Trois sources de joie dans le stoïcisme de Marc Aurèle

Le texte ci-dessous est la traduction française d’un article de Donald Robertson intitulé “Three Sources of Joy in the Stoicism of Marcus Aurelius“. Traduction de l’anglais par Véronique Falzon et Maël Goarzin. Nous remercions Donald Robertson de nous avoir donné l’autorisation de publier la traduction de ce texte.


Trois sources de joie dans le stoïcisme de Marc Aurèle

par Donald Robertson

Beaucoup de gens pensent que le stoïcisme est synonyme d’absence d’émotion. Je crois que c’est parce qu’ils confondent souvent deux emplois dérivés du mot « stoïcisme » : être stoïque et être stoïcien. Le premier désigne un mode d’adaptation qui consiste à supprimer ou à dissimuler ses émotions ou encore rester de marbre face à l’adversité. Le deuxième emploi s’applique au stoïcisme en tant qu’ancienne école de philosophie gréco-romaine. (Voici d’ailleurs un article expliquant la différence entre stoïcien et stoïque) En réalité, les stoïciens nous apprennent à remplacer les émotions malsaines par des émotions saines, ces dernières occupant une place importante dans leur philosophie. Ils ont même élaboré un système de classification pour les deux catégories.

Le terme stoïcien passion englobe à la fois ce que nous appelons désirs et émotions. Les émotions saines, appelées eupatheiai par les stoïciens, se répartissent en trois grandes catégories :

  • La joie ou le contentement (chara), c’est-à-dire la satisfaction ressentie en percevant le bien en nous-mêmes et chez les autres. C’est l’alternative saine au plaisir hédoniste. Elle inclut, nous dit-on, la gaieté (euphrosunos) et la sérénité (euthumia).
  • La prudence ou la circonspection (eulabeia), une aversion rationnelle et saine envers le vice, comparable peut-être au sentiment de conscience morale. Elle inclut la dignité ou le respect de soi (aidô) et le dégoût du profane ou de l’impur (agneia).
  • Le souhait raisonnable ou la volonté (boulêsis), un désir rationnel et sain du bien, ou une bienveillance envers soi-même et les autres, englobant une forme rationnelle d’amour ou d’amitié. Elle inclut la bienveillance (eunoia), la gentillesse (eumeneia), l’acceptation (aspasmos) et l’affection (agapêsis).

Diogène Laërce affirme que les bonnes passions comme la joie (chara) et la gaieté (euphrosunos) ne sont pas, à proprement parler, des vertus, mais qu’elles « surviennent » à partir des vertus, comme un effet secondaire de celles-ci. Il les décrit aussi comme plus passagères que les vertus. Ainsi, ces émotions et désirs sains ne sont pas le but du stoïcisme en soi, mais plutôt le sous-produit des attitudes profondes qui constituent la véritable sagesse et la bonté.

On peut néanmoins dire que le sage stoïcien idéal est quelqu’un qui reste relativement calme et joyeux face à l’adversité, qui possède un sens de la dignité et de la conscience morale l’empêchant de faire ce qu’il juge mal, et qui ressent de la bienveillance, de la gentillesse et même de l’affection envers les autres — et, sans doute, envers lui-même.

Les stoïciens prenaient généralement Socrate pour modèle suprême, et l’on comprend aisément en quoi il incarne cette description. Loin d’être froid ou guindé, Socrate est dépeint comme un personnage très vif. Xénophon et Platon ont tous deux écrit un Banquet dans lequel Socrate est montré buvant et festoyant avec ses amis. Xénophon ouvre d’ailleurs son œuvre en affirmant qu’il est important de représenter les grands hommes non seulement dans les moments graves — pensons au procès et à l’exécution de Socrate — mais aussi dans leurs moments plus légers, lorsqu’ils plaisantent entre amis. Platon note même que Socrate ressemblait à Silène, le vieux satyre ivre, précepteur de Dionysos, qui symbolise à la fois l’humour et la sagesse.

Socrate reste d’ailleurs joyeux et plein d’humour, même face à son exécution. Il se montre bienveillant et affectueux envers ses amis. Il était aussi guidé, dit-on, par un daimonion — une voix intérieure — qui l’avertissait d’éviter certaines actions. On peut clairement rapprocher cela du concept stoïcien d’eulabeia, ce sentiment sain d’aversion envers la folie ou la faute. Les stoïciens citent Socrate en exemple du sage idéal : les descriptions vivantes de son caractère chez Platon ou Xénophon nous aident à comprendre ce que les stoïciens entendaient par « passions saines » du sage.

Je voudrais maintenant évoquer trois sources de joie décrites par Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même, qui permettent d’éclairer ce que les stoïciens avaient en tête.

Tout d’abord, Marc Aurèle écrit que la joie du sage provient d’une seule chose : agir constamment en accord avec la sagesse et la vertu (VI, 7). C’est assurément la source principale de joie pour les stoïciens, mais Marc Aurèle en mentionne deux autres :

« Chacun a des joies différentes. La mienne est de conserver un principe directeur sain, qui ne se détourne d’aucun homme ni de ce qui arrive aux hommes, mais regarde et accepte tout avec des yeux bienveillants, usant de chaque chose selon sa valeur. » Marc Aurèle, Pensées, VIII, 43, trad. R. Muller et A. Giavatto.

Ces trois formes de joie correspondent à une structure ternaire récurrente dans les Pensées, reflétant les vertus de sagesse (la raison directrice), de justice (vis-à-vis de l’humanité), et enfin, de tempérance et de courage (vis-à-vis des événements extérieurs).

Marc Aurèle revient ailleurs sur ces trois formes de joie :

  1. Contempler la vertu en soi-même. Marc Aurèle décrit cela comme la principale source de sérénité et de joie du sage stoïcien (VII, 28).
  2. Contempler la vertu chez les autres. Il écrit aussi que, lorsqu’il veut réjouir son cœur, il médite sur les qualités de ceux qui l’entourent — modestie, générosité, etc. (VI, 48).
  3. Accueillir son destin (amor fati). Plutôt que de désirer ce qui lui manque, à l’instar de la plupart des gens, Marc Aurèle s’exhorte à cultiver la gratitude pour les choses présentes, en réfléchissant à combien elles lui manqueraient si elles disparaissaient (VII, 27).

La deuxième source de joie pour les stoïciens — la contemplation de la vertu chez les autres — est sans doute liée à des sentiments religieux tels que la piété ou l’amour de Zeus, ainsi qu’à l’amour porté au sage idéal. Dans le Livre I des Pensées, Marc Aurèle cite de nombreux exemples de vertus observées chez les membres de sa famille et chez ses maîtres, qui réjouissent son cœur. Contempler la vertu d’autrui était une source d’inspiration importante pour les stoïciens : ils savaient que nous apprenons en imitant les modèles que nous admirons, comme Socrate ou Zénon. Les élèves avaient autrefois le privilège de fréquenter de tels maîtres et étaient inspirés par le fait de les connaître personnellement.

La troisième source de joie est peut-être la plus souvent négligée dans les discussions sur le stoïcisme. Voici le passage clé :

« Ne pense pas aux choses que tu n’as pas comme si tu les possédais déjà, mais apprécie, parmi les choses présentes, ce que tu as de plus précieux, et rappelle-toi à quel point tu le rechercherais si tu ne l’avais pas. » Marc Aurèle, Pensées, VII, 27, trad. M. Goarzin

Le mot que Marc Aurèle emploie ici pour désigner cette appréciation saine et mesurée des choses extérieures est charis, c’est-à-dire la gratitude. Ce mot est apparenté à chara, la joie stoïcienne. Il s’agit de la gratitude que nous ressentons quand nous percevons qu’on nous a fait une faveur ou témoigné de la bienveillance. (Si, comme les stoïciens, nous concevons Zeus ou la Nature comme providentiels et prenant soin de notre bien‑être, alors cela ressemble à la joie chrétienne de la grâce [charis] de Dieu.)

Marc Aurèle semble donc dire qu’en plus de se réjouir de la vertu — la sienne et celle des autres —, le sage éprouve aussi de la joie ou de la gratitude en contemplant ce que les stoïciens appellent les « indifférents préférables » : des choses extérieures auxquelles il est raisonnable de donner de la valeur (axia) dans une juste mesure, comme la santé, les biens matériels ou l’amitié. Ces choses ne sont pas des biens au sens strict, car elles ne contribuent pas directement à la sagesse ou à la vertu, mais il reste rationnel de préférer la santé à la maladie, la vie à la mort, la richesse à la pauvreté, l’amitié à l’inimitié, etc.

Pour les stoïciens, les deux indifférents préférables les plus précieux sont la vie et la compagnie d’amis sages et vertueux. Ce sont sans doute les deux choses pour lesquelles nous devons être le plus reconnaissants, puisqu’elles sont un don de la fortune. D’autres biens, tels que nourriture et abri, soutiennent la vie et sont donc aussi sources de gratitude pour les stoïciens, dans la mesure où ils nous offrent l’occasion de progresser en sagesse et en vertu. Mais, comme le rappelle Marc Aurèle, il ne faut pas s’y attacher au point d’être affligé par leur possible perte.

L’attitude que nous devrions chercher à cultiver est décrite par Épictète dans le Manuel et les Entretiens comme celle de quelqu’un qui a été invité à un banquet ou à une fête et qui se comporte en bon invité.

« Souviens-toi que tu dois te comporter comme si tu participais à un banquet. Le plat qui circule est arrivé jusqu’à toi : étendant la main, sers-toi avec modération. Il repart ? Ne le retiens pas. Il ne vient pas encore : ne projette pas au loin ton désir, mais attends jusqu’à ce qu’il arrive à toi. Fais de même pour les enfants, pour la femme, pour les magistratures, pour la richesse : et, un jour, tu seras un digne convive des dieux.
Mais si, des choses qui te sont présentées, tu ne prends rien, mais que tu les méprises, alors, tu ne seras pas seulement le convive des dieux, mais leur collègue. Car, en agissant ainsi, Diogène, Héraclite et leurs semblables ont été à juste titre des hommes divins et à juste titre aussi appelés de ce nom. » Manuel d’Epictète, 15, trad. P. Hadot

Autrement dit, nous devons être reconnaissants pour ce que la vie nous offre, comme si nous recevions un cadeau, sans y être excessivement attachés, sans convoiter envieusement ce que nous n’avons pas et  sans s’accrocher à ce que nous possédons et devons laisser partir.

Épictète ajoute que Diogène le Cynique, Héraclite et d’autres sages furent considérés comme divins parce qu’ils se contentaient de moins encore, regardant les choses extérieures avec une indifférence plus grande que celle des stoïciens. Il fait peut-être ici allusion à l’idée stoïcienne selon laquelle le mode de vie cynique — marqué par le renoncement et l’ascèse — peut offrir une voie plus directe vers la vertu. Il semble, toutefois, qu’Épictète considérait que la vie austère des cyniques ne convenait qu’à certains individus exceptionnels. Les stoïciens adoptaient généralement un mode de vie plus modéré, leur permettant de participer à la société, de gagner leur vie, d’assister à des événements sociaux, etc., à condition de ne jamais accorder plus de valeur aux biens extérieurs qu’à leur propre caractère, à la sagesse et à la vie conforme à la raison et à la vertu.


Crédits photo: Buste de Marc Aurèle, Glyptothek, Domaine public, Wikimedia Commons.

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