Philosophie pour enfants : former à la pensée et préparer à la vie philosophique

La philosophie pour enfants, issue des Nouvelles Pratiques Philosophiques, apprend aux enfants à penser par eux-mêmes et avec les autres grâce au dialogue, en développant des compétences cognitives, métacognitives et sociales. Elle constitue une propédeutique idéale pour un stoïcisme contemporain, en initiant à la discipline du jugement et aux vertus nécessaires pour vivre ensemble.

Introduction

La philosophie pour enfants, pratique éducative en plein essor, ne se limite pas à initier les plus jeunes à la réflexion : elle questionne notre conception même de l’éducation philosophique. Est-elle seulement un outil pédagogique ou le premier pas vers une véritable formation philosophique ? Plus encore, peut-elle s’inscrire dans une éducation cohérente avec un stoïcisme contemporain, où philosopher signifie apprendre à bien vivre ?

C’est cette hypothèse que nous explorerons, en montrant d’abord les apports de la philosophie pour enfants à la formation intellectuelle et sociale, avant d’ouvrir la réflexion sur son rôle possible dans l’apprentissage d’un mode de vie philosophique.

Pour situer ces enjeux, il convient d’abord de replacer la philosophie pour enfants dans le contexte plus large des Nouvelles Pratiques Philosophiques, qui ont profondément renouvelé la manière d’enseigner la philosophie.

1. Les nouvelles pratiques philosophiques : une nouvelle manière d’enseigner la philosophie

L’enseignement de la philosophie à l’école

Souvent perçue comme une discipline théorique et abstraite, la philosophie est régulièrement décrite comme un discours réservé à une élite intellectuelle. Même à l’école, la philosophie est généralement absente de l’enseignement obligatoire et réservée aux lycéens ou gymnasiens, à la toute fin de leur parcours scolaire, ou bien aux étudiants de l’Université.

A l’opposé de cette tendance qui consiste à réduire la philosophie à sa dimension théorique, conceptuelle ou doctrinale, on constate depuis une trentaine d’années l’émergence de Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) : des activités concrètes prenant place à l’école et dans la cité, dont l’objectif est d’introduire le goût de la pensée réflexive, de développer l’esprit critique et de favoriser la confrontation des idées, et ce à tous les âges[1]. En d’autres termes, la pratique philosophique invite non plus seulement à étudier les productions théoriques et les doctrines des grands penseurs de l’histoire de la philosophie, mais aussi et surtout à apprendre par la pratique à penser par soi-même et avec les autres.

Atelier de pratique philosophique animé par Laurence Bouchet lors de la Soirée de la Philosophie 2025 à Lausanne

Les Nouvelles Pratiques Philosophiques

Parmi ces nouvelles pratiques, celle que l’on connaît le plus est très certainement le café-philo, avec ses différentes déclinaisons[2]. La philosophie pour enfants fait également des émules et se développe progressivement dans le monde francophone. Mais ces pratiques peuvent prendre différentes formes, prendre place dans différents lieux, et s’adresser à différents publics. On organise des séances de ciné-philo, de théâtre-philo, on pense en marchant à l’occasion de rando-philo. Ces pratiques, qui s’adressent souvent aux adultes, mais aussi aux enfants et adolescents, ainsi qu’aux personnes retraitées, ont lieu dans les bibliothèques et médiathèques, les cinémas et théâtres, les écoles et universités populaires, les maisons de retraite, mais aussi dans les cafés, les prisons et les entreprises. La seule limite est l’imagination des personnes qui organisent et animent ces rencontres philosophiques.

Développer des compétences philosophiques pour penser par soi-même et avec les autres

Pour Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation, didacticien de la philosophie, animateur de cafés philo et d’ateliers de philosophie pour enfants et adultes, les Nouvelles Pratiques Philosophiques répondent à un besoin essentiel : disposer d’un lieu de réflexion philosophique, un lieu d’échange et de dialogue pour interroger le sens de l’existence et, par la confrontation à l’autre et l’apprentissage de la réflexion, mieux s’orienter dans la vie : « La multiplication de cafés philo (…) et la permanence de certains d’entre eux semble en effet dépasser le simple effet de mode, correspondre à un besoin sociétal de sens qui s’exprime ainsi dans la cité, et qui n’est certainement pas près de s’éteindre en ces temps de crise » (Michel Tozzi, 2012).

Pour atteindre cet objectif, les compétences philosophiques visées sont doubles : d’abord, apprendre à analyser, synthétiser, identifier les présupposés, problématiser, conceptualiser, argumenter, exemplifier, ceci pour élargir sa pensée et la clarifier ; ensuite, apprendre à écouter et comprendre l’autre, répondre à ses objections et échanger les points de vue dans le calme et la co-construction, pour favoriser la discussion et la recherche commune de sens. En d’autres termes, développer ses compétences rationnelles et relationnelles pour penser par soi-même et avec les autres.

Speed-dating philosophique à l’occasion de la Soirée de la philosophie 2025 à Lausanne

2. La philosophie avec les enfants

Qu’est-ce que la philosophie pour enfants ?

Employée pour la première fois dans les années 1970 par les philosophes et pédagogues américains Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp, cofondateurs de la philosophie pour enfants, cette expression désigne une pratique éducative destinée à stimuler la réflexion et le questionnement des enfants. Pratiquée aujourd’hui dans le monde entier, la philosophie pour enfants n’a pas pour objectif de transmettre aux jeunes générations des réponses toutes faites apportées par les philosophes des siècles passés. Ce n’est donc pas un cours d’histoire de la philosophie dont le contenu serait adapté aux enfants. La philosophie pour enfants part, au contraire, de l’expérience et des conceptions des enfants pour leur apprendre à penser par et pour eux-mêmes.

Autrement dit, cette nouvelle pratique philosophique cherche à développer la faculté de pensée à partir des questions que se posent les enfants sur l’existence. C’est donc une pédagogie du questionnement, un questionnement susceptible de stimuler la réflexion et encourager les enfants à penser librement sur des sujets philosophiques : qu’est-ce que l’amitié ? A quoi servent les règles ? Peut-on choisir d’être heureux ? Comment bien vivre ensemble ? Qu’est-ce qu’une émotion ?

Ateliers de philosophie et communautés de recherche

De manière générale, la philosophie pour enfants se caractérise par la mise en place d’une série d’ateliers ou de cercles de discussions à visée philosophique. La formation d’une véritable communauté de recherche, que ce soit à l’école ou en dehors, permet en effet l’échange des idées dans le respect et l’écoute de la parole des autres. Les différentes approches existantes ont ainsi pour objectif d’apprendre à penser par soi-même, certes, mais aussi avec les autres : « Dans cette communauté, les enfants apprennent l’art de la délibération et du dialogue et deviennent habiles à produire de bons jugements. A mesure qu’ils grandissent dans la maîtrise de la recherche philosophique en commun, ils deviennent, espérons-le, de plus en plus en mesure de penser par et pour eux-mêmes à propos de sujets qu’ils trouvent importants, sujets qui ont intéressés aussi les philosophes depuis des centaines d’années. Des sujets touchant la nature de l’univers, les qualités d’une vie bonne et le développement de la sagesse »[3].

Le dialogue, facilité par la présence d’un adulte, permet ainsi la rencontre avec l’autre et la formation de futurs citoyens responsables et autonomes. L’échange constant des points de vue permet de développer une distance critique vis-à-vis de ses propres opinions et encourage la réflexion collective et la gestion pacifique des conflits.

Parmi les approches existantes, en voici quelques-unes :

  • La méthode de Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp, développée à l’heure actuelle par Michel Sasseville à l’Université de Laval au Québec, prend appui sur la lecture préalable de romans philosophiques, point de départ d’une réflexion collective sur les questions suscitées par la lecture. La méthode se caractérise également par l’apprentissage progressif de nombreuses habiletés de pensée mobilisées lors des cercles de discussion pour répondre aux questions posées par le roman (définir, comparer, classifier, chercher un exemple et un contre-exemple, évaluer une raison, nuancer, etc.).
  • La méthode socratique d’Oscar Brenifier, inspirée de la maïeutique de Socrate, vise à interroger la pensée de l’enfant par le questionnement, la reformulation et les objections de l’adulte. Il s’agit, là encore, de développer chez l’enfant un certain nombre d’attitudes et de compétences philosophiques : la suspension du jugement, l’étonnement, la confrontation, la distanciation ; expliquer, argumenter, synthétiser, identifier les présupposés, etc.
  • La discussion à visée démocratique et philosophique, proposée par Michel Tozzi, vise également l’apprentissage de la démocratie à travers la distribution de différents rôles joués tour à tour par les enfants et l’adulte (observation, reformulation, synthèse, distribution de la parole, etc.).
  • Formée par Michel Tozzi, Edwige Chirouter est titulaire depuis 2016 de la première chaire de l’UNESCO consacrée à la pratique de la philosophie avec les enfants. Son approche se caractérise notamment par la lecture de littérature de jeunesse comme point de départ de la discussion philosophique. De même, Johanna Hawken est désormais une figure incontournable de la philosophie pour enfants. Rédactrice en chef de la revue Diotime, auteure de l’Abécédaire de la philosophie pour enfants, elle anime de nombreux ateliers à la Maison de la Philo de Romainville.

Comment se déroule un atelier de philosophie avec les enfants ?

De nombreux exemples de discussions à visée philosophique sont visibles dans ces trois documentaires réalisés ces dernières années :

  • Ce n’est qu’un début montre l’intérêt de faire de la philosophie avec les enfants dès l’école maternelle.
  • Des enfants philosophent est un documentaire dans lequel Michel Sasseville explique la mise en place d’une communauté de recherche, avec de nombreuses séquences filmées dans une école primaire québécoise.
  • Le cercle des petits philosophes montre la manière dont Frédéric Lenoir, cofondateur de l’association SEVE (Savoir-Être et Vivre Ensemble), allie pratique de la méditation et de la philosophie avec les enfants dans les écoles primaires françaises.

Enfin, voici deux exemples d’ateliers dirigés par Johanna Hawken d’une part, et par Michel Tozzi, d’autre part, suivant la méthode de la discussion à visée démocratique et philosophique.

3. Développer les compétences cognitives et métacognitives de l’enfant : l’art de bien raisonner

« Si raisonner semble être une activité naturelle de l’être humain, on raisonne comme on respire dit-on, il ne semble pas que l’acte de bien raisonner soit aussi naturel. Nous nous trompons parfois dans nos raisonnements, et surtout nous nous laissons parfois berner par d’autres qui utilisent ce puissant outil de pensée à des fins économiques, politiques ou autres. Il est donc précieux de pouvoir aider les enfants, aussi tôt que possible, à développer l’art de bien raisonner afin qu’ils puissent non seulement mieux penser mais aussi mieux se défendre contre ceux qui souhaitent les endoctriner ou les manipuler[4]. »

Apprendre à bien raisonner, tel est le premier objectif des ateliers de philosophie pour enfants. Comme le soulignent Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, « penser est un pouvoir naturel que tout être humain, dans des conditions normales, possède. Mais c’est un pouvoir qui peut être perfectionné »[5]. Dans cette perspective, la philosophie pour enfants vise non pas à apprendre ce qu’il faudrait penser mais comment penser. Les compétences cognitives (en particulier le raisonnement) et métacognitives (prendre conscience de ses propres pensées ou opinions) sont au cœur de l’apprentissage proposé par les animateurs de philosophie pour enfants.

C’est pourquoi il convient de distinguer, dans un atelier, « le sujet de discussion et la manière réflexive dont on s’y prend pour traiter le sujet »[6]. Ainsi, ce n’est pas nécessairement ce que disent les enfants mais la manière dont ils le disent qui importe et que devra observer l’animateur de l’atelier[7] : quels sont les outils de pensée que les enfants développent ? Sont-ils conscients de donner un exemple ou un contre-exemple lorsqu’ils le font ? Savent-ils comment exprimer leur désaccord ou formuler une hypothèse quand cela est pertinent ? Et surtout, sont-ils capables de relier leurs propos à la discussion en cours ? Ceci explique l’importance accordée aux habiletés de pensée dans la formation de l’animateur ainsi que dans la conduite d’une communauté de recherche philosophique.

Quels que soient le matériel utilisé et le sujet traité, le dialogue entre les enfants doit conduire ceux-ci à développer certaines habiletés de pensée, certaines compétences cognitives et métacognitives, certains outils de recherche leur permettant, in fine, de penser par et pour eux-mêmes.

Les habiletés de pensée développées par la philosophie pour enfants

Si, comme Michel Sasseville et Mathieu Gagnon le soulignent, « la pratique de la philosophie offre aux enfants la possibilité d’apprendre l’acte de raisonner dans toute sa rigueur »[8], quelles sont les habiletés de pensée que les enfants mettent en œuvre au cours d’un atelier de philosophie ?

Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, en continuité avec Matthew Lipman, regroupent les différentes habiletés de pensée développées par la philosophie pour enfants en quatre grandes catégories qui comprennent elles-mêmes différentes habiletés[9] : habileté à raisonner (qui relève principalement de la logique), habileté à rechercher (qui relève de la recherche dite scientifique), habileté à former des concepts (qui relève de la philosophie) et habileté à traduire (qui relève de la linguistique). A ces quatre grandes catégories, Johanna Hawken ajoute l’habileté d’autocorrection, qui consiste à « réévaluer sa pensée de départ et améliorer voire modifier en conséquence sa pensée »[10].

Michel Tozzi, quant à lui, distingue trois grandes habiletés de pensée développées dans les discussions à visée philosophique : la conceptualisation, la problématisation et l’argumentation[11].

Johanna Hawken, à partir de ces deux listes, qu’elle complète elle-même, distingue également dix habiletés de pensée majeures[12] : créer une idée, questionner, conceptualiser, argumenter, problématiser, illustrer, distinguer (entre deux concepts, deux idées, deux exemples), raisonner (induire, déduire, inférer), critiquer (remettre en doute en exerçant son esprit critique) et dialoguer (reformuler, expliciter, nuancer, compléter).

La liste des habiletés de pensée développées par la philosophie pour les enfants est longue, et toutes les habiletés ne sont pas mises en œuvre dans chaque atelier. La récurrence et la régularité des ateliers sont donc un élément essentiel de cet apprentissage dans l’art de bien raisonner. Comme dans le cadre d’un entraînement sportif, l’animateur veille à la mise en pratique régulière de ces habiletés de pensée par les enfants[13].

4. Développer les compétences sociales : apprendre à penser ensemble et à vivre ensemble

Loin d’être une activité solitaire, le développement des compétences cognitives et métacognitives a lieu dans le cadre social d’une communauté de recherche ou d’un cercle de discussion à visée philosophique. La philosophie pour enfants permet ainsi de développer les compétences utiles non seulement pour penser ensemble mais aussi pour vivre ensemble et faire société.

Penser par soi-même et avec les autres

L’acquisition progressive, par l’enfant, des différentes habiletés de pensée développées par la philosophie pour enfants est étroitement liée au cadre social de la communauté de recherche mise en place par l’animateur de l’atelier. Ainsi, la confrontation à l’opinion de l’autre va permettre à l’enfant de questionner sa propre opinion. Le dialogue avec les autres va permettre à l’enfant de renforcer son opinion, de la nuancer ou de la rejeter, ou bien encore de suspendre son jugement sur la question discutée. Le développement de la pensée ou de l’art de bien raisonner passe donc aussi par le dialogue et la rencontre avec l’autre, et non seulement par le développement solitaire de certaines habiletés de pensée.

Le développement des compétences cognitives et métacognitives de l’enfant se fait donc dans un cadre social qui va permettre à l’enfant de développer une réflexion collective et non seulement individuelle : « Dans une communauté de recherche, le raisonnement n’est évidemment pas un acte qu’on accomplit tout seul. Chacun, à sa manière, participe à la construction du raisonnement. Tel enfant fournit un élément, tel autre l’élément suivant et de personne en personne, le raisonnement se construit »[14]. On apprend donc à penser par soi-même, mais aussi avec les autres, pour répondre, ensemble à une question que l’on se pose : « La recherche se fait avec les autres et, par conséquent, elle a nécessairement une dimension sociale. On cherche avec les autres, on entre en relation avec autrui dans un souci de collaboration et de coopération »[15].

L’atelier de philosophie permet ainsi aux enfants de développer cette compétence transversale qu’est la recherche en commun. Au développement des compétences cognitives s’ajoute ainsi le développement de compétences sociales qui seront utiles à l’enfant tout au long de sa vie. Au-delà des habiletés de pensée, les ateliers de philosophie pour les enfants permettent ainsi de développer des compétences sociales et relationnelles, des attitudes dont l’objectif n’est pas seulement de penser ensemble mais bien de vivre ensemble.

Apprendre à vivre ensemble

« Apprendre à vivre ensemble est une tâche complexe, car elle suppose le développement d’un ensemble d’attitudes et d’habiletés qui doivent être bien orchestrées pour que l’entreprise réussisse[16]. »

A côté de l’objectif lié au développement des compétences rationnelles, l’atelier de philosophie avec les enfants poursuit également un objectif en lien avec le développement des compétences relationnelles : « Une communauté de recherche est un lieu de partage où les différentes manières de penser se mettent en dialogue. La reconnaissance de ces différences vient asseoir la possibilité de la tolérance, qui n’est possible que si l’on voit dans les différences une source d’enrichissement »[17]. La tolérance, l’écoute bienveillante, l’empathie cognitive, la capacité à exprimer son désaccord par le langage plutôt que par la violence physique, la capacité à accepter une critique raisonnable sont ainsi des attitudes que la philosophie pour enfants permet de développer, par l’apprentissage du vivre ensemble.

« Pour réaliser un tel projet, il importe que les enfants prennent le temps de s’écouter, de s’entraider, de se respecter, d’agir en toute justice avec le courage et la prudence que cela exige. La présence de tous les autres vient favoriser le développement de ces dispositions en forçant chaque participant à développer ce que les anciens nommaient des vertus »[18].

Michel Sasseville et Mathieu Gagnon mentionnent un certain nombre de vertus ou de forces morales développées par la philosophie pour enfants (la douceur, l’humilité, la bonne foi, la fidélité et la simplicité), mais ces attitudes sont bien plus nombreuses[19]. La philosophie pour enfants n’est donc pas uniquement une manière de former la pensée, mais aussi « une manière de vivre, avec soi et les autres »[20].

Prenons l’exemple de l’humilité, qui, dans le cadre d’une communauté de recherche philosophique, s’oppose à la certitude de savoir : « Chacun, à sa manière, sans s’imposer, sans prétendre qu’il sait pour de vrai, apporte sa contribution à la recherche avec le souci de faire avancer celle-ci, même si elle semble aller dans une direction qui n’est pas celle de ses croyances de départ. (…) Et pour cela, il importe d’être humble »[21]. Chaque enfant, humblement, contribue à sa manière au développement d’une réflexion collective, ce qui demande de mettre son ego de côté.

De même, l’atelier de philosophie pour enfants permet de développer la simplicité dans sa manière de dire les choses et dans sa manière d’être : « Quand on fait partie d’une communauté de recherche, il importe aussi que nos propos soient compris par tous ceux et celles qui en font partie. Et pour y arriver, quoi de mieux que la simplicité ? Il importe d’être simple dans nos manières de dire afin que chacun autour de la table puisse facilement comprendre ce qui se dit. Pas question de passer par l’obscur, le compliqué, les sous-entendus, la manipulation malveillante. (…) Les problèmes traités dans une communauté de recherche sont complexes (Qu’est-ce que la justice ? Faut-il toujours dire la vérité ? Faut-il tout tolérer ? Qu’est-ce qu’aimer d’un amour sincère, vrai ? Quel est le rapport entre sens et vérité ? Etc.). Mais ce n’est pas parce que les problèmes sont complexes qu’il importe alors de devenir soi-même compliqué dans sa manière de dire ou d’être »[22].

Conclusion : philosophie pour enfants et stoïcisme contemporain

Dans le cadre d’un stoïcisme contemporain, la philosophie pour enfants apparaît comme une propédeutique idéale pour initier à la discipline du jugement et à l’apprentissage des vertus sociales, deux piliers du système stoïcien.

Parce qu’elle permet de développer l’art de bien raisonner dès le plus jeune âge, la philosophie pour enfants est une pratique qu’il me semble essentiel de promouvoir aussi tôt et aussi largement que possible. Elle offre aux enfants, par l’acquisition de nombreuses habiletés de pensée – cognitives et métacognitives –, l’apprentissage de « l’art de juger »[23] et participe ainsi à la formation de la pensée. Elle constitue une propédeutique particulièrement utile à l’apprentissage ultérieur de la logique, à la discipline du jugement et au bon usage de nos représentations. En d’autres termes, la philosophie pour enfants est une excellente manière de cultiver la nature raisonnable de l’être humain.

Mais son intérêt ne s’arrête pas là. La participation à une communauté de recherche encourage également le développement de compétences sociales et relationnelles, ainsi que l’apprentissage d’attitudes et de dispositions conformes à la nature sociable de l’être humain. Il ne s’agit donc pas seulement d’apprendre à bien raisonner, mais aussi d’apprendre à vivre ensemble, dans le respect et la coopération. Philosopher dès l’enfance, c’est déjà commencer à expérimenter un mode de vie philosophique.

Dans cette perspective, la philosophie pour enfants pourrait jouer un rôle décisif dans le cadre d’un stoïcisme contemporain. Le stoïcisme, en effet, vise à former des êtres rationnels et sociables, capables de juger correctement et de vivre en accord avec la nature. Or, la philosophie pour enfants initie précisément à la discipline du jugement – cœur de la logique stoïcienne – et à l’apprentissage des vertus sociales, telles que la justice, la bienveillance et la coopération. Elle prépare ainsi, dès le plus jeune âge, à une éducation philosophique cohérente avec le système stoïcien, où théorie et pratique se rejoignent dans l’idéal d’une vie bonne. Quelle meilleure propédeutique à l’apprentissage du mode de vie philosophique que celle qui commence par apprendre à penser et à dialoguer ensemble ?


Pour aller plus loin

Pourquoi faire de la philosophie avec les enfants ?

Quelques ressources

Présentation d’une sélection de livres, documentaires et ressources pédagogiques :

  • Michel Sasseville, Mathieu Gagnon, Penser ensemble à l’école : Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique en action
  • Michel Sasseville, Johanna Hawken, Abécédaire de la philosophie pour enfants
  • Michel Piquemal, Les philo-fables
  • Le cercle des petits philosophes, un film de Cécile Denjean
  • Edwige Chirouter, Ateliers de philosophie à partir d’albums de jeunesse.
  • Frédéric Lenoir, Philosopher et méditer avec les enfants
  • Pascal Alain et Michel Sasseville, Des enfants philosophent : série documentaire
  • Matthew Lipman, La découverte de Harry
  • Matthew Lipman, Jean Laberge, Frederik Oscanyan et Ann Margaret Sharp, La recherche philosophique : guide [pédagogique] d’accompagnement de « La découverte de Harry »
  • Michel Sasseville (dir.), La pratique de la philosophie avec les enfants
  • Michel Tozzi (dir.), Débattre à partir des mythes : à l’école et ailleurs
  • Brigitte Labbé, P.-F. Dupont-Beurier, Croire et savoir
  • Michel Tozzi, Nouvelles pratiques philosophiques : à l’école et dans la cité
  • Ce n’est qu’un début, un film de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier

Lien vers la sélection thématique La philosophie avec les enfants


[1] Michel Tozzi, « Édito – Vingt ans de Nouvelles Pratiques Philosophiques en France », Recherches en éducation [En ligne], 13 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 05 décembre 2023. URL : http://journals.openedition.org/ree/5185.

[2] Michel Tozzi, « Les cafés philo : une pratique démocratique à visée philosophique », dans Daniel Marcelli (éd.), Les Cafés des parents®. L’intelligence du collectif. Érès, 2019, p. 101-110, mis en ligne le 18 octobre 2019, consulté le 05 décembre 2023. URL : https://www.cairn.info/les-cafes-des-parents–9782749265391-page-101.htm

[3] Ronald Reed et Ann. M. Sharp (dir.), Studies in Philosophy for Children. Pixie, Madrid, Editions De la Torre, 1996, cite par Michel Sasseville, La pratique de la philosophie en communauté de recherche : entre rupture et continuité, Les Presses de l’Université de Laval, 2018, note 2, p. 97-98.

[4] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, Penser ensemble à l’école. Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique en action, Les Presses de l’Université de Laval / Hermann, 2020, p. 28.

[5] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 60.

[6] Michel Sasseville, 2018, p. 100.

[7] Michel Sasseville, 2018, p. 141-144.

[8] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 31.

[9] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 70 pour les quatre catégories d’habiletés intellectuelles et p. 133-279 pour les habiletés de pensée particulières.

[10] Johanna Hawken, La philosophie avec les enfants. Pour une pédagogie sensorielle, Lambert-Lucas, 2020, p. 74.

[11] Johanna Hawken, 2020, p. 75.

[12] Johanna Hawken, 2020, p. 75-81.

[13] Sur la mise en œuvre constante des « compétences philosophiques » lors d’un atelier de philosophie (l’analyse, la synthèse, l’identification des présupposés, la problématisation, la conceptualisation, l’argumentation, l’exemplification), voir aussi Laurence Bouchet, Philosopher pour se retrouver, Marabout, 2015, p. 37-42.

[14] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 28.

[15] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 32.

[16] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 41.

[17] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 15.

[18] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 41.

[19] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 107-113.

[20] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 107.

[21] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 109.

[22] Michel Sasseville et Mathieu Gagnon, 2020, p. 113.

[23] Michel Sasseville, La pratique de la philosophie en communauté de recherche : entre rupture et continuité, Les Presses de l’Université de Laval, 2018, p. 237.


Crédits: Photo de Beth Macdonald sur Unsplash

Maël Goarzin

Docteur en philosophie, auteur du carnet de recherche Comment vivre au quotidien: https://biospraktikos.hypotheses.org/

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