
Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article de Brandon Tumblin, “Wish for things to happen as they do” paru au mois d’avril 2026 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article, ainsi que l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.
Vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent
par Brandon Tumblin
Vu de l’extérieur, le stoïcisme peut paraître d’une simplicité trompeuse. Pour une personne qui découvre cette philosophie, cela peut sembler n’être qu’une exhortation morale : « sois une bonne personne ». Mais dès que l’on commence à étudier le stoïcisme de manière plus sérieuse, on mesure combien la réflexion des philosophes antiques est plus riche et profonde qu’il n’y paraît.
Cela dit, il faut distinguer la profondeur d’une philosophie de ce qu’elle nous apporte dans la vie quotidienne. La pensée peut être complexe, mais la pratique doit rester simple. Nous avons besoin de quelques principes clairs, auxquels revenir lorsque la vie ne se déroule pas comme prévu.
L’une des maximes les plus précieuses pour débuter, nous la trouvons chez Épictète :
« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu veux qu’elles arrivent, mais veuille qu’elles arrivent comme elles arrivent, et le cours de ta vie sera heureux. » – Épictète, Manuel, 8, tra. O. D’Jeranian
À première lecture, ce conseil peut sembler une invitation à la passivité. En réalité, il décrit une discipline intérieure particulièrement puissante.
Le destin selon les stoïciens
Les stoïciens considèrent que l’univers obéit à un ordre rationnel. Cela n’implique pas que les êtres humains soient dépourvus de liberté : certaines choses relèvent du destin, d’autres de notre choix. Nous ne maîtrisons pas toutes les circonstances que la vie nous présente, mais nous maîtrisons toujours la façon dont nous réagissons.
On peut imaginer que la vie nous entraine dans une certaine direction. Ce mouvement ne dépend pas de nous mais notre manière de réagir, elle, dépend entièrement de nous.
C’est là qu’intervient la fameuse « dichotomie du contrôle » d’Épictète : certaines choses dépendent de nous, d’autres non. Nos actes, nos jugements, notre disposition intérieure dépendent de nous. Les résultats, non.
La vie prendra inévitablement des tournants auxquels nous ne nous attendions pas. Parfois, ces situations seront pénibles. Les stoïciens distinguent pourtant soigneusement le plaisir et la vertu : ce qui est agréable n’est pas toujours bon, et les difficultés ne sont pas nécessairement mauvaises.
Vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent
Revenons à la phrase d’Épictète : vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent.
Dans la pratique, l’obstacle principal réside dans nos attentes. En tant qu’êtres humains, nous nous projetons sans cesse vers l’avenir. Nous imaginons comment les choses devraient se passer. Nous anticipons la réaction de notre supérieur après une présentation, la manière dont quelqu’un répondra à un geste de bienveillance, ou ce que nous éprouverons une fois notre objectif atteint.
Ces attentes sont naturelles. Mais elles engendrent aussi beaucoup de frustrations.
La vérité est que nul ne sait ce qui se passera demain. Nous ignorons ce qui arrivera la semaine prochaine, l’année prochaine, et même dans les prochaines minutes. En vérité, la seule chose qui nous appartienne véritablement, c’est l’instant présent.
C’est pourquoi le stoïcisme nous invite à changer de perspective. Au lieu de se focaliser sur le résultat, porter son attention sur l’action elle-même ; préparer sa présentation avec sérieux, sans envisager une réaction précise ; offrir des fleurs, sans s’attendre à de la gratitude ; poursuivre son objectif, sans s’attacher au résultat.
L’attitude stoïcienne ne consiste pas à renoncer à l’ambition ou à l’effort. Elle consiste à dissocier l’effort de l’attente. Quand Épictète nous invite à vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent, il ne nous demande pas de cesser d’agir ; il nous rappelle que lorsque la réalité se présente, notre tâche est de l’accueillir telle qu’elle est.
Avancer avec détermination, agir avec vertu, faire tout ce qui dépend de nous. Et, lorsque le résultat survient, quel qu’il soit, l’accueillir sans ressentiment.
Les stoïciens insistent aussi sur le fait que nous appartenons à un ensemble plus vaste. Marc Aurèle écrit que ce qui est bon pour la ruche est bon pour l’abeille (Pensées, VI, 54). Dans cette perspective, des événements qui semblent négatifs de notre point de vue limité, peuvent néanmoins s’inscrire dans un ordre plus large.
Bien entendu, rien de tout cela n’est chose facile. Desserrer l’emprise de nos attentes et accepter les déceptions demande un entraînement. Le stoïcisme n’a jamais été conçu comme une voie confortable : c’est une discipline qui demande des efforts.
Exercices pour le quotidien
Comment traduire ce principe dans la vie de tous les jours ?
D’abord, limitons nos attentes. Les objectifs sont utiles ; les attentes ne sont qu’une manière de décider à l’avance comment les choses devraient se passer.
Ensuite, concentrons-nous sur l’instant présent. C’est là, et là seulement, que notre pouvoir d’agir existe réellement.
Enfin, lorsque la vie contrarie nos projets, souvenons-nous du conseil d’Épictète. Plutôt que de résister à la réalité, exerçons-nous à ajuster notre volonté à ce qui survient. Souhaitons que les choses arrivent comme elles arrivent, et non telles que nous aurions voulu qu’elles se passent.
Comme le promet Épictète, apprendre à vivre de cette manière permet une vie plus sereine – non pas parce que la vie devient plus simple, mais parce que notre esprit devient plus fort.
Crédits: Photo de Carrie Beth Williams sur Unsplash
