Henri Atlan, essai sur la libre nécessité

Henri Atlan est médecin, biologiste et philosophe, professeur émérite de biophysique à Paris et à Jérusalem, ancien membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et la santé. Il est notamment l’auteur de Entre le cristal et la fumée, Les étincelles de hasard (Seuil), La philosophie dans l’éprouvette et La science est-elle inhumaine ? (Bayard). Dans ce dernier ouvrage, Henri Atlan nous propose, en regard de la connaissance de plus en plus poussée des mécanismes physico-chimiques (sans compter les mécanismes sociaux, psychologiques, linguistiques avec lesquels ils interagissent) conduisant inévitablement à la conception d’un déterminisme qui ne laisse que peu de place au libre arbitre, sinon aucune, de penser notre liberté autrement et de construire une éthique à partir des déterminismes que la science nous révèle :

« Supposons que nous parvenions un jour à expliquer mécaniquement l’ensemble de nos comportements et de nos choix que nous sentons libres. Est-ce pour autant la fin de la morale, de la responsabilité, de toute vie sociale ? Je prétends que non. Il est possible de bâtir une existence et une philosophie qui ne soit pas moins heureuse ni morale. » (Henri Atlan, La science est-elle inhumaine ?, Paris, Bayard, 2014, p. 41)

Liberté et responsabilité au sein d’un monde déterminé

Cet ouvrage explore les conséquences des découvertes scientifiques récentes allant dans le sens de remettre en cause la notion de libre arbitre et s’interroge sur la possibilité de conserver une éthique de la responsabilité et de la liberté dans un monde où le déterminisme règnerait. Comme le rappelle Henri Atlan à plusieurs reprises, des philosophes se sont déjà livrés à cet exercice de concevoir une éthique dans le cadre d’un déterminisme absolu. Parmi ceux-ci, on peut citer par exemple Spinoza, les épicuriens et, ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, les stoïciens. En effet selon les stoïciens les événements qui se produisent dans le monde sont le résultat d’un enchaînement nécessaire des causes, qu’ils ont nommé Nécessité ou Destin, et nos propres décisions sont déterminées et font partie de ce même entrelacement de causes. Cette position des stoïciens a été fortement critiquée car elle inclinerait également à l’immoralité en niant la responsabilité humaine. Si le destin est cause de mes actes, comment pourrais-je en être tenu pour responsable ?

« On raconte qu’un esclave qu’il [Zénon] punissait pour cause de vol, imputant cette mauvaise habitude à sa destinée, il répondit : Elle a aussi réglé que tu en serais puni. » – Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre VII, (traduction Jacques-Georges Chauffepié, 1758).

Si des causes externes déterminent l’homme à réagir et à prendre position, elles ne déterminent pas la nature de sa réaction qui dépend de facteurs intrinsèques. Dans le Traité du destin (De fato, XIX) de Cicéron, Chrysippe illustre ce distinguo par un exemple emprunté à la physique : le « cône » et le « cylindre ». Ces solides ont beau subir le même choc, ils décrivent des trajectoires différentes, l’un tournoyant et l’autre roulant dans la direction imprimée par l’impulsion. Le choc extérieur détermine le corps à se mettre en mouvement, mais elle ne détermine pas la nature de son mouvement. Des individus différents réagissent différemment aux mêmes événements, preuve qu’ils sont la cause principale de leur réaction. Les représentations sensibles ne déterminent pas leur réaction, qui ne dépend que des seuls jugements qu’ils portent sur les événements qui les affectent. C’est dire que l’individu échappe à la nécessité en tant qu’il réagit à l’impulsion du destin en fonction de sa nature propre.

Le stoïcisme maintient ainsi la liberté de l’homme en tant qu’être rationnel. Si je ne puis rien modifier aux événements qui m’affectent, je suis cependant maître de la manière dont je les accueille et dont j’y réagis. Je conserve la jouissance de l’essentiel : le bon usage de ma raison. Le cylindre ne se déplace pas comme le cône, et l’insensé ne réagit pas comme le sage : il ne tient qu’à moi et à ma pratique de la philosophie de perfectionner ma raison pour porter des jugements corrects sur le monde qui m’entoure.

C’est exactement la conclusion à laquelle arrive Henri Atlan en nous invitant à connaître davantage les déterminismes qui nous gouvernent pour nous permettre de faire l’expérience d’une plus grande liberté. Dans la perspective qu’il adopte, le choix n’est pas séparé de cette connaissance de manière arbitraire mais il est au contraire déterminé par des facteurs que cette connaissance peut nous faire parfois découvrir, on passe alors peu à peu à un acquiescement qui débouche sur l’expérience de la vraie liberté.


La science est-elle inhumaine?

par Henri Atlan*

*La science est-elle inhumaine? Paris, Bayard, 2014, extraits choisis.

 

Nos expériences de libres choix viennent de notre ignorance des causes qui les déterminent, mais on peut se rapprocher d’une autre liberté, différente du libre arbitre, acquise au contraire grâce à la connaissance des déterminismes qui nous constituent. – p.12.

Contrairement aux idées reçues sur le libre arbitre qui serait le fondement de toute responsabilité, une responsabilité encore plus radicale, distincte toutefois de la culpabilité, est celle du sujet connaissant qui se constitue ainsi dans une nature totalement déterministe. Il y apprend à être responsable aussi de ce qu’il n’a pas décidé, comme des déterminismes de la nature à travers lui, et à la limite responsable de ce qu’il est. Car cette liberté-là, par la connaissance des nécessités de sa propre nature, n’est pas celle d’un sujet qui serait donnée d’emblée, de naissance, par le seul fait de son humanité, mais d’un individu à qui l’appartenance à l’espèce humaine donne la capacité par l’usage de ses sens et de sa raison, de se constituer progressivement en sujet agissant et pensant, à la mesure de son degré de connaissance de lui-même, des autres et du reste de la nature. […] La liberté par la connaissance n’implique ni scientisme ni répression des affects. […] Cette liberté est un long apprentissage par lequel des connaissances objectives sont intériorisées et intégrées dans la vie affective individuelle. C’est à cette seule condition que le vrai et le faux que peut nous faire découvrir la raison est susceptible d’avoir quelque effet sur le désir et le libérer éventuellement de passions tristes qui l’aliènent, comme la colère, la haine ou l’envie. – p.13-14.

Mon expérience scientifique m’amenait alors à défendre en théorie la position du déterminisme absolu. Le seul fait d’être engagé dans une recherche des causes impliquait en effet que nous posions le déterminisme comme postulat. Mais, au moment même où je soutenais cela, je me battais pour obtenir des choses concrètes, je prenais telle ou telle décision, je choisissais telle ou telle stratégie… Cela ne changeait rien à ma vie de tous les jours, aux relations que je pouvais tisser autour de moi, y compris au sein de mon laboratoire. Je vivais en somme pleinement la contradiction entre théorie et vécu. C’est dans cette inconfortable position que j’ai découvert les philosophies du déterminisme absolu, les stoïciens tout d’abord, puis d’autres, puis Spinoza. Il était donc possible de concilier ces deux expériences… – p.23-24.

Avec le libre arbitre, c’est la morale et la responsabilité qui s’effondrent. Qui oserait admettre qu’il n’y ait plus de morale ni de responsabilité ? Il faut donc continuer, envers et contre tout, à affirmer notre libre volonté. Il faut s’opposer à toutes ces découvertes scientifiques mais aussi psychiques, psychanalytiques, sociologiques qui conduisent à la mort du sujet. Selon elles, en effet, ce que je crois décider, vouloir par moi-même en tant que sujet libre, maître de mon destin et de mon comportement, est déterminé par tout un ensemble de facteurs que je connais mal. Le sujet libre devient alors une illusion et s’efface comme la figure de l’homme de Foucault sur le sable. Ces philosophies du soupçon – que je ne rallie pas – sont à l’origine d’une véritable crise sociale. La morale de tous les jours, le droit lui-même se fondent sur l’existence d’agents responsables de leurs actes. L’hiatus ne cesse de grandir entre ce qui est convenu socialement et les connaissances nouvelles auxquelles nous parvenons. – p.37-38.

Un autre danger guette, c’est le nihilisme, qui n’est pas forcément là où on le pense spontanément. Il est certes présent dans une certaine attitude déterministe, et ce de façon évidente : si je suis déterminé à agir, en vertu de quels principes peut-on encore me condamner ? – p.39.

Dans un monde entièrement déterminé, peut-il encore exister une liberté, une vie en société et une morale ? Cette question trouve parfois une autre formulation chez les stoïciens, chez Spinoza et certains kabbalistes : le monde est parfait, car il n’aurait pas pu être autre qu’il n’est, et pourtant il est perfectible ; la recherche d’une perfection plus grande est même la vocation spécifique de l’espèce humaine. L’intuition fondamentale d’une perfection donnée s’accompagne alors d’une éthique ou d’une exhortation à marcher dans le chemin des justes, c’est-à-dire d’une recherche du salut dans une forme de perfection plus grande ou différente de celle qui nous est initialement donnée. – p.45-46.

La liberté absolue, celle de Dieu, coïncide avec l’autoproduction de ce qui existe dans la nature par la nature et avec la connaissance infinie de son déterminisme absolu. […] Loin d’être une capacité de choix arbitraire, la liberté tient ici au fait de n’être déterminée par rien d’autre que sa propre loi. La liberté humaine est ainsi l’aboutissement d’un chemin : le philosophe apprend progressivement à se dégager de la servitude passive où le maintient sa soumission irréfléchie aux affects et aux causes extérieures, et à se déterminer lui-même de plus en plus au fur et à mesure qu’il accède à la connaissance adéquate des choses et de lui-même. Un homme est d’autant plus libre qu’il est déterminé à agir par la seule nécessité de sa nature et non par celle des autres parties de la nature dont dépendent son existence et ses affects. La connaissance infinie du déterminisme coïnciderait ainsi avec une liberté totale. Notre être serait alors confondu avec notre savoir, et nous pourrions percevoir en nous-mêmes la puissance et l’efficience de « la cause de soi ». Autrement dit, grâce à cette connaissance infinie, chacun pourrait être soi-même cause de soi et, en ce sens, agent véritablement libre, puisque produit par sa propre détermination. Il est évident qu’on ne parle pas ici de notre connaissance effective, puisque nous n’avons jamais accès à ce savoir infini. Il s’agit d’un horizon et personne […] n’a prétendu être parvenu au terme de cette recherche. Nous ne sommes jamais qu’en chemin vers ce savoir infini et cette liberté totale. L’existence humaine qui se déroule dans la durée peut être l’occasion d’une recherche de perfection de plus en plus grande, d’une histoire de salut et de liberté où les exigences les plus hautes de l’éthique tendent à rejoindre l’expérience et la connaissance des lois de la Nature. – p.51-53.

L’expérience de cette liberté n’est pas pour autant celle de la résignation et de l’acceptation passive d’un déterminisme qui nous tomberait dessus. Connaître sa nature, c’est tout d’abord savoir ce qui me détermine au même titre que n’importe quel être humain, puis voir comment ces déterminismes communs se singularisent en moi. Si nous ne pouvons pas modifier les choses de façon arbitraire, selon notre bon plaisir, nous sommes conscients de nos actes en même temps que nous les effectuons, nous les comprenons. L’expérience de cette libre nécessité est bien au contraire celle d’une intense activité de notre esprit et de notre corps. […] C’est lorsque je suis actif que je fais l’expérience d’être sujet de ce que je suis et de ce que je fais. Je suis sujet non pas comme un empire dans un empire, échappant au déterminisme, mais en comprenant et en connaissant les déterminismes de la nature qui agissent en moi et me font agir. – p.56-57.

Il semblerait que quelque chose échappe au déterminisme de la chaîne infinie des causes et ce serait justement la façon de le comprendre et de l’utiliser, l’adhésion consciente au questionnement qu’il met en branle, son approfondissement comme commencement de sagesse, et finalement la joie que procure ce processus lui-même. En fait, un déterminisme externe – par des causes extérieures – est remplacé par un déterminisme interne, la « vertu, que définit le déterminisme des idées adéquates. – p.67-68.

L’expérience du déterminisme qui devient dominante est alors celle active de la réflexion consciente sur soi-même et sur les choses et l’acquiescement joyeux qui l’accompagne. – p.69.

Le déterminisme absolu où « tout est prévu » s’exerce à travers nos choix eux-mêmes qui nous sont donnés comme une possibilité, sans qu’ils puissent pour autant changer quoi que ce soit dans la chaîne des causes. – p.71.

Comment échapper à la question de la responsabilité dès lors qu’on affirme la double possibilité d’un déterminisme absolu et de la liberté sans libre arbitre ? Toute la tradition morale dont nous sommes les héritiers affirme à peu près le contraire : s’il n’y a pas de libre arbitre, alors il n’y a pas de liberté, pas de responsabilité, donc pas de morale. De la même façon qu’il est possible de concevoir une liberté différente du libre arbitre, il est possible de penser une responsabilité et une morale au sein du déterminisme. – p.73.

Si le libre arbitre ne détermine pas l’enchaînement des causes, la conscience du choix et un certain degré d’acquiescement l’accompagnent. Le sentiment de liberté qui accompagne l’action volontaire est bien réel en tant qu’état de conscience, même s’il coïncide avec une représentation erronée du mécanisme de l’action. Même si le libre arbitre est une apparence, l’acquiescement des sujets avec ce que leur volonté – volonté déterminée par des causes internes et externes – leur fait faire est, lui, bien réel. – p.82.


Crédits: Henri Atlan lors du salon du livre de Paris 2011, par Thesupermat, Licence CC BY-SA.

Pour citer cet article: Jérôme Robin, "Henri Atlan, essai sur la libre nécessité". Publié sur Stoa Gallica le 6 juillet 2021. Consulté le 18 septembre 2021. Lien: https://stoagallica.fr/henri-atlan-essai-sur-la-libre-necessite/.
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