La transmission antique du stoïcisme, des scholarques athéniens à leurs commentateurs

De la pédagogie stoïcienne contemporaine : reconstruire ou s’approprier?

Reconstruire l’enseignement du stoïcisme, près de deux millénaires après ses derniers grands représentants, n’est pas une chose aisée. Si son contenu théorique nous est parvenu tant bien que mal par bribes sublimes, son organisation en tant qu’institution pédagogique nous échappe presque entièrement. Cela soulève la question suivante : comment enseigner le stoïcisme pour qu’il soit pertinent aujourd’hui ? Car, si depuis l’antiquité, nous n’avons jamais réellement cessé d’apprendre à le penser, nous avons oublié depuis longtemps comment apprendre à le transmettre[1].

Dans cette série de quatre articles, nous allons tout d’abord brosser le portrait des institutions pédagogiques et des modes d’enseignement du stoïcisme dans l’antiquité. Puis, nous allons examiner en détail une proposition de programme pédagogique, constituant un parcours d’apprentissage à but thérapeutique de la pratique du stoïcisme, élaboré à partir de l’analyse des Lettres à Lucillius de Sénèque par Vincent Trudel[2]. Nous poursuivrons par l’étude de l’école d’Épictète en comparant son programme d’enseignement, tel qu’il nous est parvenu et a été étudié notamment par Théodore Colardeau, à celui de Sénèque. Enfin, nous nous entretiendrons avec trois responsables de Portiques[3] sur les méthodes et les approches qu’ils ont choisies pour enseigner cet art de vivre.

Sylvain Margot et Jérôme Robin


La transmission antique du stoïcisme, des scholarques athéniens à leurs commentateurs

I. Le Portique d’Athènes et ses scholarques

Comme ses consœurs du Jardin, du Lycée et de l’Académie, c’est à Athènes que l’école du Portique est née. Fondée à la fin du IVe siècle av. J.-C., elle s’y est maintenue jusqu’au siège de la ville par Sylla en – 86. Sept scholarques s’y sont succédés : Zénon de Kition (de – 301 à – 262), Cléanthe (de – 262 à – 232), Chrysippe de Soles (de – 232 à – 206), Zénon de Tarse (de – 206 à ?), Diogène de Babylone (de ? à – 150 environ), Antipater de Tarse (de – 150 environ à – 129), et Panétius de Rhodes (de – 129 à – 112)[4]. À leur suite, Posidonius d’Apamée (de – 112 à – 60) et Jason de Nysa (de – 60 à ?) ont dirigé le Portique de Rhodes.  Chacun d’entre eux a apporté sa pierre à l’édifice monumental qu’est le stoïcisme antique, renforçant et précisant sa doctrine à chaque génération.

Selon Diogène Laërce, on doit ainsi à Cléanthe la célèbre formule stoïcienne « Vivre selon la nature », tandis que c’est Posidonius qui a introduit l’idée que le Cosmos est un être entièrement unifié ; et si Zénon a jeté les trois piliers du système philosophique en empruntant son éthique aux cyniques et sa physique à Héraclite et au Timée de Platon, c’est plutôt à Chrysippe que l’on doit la cohérence propre à cette école grâce à ses travaux sur la logique (« εἰ μὴ γὰρ ἦν Χρύσιππος, οὐκ ἂν ἦν στοά », si Chrysippe n’existait pas, il n’y aurait pas de Portique)[5]. La liste colossale des livres attribués à ces philosophes, presque un millier d’ouvrages, témoigne de l’intensité de leurs réflexions, alimentées par leur confrontation avec les autres écoles athéniennes.

La doctrine stoïcienne insistant sur l’engagement politique, certains élèves se sont distingués en tant qu’ambassadeurs et conseillers. Ainsi, Persaeus a été envoyé en Macédoine tandis que Sphaerus était familier des cours d’Alexandrie et de Sparte. Et même Diogène de Babylone se rendit en personne à Rome pour plaider la cause athénienne après le sac d’Oropus en -155. Toutefois, le sac d’Athènes par les troupes romaines frappera mortellement les écoles athéniennes, et leur cœur institutionnel ne survivra pas à l’exil des philosophes à travers tout le bassin méditerranéen. Ainsi, même si Jason de Nysa et Posidonius d’Apamée furent désignés comme scholarques héritiers de l’école d’Athènes, l’école de Rhodes à la tête de laquelle ils se trouvaient n’atteignit jamais celle d’Athènes en termes de prestige intellectuel et politique[6].

II. Organisation de l’enseignement

Le scholarque de l’école stoïcienne vivait de son enseignement, l’une des trois seules sources de revenu qu’autorisait Chrysippe aux philosophes, avec le conseil politique et la charité[7]. Les cours étaient donnés sous le portique peint d’Athènes, la célèbre stoa poikilê d’où l’école a tiré son nom, et étaient probablement payés à la leçon. Les étudiants étaient issus de milieux sociaux très variés, les uns aristocrates et les autres miséreux (Cléanthe travaillait la nuit comme porteur d’eau pour pouvoir payer ses études), et les plus avancés d’entre eux enseignaient aux débutants. En dehors de cela, nous ignorons à peu près tout. Nous ne savons pas comment étaient donnés les enseignements, à qui, en quel nombre, à quelle fréquence, s’ils avaient systématiquement lieu au portique ou si l’école possédait d’autres bâtiments. Nous ignorons même le contenu et l’organisation des leçons, si ce n’est qu’elles portaient sur les trois piliers de la philosophie, avec un accent particulier sur la logique pour laquelle les stoïciens étaient particulièrement réputés, et insistaient tant sur la théorie que sur la pratique de la philosophie.

Les écrits des scholarques auraient pu nous aider à reconstruire le contenu de cet enseignement. En effet, le système stoïcien s’est affiné au fur et à mesure de ses confrontations avec l’épicurisme, l’aristotélisme et le platonisme, chaque génération construisant sur les avancées de la précédente. Il s’agissait alors d’une doctrine vivante, incarnée par le scholarque et en interaction constante avec les autres écoles philosophiques. Les traités écrits à cette époque étaient donc autant des réponses adressées à ces dernières qu’une synthèse à destination des étudiants. Malheureusement, des milliers de livres composés durant les 250 ans de la stoa athénienne, aucun n’a survécu. Les écrits fondateurs de cette philosophie ne transparaissent plus qu’à travers de sublimes fragments cités par des auteurs tardifs.

Toutefois, cette continuité institutionnelle ne doit pas masquer la diversité doctrinale qui traversait le Portique dès l’époque hellénistique. Loin d’être un corpus figé, le stoïcisme se présentait comme une tradition de débats internes, dans laquelle des figures telles qu’Ariston de Chios ou Boéthos de Sidon purent défendre des positions divergentes sans cesser pour autant d’être reconnues comme stoïciennes[8].

III. Le stoïcisme romain

Envoyés à Rome par Athènes pour négocier après le sac d’Oropus, Diogène de Babylone et ses confrères de l’Académie et du Lycée en profitèrent pour tenir une série de lectures publiques devant un public ébloui, enflammant la société romaine. À la suite de ce succès foudroyant, la philosophie a fait partie de l’éducation de tout aristocrate Romain un tant soit peu distingué. Il n’y avait cependant pas de discrimination particulière quant aux écoles philosophiques : le stoïcisme, l’épicurisme, le platonisme et l’aristotélisme étaient abordés de manière similaire, et l’éclectisme était un trait caractéristique de la philosophie romaine[9].

En l’absence d’une autorité centralisatrice, de nombreuses écoles de philosophie fleurirent, dont l’organisation était moins hiérarchisée et politisée. Ainsi, était philosophe stoïcien quiconque était reconnu, voire s’identifiait comme tel, même en l’absence de la sanction d’une école[10]. Toutefois, beaucoup conservèrent l’engagement politique au cœur de leur pratique philosophique. Certains stoïciens sont devenus sénateurs, comme Caton le jeune, d’autres conseillers impériaux, comme Athénodore de Tarse et Arius Didymus pour Auguste, ou encore Sénèque pour Néron. Musonius Rufus s’est opposé très fermement à Vespasien et Néron au sein du Sénat romain. Et même Cicéron qui se déclarait pourtant néo-académicien reconnaissait aux stoïciens la qualité supérieure de leur éthique politique[11].

IV. L’enseignement du stoïcisme à Rome

En l’absence d’un scholarque qui puisse incarner la philosophie stoïcienne aux prises avec son époque, un important changement de paradigme pédagogique eût lieu dans les années qui suivirent la fin de l’école athénienne. Les cours ne s’appuyaient plus sur les avancées d’un “philosophe en chef”, mais sur l’étude assidue de textes déjà anciens et leurs commentaires. Les trois branches traditionnelles – physique, logique, éthique – étaient toujours au cœur de l’enseignement, mais l’accent était plus porté sur l’éthique[12]. L’enseignement pouvait être prodigué dans le cadre d’une école de philosophie (comme celle d’Épictète) ou à titre privé par un précepteur (comme Sénèque). Certains étaient même hébergés de manière permanente par l’un de leurs étudiants auxquels ils servaient à titre de directeur de conscience.

Chrysippe, tout particulièrement, était discuté, analysé, glosé, au point que de comprendre Chrysippe était synonyme d’être philosophe stoïcien[13]. Ainsi, les classes d’Épictète commençaient avec la lecture d’un de ses textes, suivi d’une explication commentée (rappelons que, même à Rome, l’enseignement de la philosophie se faisait en grec), puis d’entretiens avec les étudiants. C’est cette dernière partie qui nous est la plus connue grâce aux notes de cours d’Arrien rassemblées dans les Entretiens, dont il nous reste 4 livres, et c’est là que s’incarnaient concrètement l’enseignement de la pratique philosophique[14]. À la lumière de l’importance qu’avaient l’étude et les commentaires des écrits des philosophes grecs, leur disparition totale est donc une perte incommensurable, la décapitation d’une tradition déjà ressentie comme telle à l’époque romaine, et à laquelle nous n’avons accès que par ces bribes commentées d’étudiants romains assidus.

V. Conclusion

L’école du Portique d’Athènes est le fondement de la pensée stoïcienne. À travers les contributions successives de ses scholarques, elle a su affiner une doctrine qui alliait éthique, logique et physique, profondément ancrée dans une pratique philosophique particulièrement orientée en faveur d’un engagement politique. Bien que l’exil forcé de ses philosophes ait marqué la fin de cet âge d’or, l’influence du stoïcisme a perduré, notamment à Rome, où il a trouvé un nouveau souffle, s’adaptant à un contexte où la centralisation institutionnelle et politique de l’enseignement stoïcien laissait place à une pédagogie plus intellectuelle et éclectique de la philosophie. Cette plasticité doctrinale, perceptible dès l’époque hellénistique et accentuée à Rome par la médiation exclusive des textes, invite à considérer le stoïcisme moins comme un système clos que comme une tradition vivante de pratiques, de lectures et de réappropriations. C’est précisément cette dynamique qui rend possible, aujourd’hui encore, une appropriation du stoïcisme en l’absence d’école et de directeur spirituel[15]. La perte des écrits originaux des philosophes grecs est donc un gouffre intellectuel, qui nous prive des fondements des écoles stoïciennes grecques et romaines. Ainsi, bien que l’esprit du Portique continue de résonner à travers les siècles, il demeure, dans une large mesure, une philosophie de fragments, reconstituée grâce à des commentaires dispersés de maîtres et d’élèves assidus. Parmi les rares textes à notre disposition, les Lettres à Lucilius de Sénèque constituent une source riche d’enseignement quant à un possible programme pédagogique d’apprentissage et de pratique du stoïcisme. C’est ce que nous aborderons dans le deuxième article de cette série en vue d’une appropriation dans le contexte contemporain de l’absence d’école stoïcienne et de directeur spirituel.


[1] Pour la distinction entre reconstruction et réappropriation, voir l’article de Patrick Moisson, « Le stoïcisme au XXIe siècle : reconstruction ou réappropriation ? », Stoa Gallica, consulté le 30 avril 2026, URL : https://stoagallica.fr/le-stoicisme-au-xxieme-siecle-reconstruction-ou-reappropriation/

[2] Vincent Trudel, Structure et exercices pédagogico-thérapeutiques des Lettres à Lucilius de Sénèque, thèse de doctorat, Université Laval (Québec).

[3] Les Portiques sont des regroupements de membres de Stoa Gallica, qui se rencontrent régulièrement pour discuter du stoïcisme contemporain comme mode de vie. Pour le moment, trois Portiques ont vu le jour, à Lausanne, à Paris et à Montréal. Plus d’informations sur cette page: https://stoagallica.fr/rejoindre-un-portique/

[4] Diogène Laërce, Vies et opinions des philosophes. Le livre VII, qui contient la vie des philosophes stoïciens, est incomplet et s’interrompt après la vie de Chrysippe. La liste complète a toutefois survécu dans les sommaires de certains manuscrits.

[5] Ibid.

[6] Sedley, « The School, from Zeno to Arius Didymus », in Cambridge book of Stoics, 24-28.

[7] Plutarque, Des contradictions des stoïciens, XX.

[8] Sellars, « Qu’est-ce qu’un stoïcien ? Quelques réflexions historiques », Stoa Gallica, consulté le 30 avril 2026, URL : https://stoagallica.fr/quest-ce-quun-stoicien-quelques-reflexions-historiques/.

[9] Sedley, art. cit., 32.

[10] Gill, « The School in the Roman Imperial Period », in Cambridge book of Stoics, 36-38.

[11] Cicéron, Des devoirs.

[12] Gill, art. cit., 36-38.

[13] « Que nous donne alors Chrysippe ? Ce qu’il dit de lui-même : « Afin que tu saches bien que les principes d’où dérivent le bonheur et l’impassibilité ne sont pas des erreurs, prends mes livres, et du verras que, si ces principes me rendent impassibles, c’est qu’ils sont conformes à la nature ». Quelle heureuse chance ! Qu’il est grand ce bienfaiteur qui nous montre la voie ! On a bâti des temples et dressé des autels à Triptolème. A qui nous devons la culture du blé nourrissant ; mais celui qui a découvert la vérité, qui l’a mise en lumière et apportée à tous les hommes […], est-il quelqu’un de vous qui ait construit un autel ou un sanctuaire en son honneur, qui ait dédié une statue, ou qui rende un culte à Dieu à cause de lui ? » Épictète, Entretiens, I.4.

« Est-ce donc une chose si importante, si admirable de comprendre Chrysippe et de l’expliquer ? Et qui dit pareille chose ? Où est donc ici la merveille ? C’est de comprendre la volonté de la nature » Épictète, Entretiens, I.17.

[14] Olivier D’Jeranian, « Sur l’école d’Épictète » dans Aperçus de la pensée stoïcienne / Cahiers philosophiques n°151 (2017), 91–104.

[15] Sellars, art. cit.

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