Les Portiques Stoa Gallica, lieu d’expérimentation pédagogique?

Cet article appartient à la série « De la pédagogie stoïcienne contemporaine : reconstruire ou s’approprier? » coordonnée par Sylvain Margot et Jérôme Robin. Cet article est le quatrième de la série.

Introduction

Les Portiques Stoa Gallica sont des groupes de discussions et/ou de pratique en présentiel. Ils permettent d’échanger sur les notions théoriques du stoïcisme, de participer à des ateliers pratiques et à des expérimentations philosophiques, le tout au sein d’une communauté de personnes intéressées à s’engager dans le mode de vie stoïcien. Ces portiques constituant aujourd’hui un des lieux de l’enseignement de la philosophie stoïcienne, nous avons interrogé les responsables des portiques à propos de leur stratégie pédagogique. Voici leurs réponses.

Première question

La structure pédagogique des écoles stoïciennes antiques consistait en plusieurs niveaux d’enseignement, avec un scholarque à la tête de l’école, souvent auteur de plusieurs traités, des étudiants avancés impliqués non seulement dans l’enseignement mais également en politique, et enfin des étudiants débutants à la base de la pyramide. Quelle structure suivez-vous vous-même dans votre portique et pour quelles raisons ?

Sylvain Margot (Portique de Montréal) : La question est un peu délicate… Idéalement, le Portique de Montréal tend vers une organisation collégiale, avec des échanges très horizontaux et des thèmes décidés ensemble. Je pense que c’est la meilleure structure à adopter car, même si je pratique le stoïcisme depuis quelques années, je ne me sens absolument pas légitime pour diriger une école de philosophie à l’antique. En fait, personne ne peut réellement l’être pour le moment puisque nous manquons de recul sur les méthodes de transmission, l’efficacité des méthodes pédagogiques, ou même le contenu nécessaire des enseignements. Tout cela va nécessiter 10 ou 20 ans peut-être avant de se fixer. Et en attendant, la collégialité me semble le meilleur cadre d’expérimentation possible.

Toutefois, contrairement aux portiques européens, les membres réguliers du Portique de Montréal ont débuté sans aucune connaissance préalable du stoïcisme. Le format des discussions philosophiques les séduisait et ils étaient curieux de participer à de tels échanges. Mais le stoïcisme en tant que tel ne leur évoquait pas grand-chose de plus que ce que les médias et les réseaux sociaux véhiculaient. Les premières rencontres ont donc ressemblé à celles des écoles antiques, avec un étudiant un peu plus avancé (moi-même) enseignant aux débutants les notions de base de la philosophie. J’avoue que cette période m’a beaucoup plu, car certains concepts particulièrement contre-intuitifs avaient soulevé de passionnantes discussions.

À présent, nous décidons d’un thème à méditer pendant le mois à venir et à discuter lors de la prochaine rencontre. Si j’en trouve, j’envoie aux membres des suggestions de lecture sur le sujet : auteurs antiques, articles de Stoa Gallica, billets de blogs, vidéos de vulgarisation, etc. Ce travail de recherche est exigeant, car certains thèmes sont peu traités ou dilués à travers de longs écrits. Mais je fais le même travail de lecture que les membres réguliers du Portique de Montréal et mon rôle se cantonne maintenant à celui de modérateur. Je ne sais pas encore si cette façon de faire convient à tout le monde (certains regrettent la structure des premières leçons). Mais je n’hésiterai pas à changer si cela ne fonctionne pas : car l’expérimentation pédagogique fait partie intégrante de la réappropriation du stoïcisme contemporain.

Maël Goarzin (Portique de Lausanne) : Le Portique de Lausanne propose trois principaux lieux d’enseignement, chacun adapté à des publics et à des niveaux différents.

Le premier est un groupe de lecture mensuel en présentiel, réunissant 8 à 12 personnes autour du Manuel d’Épictète. Chaque séance (2h) s’organise en deux temps. D’abord, une lecture scientifique : un membre présente brièvement un chapitre, puis le groupe clarifie collectivement le sens du texte afin d’en assurer une compréhension objective, en s’appuyant notamment sur des commentaires comme ceux de Pierre Hadot. Ensuite, une discussion ouverte permet de questionner la pertinence du texte et d’en explorer la mise en pratique à partir des expériences des participants. Un résumé est ensuite partagé, et les échanges se poursuivent parfois entre les séances. Ce dispositif favorise une appropriation progressive du stoïcisme et vise explicitement le passage de la théorie à la pratique, grâce au dialogue et au partage d’expérience.

Groupe de lecture mensuel du Portique de Lausanne animé par Konstantin Büchler

En parallèle, 5 à 6 apéros-philo sont organisés chaque année à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, rassemblant 70 à 90 personnes autour d’un thème philosophique, en dialogue avec un invité. Ces rencontres, ouvertes à un large public, abordent des questions contemporaines (mort, émotions, environnement, etc.) à partir de textes antiques. L’approche met l’accent sur la philosophie comme manière de vivre, avec parfois des exercices pratiques. Si ces séances ne permettent pas un exposé systématique du stoïcisme, elles en offrent une introduction thématique et incitent les participants à approfondir, notamment en rejoignant le groupe de lecture.

Apéro-philo animé par Maël Goarzin à la BCU Lausanne, avec Blaise-Alexandre Le Comte

Enfin, la Soirée de la philosophie, organisée pour la première fois en novembre 2025, a réuni environ 70 personnes autour d’une dizaine d’activités (conférences, ateliers, discussions). Cet événement permet de diversifier les approches, d’élargir la réflexion au-delà du stoïcisme et de renforcer les compétences philosophiques des participants. Il favorise également la collaboration entre les membres et le développement de liens au sein du groupe.

Les objectifs pédagogiques du portique consistent à transmettre une compréhension rigoureuse du stoïcisme antique tout en favorisant son appropriation pratique comme manière de vivre. L’enseignement est structuré de manière progressive et complémentaire : les apéros-philo offrent une introduction large et accessible, centrée sur des thématiques contemporaines ; le groupe de lecture permet un approfondissement théorique et pratique à partir des textes ; enfin, des événements ponctuels comme la Soirée de la philosophie élargissent les perspectives et renforcent la dimension collective. L’ensemble vise à articuler savoir, pratique et vie communautaire, dans une dynamique d’apprentissage partagé.

Cette dimension communautaire est essentielle au projet pédagogique du portique. Comme le signale Pierre Hadot, la « communauté de vie est un mode de formation »[1]. Et comme le dit également Sénèque, « la parole vivante et la vie en commun te profiteront plus que le discours écrit » (Sénèque, Lettres à Lucilius, 6, 6). Dans la lignée de Pierre Hadot et de Sénèque, la philosophie est conçue au sein de notre Portique comme une pratique vécue, nourrie par la vie en commun, les échanges et les moments de convivialité.

Jean-Baptiste (Portique de Paris) : Avec Olivier (co-gérant du Portique), nous ne suivons certainement pas la structure de l’Antiquité ! Nous ne nous considérons pas comme des sachants qui délivrent un savoir auprès d’un public novice (même s’il nous arrive d’apporter des précisions parfois nécessaires), mais plutôt comme des facilitateurs. On facilite les échanges et les pratiques autour du stoïcisme, avec les gens qui sont intéressés par ce projet. Et lorsqu’on anime un exposé, notre savoir vient du travail réalisé pour le préparer, et non pas d’une expérience en matière de sagesse (même si nous essayons modestement de mener ce chemin à côté). J’aime bien présenter le Portique de Paris comme un laboratoire de la philosophie stoïcienne, où on essaye des choses : des exercices philosophiques, des formats de rencontre, des manières de s’organiser…

Sur ce dernier point d’ailleurs, nous testons depuis 2026 une organisation horizontale en « cercles », équivalents aux « pôles » dans les associations. L’idée était d’impliquer davantage les membres qui le souhaitent, dans des missions au service du groupe, qui peuvent faire grandir la structure : il y a ainsi un cercle « dernière nouvelle » pour le partage des bonnes informations ; un cercle « pratique philosophique » pour la réflexion sur les exercices spirituels ; un cercle « hospitalité et cohésion » pour faire de notre portique un lieu chaleureux et accueillant ; un cercle « rencontres extérieure » pour identifier des intervenants intéressants à inviter ; un cercle « action sociale » pour réfléchir et organiser des actions qui nous mettent en lien avec le dehors, dans le but d’aider les autres. Et puis, notre cercle « hegemonikon », avec Olivier, qui consiste à organiser et orienter l’ensemble, à maintenir l’impulsion vertueuse, tout en gérant la rencontre mensuelle. Tout ceci est encore en phase d’expérimentation et d’ajustements, mais ça permet à chaque membre de s’investir à son niveau, en cohérence avec sa propre pratique du stoïcisme. À terme, l’idée est de se dire : chacun peut être amené à changer de cercle, le portique peut rouler de lui-même. Il ne se résume pas à « Olivier » ou « Jean-Baptiste ». Ce modèle nous paraît démocratique, horizontal et souhaitable !

Un atelier animé par Agyrtis, membre du portique de Paris

Seconde question

L’enseignement stoïcien antique reposait sur la physique, la logique et l’éthique, avec un accent particulier sur la logique. Étant donné les changements scientifiques et sociaux survenus depuis cette époque, sur quoi concentrez-vous les enseignements de votre portique ? Préconisez-vous certains exercices en particulier ?

Jean-Baptiste (Portique de Paris) : En effet, le stoïcisme évolue avec l’état de connaissances actuelles ! Et je remercie les auteurs contemporains et commentateurs expérimentés d’avoir réalisé déjà une bonne partie du travail d’actualisation. Je pense par exemple aux contenus disponibles sur le site de Stoa Gallica et aux publications de Modern Stoicism comme de Traditional Stoicism. Sur le fond, nous ne suivons pas de programmes particuliers. Au début, nous avons revu les fondamentaux : la distinction d’Épictète, les 4 vertus, les 3 disciplines d’action, etc. Ensuite, on s’est laissé porter par nos intérêts du moment et les propositions bienvenues de certains membres, qui ont pu réaliser leur propre exposé ou atelier stoïcien. Récemment, nous avons ainsi parlé de l’anxiété et des TCC en lien avec le stoïcisme, des différences entre épicurisme et stoïcisme, de l’esprit critique, d’une approche « stoïcienne » des violences sexistes et sexuelles, etc.

Nous essayons toujours d’avoir une partie « pratique ». Nous nous appuyons sur les exercices classiques et concevons parfois les nôtres, dans cet esprit « laboratoire philosophique ». Par exemple, lorsqu’on aborde un nouveau concept (comme l’amour, l’amitié, la violence, etc.), on note le mot au tableau. Ensuite, on pratique ce qu’on appelle la « décomposition » du mot : chacun est invité à exprimer ce à quoi le mot lui fait penser. À la fin, le mot est entouré de concepts proches, de définitions et descriptions qui se complètent, de mots-clés. Souvent, on se rend compte que l’intelligence collective pré-figure la suite de l’exposé que nous avions préparé. Il suffit alors de rebondir sur ce qui a été dit pour montrer en quoi cela s’approche de la vision stoïcienne ou non. Ce format fonctionne très bien pour les exercices de groupe.

Sylvain Margot (Portique de Montréal) : C’est une excellente question ! En ce qui me concerne, je mets beaucoup l’accent sur le flux de raisonnement Physique → Logique → Éthique. Lorsqu’un dilemme éthique se pose, il est facile de se laisser guider par une forme ou une autre de moralisme hérité de notre éducation et des normes de notre milieu social. Mais cela mène toujours à un désaccord entre les membres du portique, d’une manière ou d’une autre. En revanche, revenir systématiquement à la Physique, c’est-à-dire tenter une définition universelle des phénomènes impliqués dans le dilemme, conduit presque toujours à un consensus raisonnable quant à la manière de résoudre le dilemme. C’est très intéressant à observer, d’ailleurs, cette « dépassionnalisation » du débat ; encourageant, même.

Contrairement à ce que j’aurais cru lorsque je l’ai créé, le Portique de Montréal n’a pas évolué en communauté de pratique. Tout du moins, pas encore. Cela ne veut pas dire que les membres cessent de penser au stoïcisme dès qu’ils retournent à la maison, bien au contraire. Mais la question du « comment agir comme un stoïcien au quotidien » n’est pas vraiment abordée lors des rencontres pour le moment. Je pense que la priorité ressentie est, pour le moment, d’établir des liens entre les principes théoriques de la philosophie et les situations quotidiennes où ceux-ci prendraient sens ; d’identifier les problèmes concrets pour les inscrire dans une réflexion stoïcienne.

Une autre explication possible serait le peu de familiarité entre les membres réguliers du Portique de Montréal. En effet, il ne s’agit pas d’une bande d’amis qui auraient décidé d’occuper leurs vendredis soir avec un club de philo. Tous se sont présentés de manière individuelle, sans se connaître ni même savoir à quoi s’attendre. Il est donc encore un peu tôt pour que l’on adopte un modèle d’échange collégial et se préconiser tel ou tel exercice pour en discuter à la rencontre d’après. Cela peut être amené à évoluer dans les prochains mois. Ou pas. Peut-être que le Portique de Montréal évoluera vers quelque chose à quoi je ne m’attendais pas. Là encore, nous sommes dans l’expérimentation pédagogique.

Maël Goarzin (Portique de Lausanne) : Pour répondre à cette question, je dois revenir sur la distinction déjà évoquée entre lecture scientifique, visant à comprendre un texte, et lecture existentielle ou méditative, visant à faire sien le texte, à se réapproprier un texte dont on a pu juger la pertinence pour nous aujourd’hui. Ces deux types de lecture sont au cœur des activités de notre portique, et sont généralement liées. Or, la lecture scientifique des textes stoïciens de l’Antiquité demande de bien comprendre chaque partie de la philosophie stoïcienne (logique, physique et éthique) et d’en comprendre également l’imbrication. Les principes éthiques dépendent en effet étroitement de la physique et de la logique stoïcienne, et mettre de côté l’une ou l’autre de ces trois parties ne permettrait pas d’atteindre l’objectif visé par la lecture scientifique d’un texte, à savoir la compréhension fine et nuancée des propos de l’auteur. Il est donc régulièrement nécessaire, au moment d’aborder telle ou telle thématique (pour les apéros-philo), ou au moment de lire tel ou tel chapitre du Manuel d’Epictète (pour notre groupe de lecture), d’expliquer la théorie stoïcienne de la connaissance, le fonctionnement des représentations et de l’assentiment (qui font partie de la logique), ou bien d’exposer la vision stoïcienne du monde, que ce soit l’interconnexion des parties de l’univers conçu comme cosmos ou bien l’enchaînement nécessaire des causes (qui font partie de la physique). Aborder les questions éthiques indépendamment de ces éléments de la logique et de la physique stoïciennes est possible, et certains stoïciens antiques l’ont fait, comme le rappelle à juste titre Christopher Gill, mais cela ne permet pas, dans la plupart des cas, de comprendre véritablement les principes ou présupposés philosophiques sur lesquels reposent les propos de Sénèque, Epictète ou Marc Aurèle.

Lecture de textes lors d’un apéro-philo animé par Maël Goarzin à la BCU Lausanne, avec Michel-Maxime Egger

Ceci dit, une fois ce travail de compréhension des textes stoïciens de l’Antiquité effectué, lorsqu’il s’agit d’en questionner la pertinence contemporaine, il n’est pas rare que certains de ces principes issus de  la logique et de la physique stoïciennes soient remis en question. Je pense, par exemple, à l’optimisme épistémologique des stoïciens de l’Antiquité, principe selon lequel il est possible, pour un être humain, d’avoir une représentation objective de la réalité (une représentation compréhensive, en termes stoïciens), ou bien le principe socratique selon lequel nul ne fait le mal volontairement, mais seulement par ignorance (intellectualisme moral), ou bien encore le caractère providentiel de l’univers, axiome issu de la physique stoïcienne, etc. La lecture scientifique des textes permet de prendre connaissance des principes philosophiques défendus par les stoïciens. La lecture existentielle questionne la pertinence de ces principes et permet leur réappropriation, quand cela est jugé pertinent. Au sein de notre portique, ce questionnement se fait, au cours des apéros-philo, par la confrontation et le dialogue avec des philosophes, sociologues, psychologues et anthropologues contemporains. Pour donner un exemple, la confrontation de la mécanique stoïcienne des émotions et de leur thérapeutique des passions avec les recherches les plus récentes en psychologie des émotions a permis de montrer la pertinence de la réévaluation cognitive à laquelle les stoïciens nous invitent, mais aussi le danger de se limiter à cette seule stratégie face aux émotions dysfonctionnelles.

En ce qui concerne l’enseignement des exercices spirituels, il est au coeur de la pédagogie adoptée au sein de notre portique, car il est essentiel à l’objectif que nous nous sommes fixés: ne pas se contenter du discours ou de la théorie mais vivre en philosophe dans nos activités quotidiennes, ce qui passe nécessairement par la pratique, et en particulier par la pratique des exercices spirituels antiques.

Ces exercices spirituels sont mis en évidence et expliqués à travers la lecture des textes antiques et la question de leur application quotidienne est au coeur des discussions qui émergent tant au sein du groupe de lecture que lors des apéros-philo, au cours desquels ces exercices sont non seulement décrits, mais également expérimentés par les personnes présentes. Nous avons eu l’occasion de réaliser certains de ces exercices de manière individuelle ou collective, en fonction de la thématique choisie. Ces exercices sont généralement adaptés au contexte contemporain et ne sont pas nécessairement repris tels quels des textes antiques. Parmi ces exercices, on trouve le regard d’en haut, les cercles de nos relations, la méditation de la mort, l’examen de soi ou encore la lecture comme exercice spirituel.

Exercice pratique lors d’un apéro-philo animé par Maël Goarzin à la BCU Lausanne

Troisième question

L’engagement politique était essentiel pour les stoïciens antiques, mais se déclinait déjà à l’époque en de nombreux aspects (politique, droit, diplomatie, fonctionnariat, etc.). Y a-t-il des aspects particuliers que vous couvrez lors des rencontres de votre portique, et pourquoi ? Vous engagez-vous ou encouragez-vous les actions politiques, au sens d’actions pour la cité ?

Maël Goarzin (Portique de Lausanne) :  L’engagement politique peut prendre différentes formes et sera très différent d’un individu à l’autre. Il n’y a pas de recommandations claires fournies par les stoïciens de l’Antiquité, et aucune recommandation claire n’est donc fournie aux membres du portique. Ce qui est régulièrement répété, toutefois, c’est l’aspect central de cet engagement politique et social, en vue du bien commun. Cet engagement politique et social permet en effet, d’un point de vue stoïcien, la réalisation de soi en tant qu’être humain raisonnable et sociable. Quelle que soit la forme que cette action utile à la communauté prend (en fonction de la disponibilité actuelle, des compétences et des circonstances propres à chacun.e), elle est au coeur de la vie bonne et donc du mode de vie philosophique stoïcien, comme le rappelle à maintes reprises l’empereur Marc Aurèle. Cet engagement politique distingue d’ailleurs la philosophie stoïcienne du développement personnel, davantage centré sur l’épanouissement individuel, indépendamment du collectif.

Personnellement, mon engagement au sein de Stoa Gallica et la création de ce Portique de Lausanne est une façon d’apporter ma contribution à la société en mettant mes compétences et ma connaissance de la philosophie antique à disposition de mes concitoyens, afin de créer un lieu de réflexion propice à la conversion au mode de vie philosophique, c’est-à-dire un mode de vie cohérent et réfléchi, une vie en accord avec sa nature et ses valeurs, en lien avec ses frères et soeurs humaines et consciente de faire partie d’un univers bien plus vaste qu’on ne l’imagine habituellement.

Enfin, je signale que le Portique de Lausanne, à travers l’organisation d’une Soirée de la philosophie annuelle, offre aux membres qui le souhaitent l’opportunité de s’engager collectivement pour créer, au coeur de la cité, un espace de discussion et de réflexion philosophique ouvert à toutes et à tous, sans prérequis, et à moindre coût. Une belle manière de s’engager politiquement, comme le recommande Sénèque dans son traité De l’oisiveté.

Jean-Baptiste (Portique de Paris) : Au début, en 2024, nous voulions que notre portique soit porté sur l’action sociale. Mais nous nous sommes vite rendu compte qu’il était d’abord nécessaire de « créer » une communauté et de développer des liens avec des gens compétents et d’autres structures avant de pouvoir se lancer. Ceci dit, j’ai toujours gardé dans un coin de ma tête cette dimension, qui enrichit le portique et nous évite l’entre-soi.

En décembre 2025, grâce à l’investissement de notre membre Sanae (référente du cercle « action sociale »), nous avons pu mener une action solidaire. Nous avons préparé des boîtes de Noël solidaires, offertes de façon anonyme aux personnes en situation de précarité. C’était un moment simple et collectif pour mettre le stoïcisme en pratique : prendre soin des autres, ici et maintenant, par des actes concrets. Il s’agit à mon sens de l’action sociale la plus forte réalisée jusqu’à présent.

De façon plus modeste, nous avons aussi tenu un stand Stoa Gallica au forum des associations de Paris 11, ce qui nous a permis d’échanger avec les visiteurs et autres associations. Enfin, durant nos rencontres mensuelles, il nous arrive régulièrement de parler de l’actualité ou de proposer des sujets plutôt contemporains (par exemple, nous avons échangé sur la notion de violence, ou sur les violences sexistes et sexuelles). Donc oui, on essaye de s’engager et d’encourager l’engagement dans la cité !

Un atelier animé par Sanae, membre du portique de Paris

Sylvain Margot (Portique de Montréal) : J’ai toujours considéré l’engagement politique comme l’aspect le plus sympathique des stoïciens. Immédiatement, ça m’évoque Caton d’Utique, Musonius Rufus, ou encore Thrasea Paetus, tous sénateurs stoïciens et tous adversaires de tyrans. Et combien d’autres, moins illustres, dont les actions ne nous sont jamais parvenues. Car l’engagement politique, ce n’est pas uniquement siéger à un niveau de gouvernement. C’est réellement agir pour le bien-être de la Cité dans son ensemble. Ainsi, de nos jours, être bénévole communautaire, pompier volontaire, premier répondant en milieu de travail, et même fonctionnaire, c’est être engagé en politique. Nul besoin de carte de parti pour cela ! Il suffit de consacrer son temps à améliorer concrètement les choses.

Dès la conception du Portique de Montréal, j’ai voulu que celui-ci explore le stoïcisme en lien avec les questions minoritaires (féminisme, identité de genre, orientation sexuelle, racisme, glotophobie, capacitisme, etc.). En effet, à l’exception notable de stoïciens célèbres vivant avec un handicap physique (parmi lesquels Épictète, Lawrence Becker, ou Sam Sullivan), nous manquons cruellement de grandes figures stoïciennes issues des minorités. Je trouve cela très dommage, dans le sens où la Cité devrait être représentée dans son ensemble chez les pratiquants stoïciens. Au Portique de Montréal, la majorité des membres s’identifie à une minorité, ce que je trouve très encourageant.

Cela m’a d’ailleurs amené à un constat extrêmement réconfortant : à date, les principes stoïciens que nous avons abordés englobent de par leur nature même l’ensemble de la population, y compris les personnes les plus marginales. À aucun moment, il ne nous a semblé que tel aspect ou tel autre nécessiterait d’être ajusté de façon à prendre en compte les personnes gaies et lesbiennes, ou les femmes âgées vivant seules, ou les sikhs. Cela ne veut pas dire que le stoïcisme n’a pas besoin d’être remis au goût du jour (sa physique, notamment, aurait besoin d’une solide réactualisation). Mais pour l’instant, l’éthique stoïcienne semble être parfaitement compatible avec la mixité sociale de nos sociétés contemporaines, ce qui veut dire que cette philosophie a une place pour tout le monde. Ainsi, pour moi, encourager et soutenir les gens à être des acteurs responsables du bien-être de la Cité, c’est aussi un acte politique.

Quatrième question

Quelle structure idéale imagineriez-vous pour votre portique (voire pour Stoa Gallica) à l’avenir ? En parallèle, quelle structure prôneriez-vous pour des raisons pratiques ?

Sylvain Margot (Portique de Montréal) : Idéalement, j’aimerais revoir fleurir le modèle des écoles antiques de philosophie. Leur organisation n’était pas si éloignée de celle de nos départements universitaires, avec un directeur, des professeurs, des étudiants de cycle supérieur et des étudiants de premier cycle. On sait que les étudiants d’Épictète les plus avancés enseignaient aux débutants, comme le font de nos jours les doctorants avec leurs condisciples plus jeunes. La recherche était aussi une activité importante de ces écoles, comme en témoigne le nombre considérable d’ouvrages qui y ont été écrits (et, hélas, irrémédiablement perdus depuis…).

Cette tradition n’a pas disparu, comme en témoignent les centaines de livres, articles, vidéos et podcasts créés au cours des 10 dernières années par les associations telles que Stoa Gallica ou Modern Stoicism. Une différence toutefois : les cours constituaient pratiquement le seul revenu professionnel des philosophes antiques qui y enseignaient, tandis que, si les associations stoïciennes d’envergure offrent effectivement des formations et des cours payants, ce revenu ne sert presque jamais à autre chose qu’à payer leurs intervenants extérieurs et financer leurs infrastructures. La Stoa moderne est une OBNL qui dépend exclusivement du bénévolat de ses membres pour perpétuer son offre de services.

Les portiques, quant à eux, constituent en quelque sorte des antennes locales d’une Stoa plus large. La structure hiérarchisée de l’école antique peut exister entre ces deux niveaux, mais je pense que le modèle collégial est le seul qui soit approprié au fonctionnement interne des portiques. En effet, si je reprends la comparaison développée plus haut avec les départements universitaires, l’essentiel de la création et de la communication du savoir est assuré par une dizaine de membres, en dehors de leurs tâches d’enseignement. Or les portiques n’ont pas pour but premier la recherche ou l’organisation de conférences, mais la pratique de la philosophie comme façon de vivre. Et nous sommes à cet égard tous égaux puisqu’aucun d’entre nous ne peut prétendre être un sage ou même un philosophe antique. C’est pourquoi je pense qu’un mode d’organisation horizontal est beaucoup plus approprié du point de vue pédagogique.

Maël Goarzin (Portique de Lausanne) : Les Portiques locaux de Stoa Gallica ont été créés pour répondre au besoin exprimé par ses membres d’avoir un lieu d’échanges régulier autour du stoïcisme, voire, pour certains, de créer une communauté de pratiques permettant d’avancer, ensemble, sur le chemin d’une vie philosophique.

Le Portique de Lausanne s’est donc développé naturellement en complément des ressources mises à disposition par Stoa Gallica sur son site (blog, formation en ligne, podcast, vidéos) et en complément des activités proposées par Stoa Gallica (les rencontres stoïciennes virtuelles organisées 3 à 4 fois par an ; la Journée stoïcienne (en présentiel à Paris) et la Semaine stoïcienne (en ligne), qui ont lieu chaque automne ; ou encore l’atelier d’écriture en ligne 28 jours de méditation joyeuse pour penser la mort). Hormis la Journée stoïcienne, aucune activité régulière en présentiel n’était proposée. La création des portiques locaux était une réponse à ce besoin de contacts non-virtuels réguliers. Au niveau local, la création de ce Portique a permis également aux membres de l’association, qui se retrouvaient principalement lors des apéros-philo organisés par la BCUL, de se réunir en plus petits groupes et d’échanger plus longuement et de manière plus approfondie, créant ainsi une véritable communauté de discussion et de pratique.

A l’heure actuelle, les activités de notre portique semblent convenir aux besoins exprimés par nos membres. Afin de répondre au mieux à ces besoins, tous les membres sont invités à proposer et organiser une activité commune, que celle-ci soit régulière, comme c’est le cas de notre groupe de lecture, initié par Konstantin Büchler il y a un peu plus d’une année, ou bien ponctuelle, comme la visite du Musée romain d’Avenches, où se trouve le buste en or de Marc Aurèle.

Il est évident que l’organisation et les activités de notre portique s’inspirent du modèle des écoles antiques (comme pour la méthode de lecture adoptée, l’importance des exercices spirituels ou bien l’investissement progressif des membres plus avancés dans les activités d’enseignement), mais elles ne suivent pas un modèle préconçu, préférant un accompagnement différencié, au plus proche des besoins exprimés par ses membres et adapté aux personnes présentes aux différents événements organisés par notre portique.

Jean-Baptiste (Portique de Paris) : Comme dit plus haut, nous testons actuellement une structure assez horizontale, où les membres peuvent s’investir à hauteur de leur envie. Il y a celles et ceux qui viennent de temps en temps aux rencontres mensuelles, les habitués qui viennent à chaque fois, celles et ceux qui proposent d’animer un atelier ou un exposé sur le thème de leur choix et celles et ceux qui s’investissent dans l’un des « cercles ». C’est une structure qui nous paraît bien fonctionner pour l’instant, même si on aimerait évidemment disposer de plus de temps, avec Olivier, pour encore mieux organiser les choses ! Je pense qu’on est actuellement dans un équilibre intéressant, à explorer davantage, entre structure idéale et structure pratique.

Et pour Stoa Gallica, je pense que l’association évolue dans le bon sens avec le bureau et la création récente d’un comité consultatif comprenant des membres investis. Pour avoir été quelque temps membre du bureau, je me suis quand même interrogé s’il fallait conserver un modèle associatif déclaré (au lieu de quelque chose d’auto-organisé plus souple et moins contraignant par exemple), mais la structure associative offre tout de même des droits intéressants (subventions, locations de salles…) et une reconnaissance institutionnelle permettant d’entrer en dialogue avec plusieurs acteurs, comme la maison de la vie associative et citoyenne à Paris. La question actuelle c’est peut-être de voir si on souhaite que les Portiques Stoa Gallica obtiennent le statut « association » ou si on conserve ce modèle. Il y a des avantages et des inconvénients dans les deux cas. Les portiques ne sont sûrement pas encore assez « gros », mais s’ils continuent de grandir, il faudra peut-être étudier à nouveau la question du statut.


[1] P. Hadot, « Enseignement antique et moderne de la philosophie », dans La philosophie comme éducation des adultes, Paris, Vrin, 2019, p. 154.


Crédits photo: Laurent Dubois © BCU Lausanne / @Agyrtis

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