans ce chapitre, les auteurs reviennent sur l’importance de l’éducation dans le changement de mode de vie, et la transformation de l’âme impliquée par l’apprentissage d’un mode de vie philosophique. Une fois encore, Kai Whiting et Leonidas Konstantakos insistent sur le fait que l’apprentissage d’un mode de vie philosophique change non seulement le rapport à soi, mais aussi le rapport à l’autre (p. 96). L’éducation n’est donc pas bonne uniquement pour l’individu, mais pour la société en général, en faisant de chaque individu éduqué un bon citoyen.

Les exemples choisis dans ce chapitre confirment l’importance politique et sociale de l’éducation et plus particulièrement de la remise en cause de nos représentations de nous-mêmes et des autres, une remise en cause de nos idéaux et de nos modèles irréfléchis (p. 105). Ce processus qui consiste à examiner constamment nos représentations est continuel, sans cesse renouvelé, mais il nous aide à être libre, à nous libérer des chaînes de l’irréfléchi, des certitudes et des impulsions non réfléchies (p. 106-107).

Vivre en accord avec la nature

Le chapitre 8 est consacré à la vision stoïcienne de la nature, et, plus généralement, du divin, ou du logos. Pour les stoïciens, il est possible, en effet, de définir le divin comme étant la rationalité qui se manifeste dans le monde naturel, et dans chaque élément de la nature (p. 113). Pour Posidonius, exemple antique sur lequel repose la première partie de ce chapitre, vivre en harmonie avec la nature requière ainsi de connaître la nature, ce qui passe, notamment, par l’étude des sciences naturelles et l’exercice constant de ses capacités rationnelles (p. 114).

D’un point de vue contemporain, cette vision du monde comme manifestation du divin impose le respect et le soin accordé à la nature (p. 115). La valeur intrinsèque de la nature et l’attention, le respect que l’on doit lui accorder autant que possible découlent en effet de cette immanence du logos divin, présent dans toutes choses, et que l’exercice de contemplation de la nature nous permet d’intégrer (p. 117). En pratique, cela passe, pour les auteurs, par le soin accordé à la faune et à la flore, mais aussi par une remise en cause de notre mode de consommation en raison de ses effets sur la nature et l’environnement (p. 118).

De manière très intéressante et originale, les auteurs proposent d’élargir les cercles de Hiéroclès présentés dans le chapitre 6 pour y intégrer l’environnement. Cet élargissement a pour conséquence d’ajouter à l’individu un certain nombre d’obligations envers la planète, et non seulement envers l’humanité (p. 119-120).

Transformation en cours

Le neuvième et dernier chapitre, qui sert également de conclusion à cet ouvrage, revient sur le cheminement stoïcien entrepris au fil des différents chapitres, et reprend les points importants développés tout au long du livre.

Sans revenir sur ces points, qui ressortent déjà de ce résumé, je me contenterai de rappeler l’intérêt du stoïcisme dans le contexte actuel, intérêt sur lequel reviennent les auteurs dans les dernières pages de ce chapitre (p. 131-132). Quelle doit être l’attitude stoïcienne face à la pandémie ? Rechercher la vertu et fuir le vice ; se rappeler que la mort n’est pas un mal, mais nous donne une direction, nous encourage à bien vivre.

Ce qui compte, pour finir, c’est de se perfectionner sans cesse, de cheminer constamment vers le bonheur (eudaimonia), non sans savoir que nous pouvons parfois sortir de ce chemin, mais en sachant que ce qui compte, c’est d’y revenir sans cesse, y compris et surtout quand il y a des difficultés (p. 132). Or, ce choix, cette volonté de suivre ce chemin et de faire ce cheminement, dépend de nous (p. 133).

Pour citer cet article: Maël Goarzin, "Being better. Entretien avec Kai Whiting et Leonidas Konstantakos". Publié sur Stoa Gallica le 29 juin 2021. Consulté le 2 août 2021. Lien: https://stoagallica.fr/?p=1925.
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