Grandir en stoïcien : éducation philosophique pour la formation du caractère, la ténacité et le courage

Le texte ci-dessous est la traduction française d’un article de Leah Goldrick intitulé “Growing Up Stoic: Philosophical Education for Character, Persistence and Grit”, publié sur le blog de l’association Modern Stoicism. Traduction française de Guillaume Beauquesne, relue par Maël Goarzin. Nous remercions l’auteure de cet article de nous avoir donné l’autorisation de publier la traduction de ce texte.

Leah Goldrick s’est engagée dans la pratique du stoïcisme à la suite de ses travaux de recherches au sujet des traditions des sagesses occidentales. Elle est titulaire d’un diplôme de Licence en philosophie et d’un Master en sciences de l’information et bibliothéconomie de la Rutgers University. Elle a été archiviste pour l’Église presbytérienne et est maintenant bibliothécaire pour enfants à temps partiel et blogueuse. Elle vit aux États-Unis avec son mari et un fils en bas âge. Son site web : Common Sense Ethics.

Grandir en stoïcien : éducation philosophique pour la formation du caractère, la ténacité et le courage

par Leah Goldrick

La dure vérité est que de nombreux élèves à travers le monde ne recevront jamais la moindre éducation philosophique. La philosophie est souvent considérée comme une discipline inutile réservée à quelques chercheurs retranchés dans leurs tours d’ivoire. Les programmes pour les enfants de primaire sont rares, surtout aux États-Unis, et certains universitaires doutent même du fait que les préadolescents soient capables d’étudier la philosophie.

Cette allégation repose vraisemblablement sur le postulat que la philosophie est en fin de compte une discipline plus théorique que pratique. Mais elle néglige la capacité de parents et d’éducateurs avisés à enseigner aux jeunes enfants à quel point une vision philosophique peut rendre leur vie heureuse et pleine de sens. Où les parents peuvent-ils trouver un cursus susceptible d’aider les enfants à forger un caractère solide et à faire face aux défis que la vie leur présentera inévitablement ? Et s’il existait une telle formule prête à l’emploi pour initier les jeunes enfants à la philosophie à la maison, à travers des activités pratiques et le dialogue ?

Le philosophe stoïcien Musonius Rufus (vers 30–100 ap. J.-C.) était nommé le « Socrate romain ». Il était reconnu dans l’antiquité pour son intégrité, ainsi que pour avoir été le maître d’un philosophe encore plus célèbre, Épictète. Pour avoir soutenu que les filles et les garçons devraient recevoir la même éducation précoce, il était même considéré comme quelque peu radical :

« Que les vertus de I’homme et de la femme ne sont pas différentes, il est facile de s’en rendre compte. D’abord, l’homme doit être sensé ; la femme aussi. Ou bien quelle serait l’utilité d’une femme ou d’un homme manquant de bon sens ? (…) C’est pourquoi je pense que c’est avec raison qu’il faut enseigner également à l’homme et à la femme tout ce qui a trait à la vertu ; il faut leur enseigner dès leur plus tendre enfance que ceci est un bien, que cela est un mal et que cela vaut pour l’un comme pour l’autre, que ceci est utile, que cela est nuisible, qu’il faut faire ceci, omettre cela. De là résulte la sagesse pour ceux qui apprennent, jeunes gens et jeunes filles ensemble, sans aucune différence pour les uns et pour les autres[1]. »

La pédagogie de Musonius repose sur la théorie éthique stoïcienne, qui met l’accent sur la vertu en tant que nature de l’homme, et sur le bonheur comme conséquence du fait de devenir bon, ou de se forger un excellent caractère, ce qui s’obtient par un entraînement constant. Il affirme :

« Comment devenir sage, si, sachant discerner ce qui est vraiment bien ou mal, on ne s’est pas exercé à mépriser les faux biens ? Voilà pourquoi la connaissance des principes propres à chaque vertu doit être complétée par la pratique, si I’on veut vraiment que cette même connaissance nous soit utile[2]. »

Musonius pensait qu’un certain sens de la magnanimité inculqué aux jeunes gens les protège des erreurs qui leur rendent la vie inutilement difficile :

« S’il faut que tous les deux [garçons et filles] deviennent bons de la vertu qui convient à un être humain, s’il leur faut devenir capables d’être sages, tempérants, courageux et justes, I’un autant que I’autre, ne les instruirons-nous pas de la même façon et ne devrons-nous pas leur enseigner à tous les deux I’art qui procure la valeur morale[3] ? »

Je crois que cette trame éducative datant de 2000 ans proposée par Musonius Rufus a beaucoup à offrir aux parents et aux éducateurs avisés qui souhaitent guider les jeunes enfants vers une approche résiliente et philosophique de la vie.

Un petit avertissement cependant, avant que nous n’examinions les leçons spécifiques qu’un parent stoïcien pourrait enseigner. En tant que parents, nous devons donner le bon exemple. Il ne s’agit pas d’être le parent parfait, mais il est inutile de proposer des préceptes auxquels nous n’essayons pas, a minima, de nous conformer. Les enfants détectent rapidement l’hypocrisie ; dès lors, n’ayez pas peur de reconnaître vos erreurs auprès de votre enfant. Cela facilitera le processus d’apprentissage des vertus.

En nous appuyant sur les préceptes de Musonius, qui ont survécu à l’Antiquité, nous pouvons identifier quelques exercices de formation du caractère utiles pour poser les bases nécessaires aux qualités d’excellence. Plus spécifiquement, Musonius suggère d’opter pour une éducation fondée sur chacune des quatre vertus cardinales stoïciennes.

La justice

Dans la conception de l’éthique stoïcienne, la Dikaiosune, qui signifie « justice » ou « intégrité » en grec ancien, est une disposition interne, plutôt qu’une condition externe qui nous est imposée, comme dans le sens moderne. La justice se traduit par l’empathie, l’équité, la gentillesse, le souci des autres et la philanthropie. Musonius a beaucoup à dire sur cette vertu utile pour guider les jeunes enfants, par exemple : « Fuir la cupidité, honorer l’équité, vouloir faire du bien, ne pas vouloir faire, quand on est homme, du mal aux hommes, voilà le plus bel enseignement, voilà qui rend justes ceux qui apprennent »[4].

Il poursuit :

« N’est-ce pas là des choses superflues et inutiles [les choses matérielles], sans lesquelles on peut assurément vivre et se bien porter, qui sont source d’extrêmes tracas et qui coûtent d’énormes sommes d’argent, sommes capables de faire du bien à beaucoup de gens, dans le domaine privé comme dans le domaine public ? Combien plus glorieux de faire du bien à beaucoup de gens que d’avoir des habitations somptueuses ! Combien plus moral de dépenser pour des hommes que pour des bois ou des pierres[5] ! »


Cherchez des moyens créatifs pour aider les enfants à apprendre à valoriser la gentillesse et la générosité plutôt que le consumérisme. Expliquez à votre enfant que les publicités sont conçues pour obtenir son argent. « Ces cinq dollars que tu as dans ta poche — c’est ce qu’ils veulent ! » Expliquez que ce qui est vraiment important, c’est d’être gentil et charitable lorsque l’on peut se le permettre, plutôt que d’accumuler des choses dont on n’a pas vraiment besoin. Proposez à votre enfant d’aider un membre âgé de la famille, de choisir certains de ses jouets pour les donner à une association, ou peut-être d’épargner une partie de son argent pour le donner à une cause de son choix.

Le courage

Andreia est souvent traduit en anglais par « courage » ou « détermination »[6]. Cette vertu implique la confiance, le goût du travail, la capacité à supporter les difficultés, et la fermeté lorsqu’il s’agit d’éviter les choses à éviter. Le passage suivant illustre l’importance de la ténacité et du travail actif pour subvenir à ses besoins :

« Assurément, si quelqu’un est à la fois philosophe et laboureur, aucune autre vie, selon moi, ne lui est comparable ni aucun autre moyen d’existence préférable ; une vie qui provient de Ia terre, notre mère nourricière, n’est-ce pas une vie plus conforme à la nature que celle qui provient d’une autre source ? Vivre à la campagne, n’est-ce pas plus viril que de demeurer assis à la ville, à la manière des Sophistes ? Vivre en plein air, n’est-ce pas plus sain que de vivre renfermé entre quatre murs ? Eh quoi ! objectera-t-on, se procurer par soi-même les choses nécessaires à la vie serait une manière de vivre plus libérale que de les recevoir d’autrui[7] ? »


Vous pouvez aider votre enfant à faire preuve de courage en le faisant participer à une activité adaptée à son âge, comme la cuisine, certaines tâches ménagères, le jardinage ou de petits travaux. Les enfants peuvent développer leur confiance en développant ces compétences de la vie quotidienne. Le jardinage est particulièrement éducatif pour les enfants, puisqu’il implique une récompense différée, et parfois la prise de conscience qu’un travail acharné ne mène pas toujours à une récompense. Il faut faire preuve de détermination lors des phases de semis, d’arrosage et d’entretien des plantes, pour ensuite profiter de la nourriture qui a été cultivée. Insistez sur l’importance de travailler dur pour prendre soin de soi et de son foyer, et de persévérer malgré les revers et les déceptions qui se présentent. Les enfants devraient être félicités pour leurs succès, mais aussi pour les efforts consciencieux qui ne sont pas couronnés de succès.

La modération

Comme les autres stoïciens, Musonius Rufus valorisait la modération (ou tempérance) : sophrosyne en grec ancien[8]. La sophrosyne consiste à tempérer ses émotions, à ne pas trop manger, à pratiquer la frugalité, et à se comporter avec une certaine dignité et profondeur de caractère. La tempérance évoque la recherche d’un juste milieu dans ses activités, en quelque sorte[9]. Au sujet des émotions, Musonius déclare :

« Les exhortations et les admonitions employées contre les passions en pleine force et en plein développement n’agissent que lentement et difficilement[10]. »

Les enfants sont de petites personnes avec de grandes émotions, et ils ont besoin d’aide pour les gérer jusqu’à ce qu’ils soient assez matures pour savoir se contrôler. Il est préférable que les parents attendent que les enfants soient calmés pour leur suggérer des pistes d’amélioration, ou pour les aider à faire face à ces fortes réactions émotionnelles. Pensez à leur suggérer quelques respirations profondes, ou peut-être un temps à l’extérieur, jusqu’à ce que l’enfant soit en mesure d’aborder la situation calmement. Demandez à votre enfant si, par exemple, sa réaction de colère lui semble avoir été particulièrement utile. Ses paroles ont-elles été blessantes pour autrui ? Ont-ils pris une bonne décision ? Que pourraient-ils faire différemment à l’avenir ? Si vous, en tant que parent, avez réagi de manière excessive ou vous êtes mis en colère, excusez-vous et proposez-leur de faire mieux la prochaine fois.

Musonius conseillait également la tempérance en ce qui concerne la nourriture, en posant la question suivante :

« Qu’est-ce que la gloutonnerie sinon I’absence de maîtrise de soi en ce qui concerne la nourriture, qui fait préférer, dans le manger, l’agréable à l’utile ? (…) Le comportement contraire sera chose très belle, c’est-à-dire manger avec décence et mesure et faire preuve alors de tempérance, chose qui n’est point facile, mais exige beaucoup de soin et d’entraînement[11]. »


Sensibilisez vos enfants au fait que manger sert avant tout à nourrir le corps plutôt qu’à procurer du plaisir. On n’a qu’un seul corps, et il est important de le maintenir en bonne santé. Évoquez avec eux les raisons pour lesquelles certains aliments sont sains et riches en nutriments, et pourquoi d’autres, principalement les aliments sucrés et transformés, ne le sont pas. Une petite gourmandise de temps en temps est acceptable, mais nous devrions encourager les enfants à manger des aliments naturels variés et sains, plutôt que de les habituer à se gaver de malbouffe. Vous devez donner vous-même le bon exemple en termes d’alimentation saine.

La sagesse

La dernière vertu stoïcienne est la phronêsis, traduit en français par prudence ou sagesse[12]. La sagesse est souvent définie comme la marque d’un caractère exemplaire, un bon jugement, des objectifs nobles, de l’ingéniosité et l’acceptation des choses que nous ne pouvons pas contrôler. Musonius suggère que la nature de chaque personne devrait nourrir sa capacité à déterminer ses propres objectifs vertueux dans la vie, et que nous devrions adopter une certaine méthode pour développer cette excellence :

« De nouveau, comme un vieillard lui demandait quel était le meilleur viatique de la vieillesse, Musonius lui répondit : c’est le même que celui de la jeunesse : vivre avec méthode et conformément à la nature. Tu apprendrais le mieux à connaître de quoi il s’agit, si tu réfléchissais que la nature de I’homme n’est pas faite pour le plaisir. (…) La nature de chaque être, en effet, pousse chacun vers sa vertu propre ; en conséquence, il est vraisemblable que I’homme ne vit pas lui non plus selon la nature quand il vit dans le plaisir, mais quand il est vertueux. C’est alors qu’il mériterait à bon droit des éloges, qu’il pourrait s’enorgueillir et avoir bon espoir et confiance pour ce qui, nécessairement, s’accompagne de gaîté et de solide joie[13]. »

La méthode à laquelle Musonius fait référence peut être la pratique stoïcienne de l’examen de conscience du soir, qui consiste à réfléchir sur ce que vous avez bien ou moins bien fait chaque jour, et à déterminer comment améliorer votre conduite à l’avenir. À table ou au moment du coucher, discutez avec votre enfant de la manière dont s’est passée la journée pour vous deux, en abordant ce qui s’est bien passé et ce qui s’est mal passé. Avez-vous manqué des occasions de faire quelque chose de bon pour votre épanouissement personnel ? Il est utile pour les enfants comme pour les parents de réfléchir à leur propre comportement, d’aborder leurs propres difficultés, et d’imaginer des solutions pour s’améliorer. La sagesse n’est pas quelque chose que l’on acquiert du jour au lendemain : c’est le travail de toute une vie.


« Comment donc, dit-il, le fait de connaître la théorie de chaque chose pourrait-il I’emporter sur le fait de pratiquer et d’accomplir les choses en se conformant aux préceptes théoriques ? En effet, si la pratique mène au pouvoir d’agir, la connaissance théorique de la chose mène au pouvoir d’en parler. La théorie, il est vrai, enseignant comment il faut agir, aide aussi l’action et précède logiquement la pratique. Il est impossible, en effet, de s’être entraîné à une belle action sans en connaître la théorie. Il reste cependant que la pratique l’emporte en efficacité sur la théorie, car elle est plus puissante que la théorie pour amener l’homme à l’action[14]. »

Bibliographie :
Pritchard, M. (2002). Philosophy for Children. Stanford Encyclopedia of Philosophy. Retrieved August 19, 2016, from http://plato.stanford.edu/entries/children/
Lutz, C. (1947) Musonius Rufus, the Roman Socrates. Yale Classical Studies 10 3-147.
King, C. (2011) Musonius Rufus: Lectures and Sayings. CreateSpace Independent Publishing Platform.


[1] Musonius Rufus, Entretiens, IV, 22 et 29, « Faut-il donner la même éducation aux filles et aux garçons ? », trad. Amand Jagu. Les traductions françaises de Musonius Rufus sont extraites de Musonius Rufus, Entretiens et fragments, Introduction, traduction et commentaire par A. Jagu, New York, Georg Olms Verlag Hildesheim, 1979.

[2] Musonius Rufus, Entretiens, VI, 32, « De l’exercice moral », trad. Amand Jagu.

[3] Musonius Rufus, Entretiens, IV, 27bis, « Faut-il donner la même éducation aux filles et aux garçons ? », trad. Amand Jagu.

[4] Musonius Rufus, Entretiens, IV, 29, « Faut-il donner la même éducation aux filles et aux garçons ? », trad. Amand Jagu.

[5] Musonius Rufus, Entretiens, XIX, 185, « De l’habillement », trad. Amand Jagu.

[6] Note du traducteur : en français, la traduction de andreia (en tant que vertu) qui fait consensus est le « courage ». Il symbolise la connaissance de ce qu’il faut craindre et ne pas craindre, et la capacité à affronter l’adversité.

[7] Musonius Rufus, Entretiens, XI, 87, « Des moyens d’existence appropriés au philosophe », trad. Amand Jagu.

[8] Note du traducteur : sophrosyne est traditionnellement traduit, lorsque les stoïciens évoquent les vertus, par tempérance. Elle consiste en une attitude morale de maîtrise de soi, par la régulation de ses désirs. La modération, comme elle est comprise aujourd’hui, relève plus du comportement d’une personne, plutôt que de la possession d’une vertu.

[9] Note du traducteur : Le concept du juste milieu est notamment hérité d’Aristote, dans ses Éthiques (Éthique à Eudème et Éthique à Nicomaque).

[10] Musonius Rufus, Fragments XXXVI, trad. Amand Jagu.

[11] Musonius Rufus, Entretiens, XVII, 129-131, « Du meilleur viatique de la vieillesse », trad. Amand Jagu.

[12] Selon les différentes traductions et les philosophes, la phronêsis s’apparente à la prudence ou à la sagesse pratique. Une légère distinction peut être notée : le terme de prudence est principalement utilisé lorsqu’on évoque la capacité à discerner le bon du mauvais. La sagesse, quant à elle, a une portée plus large, et concerne plus globalement la connaissance, ainsi que la capacité à faire des choix éclairés.

[13] Musonius Rufus, Entretiens, XVIII B, 159-160 et 165, « De la nourriture », trad. Amand Jagu.

[14] Musonius Rufus, Entretiens, V, 29, « De la question de savoir si la pratique l’emporte sur la théorie », trad. Amand Jagu.

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