Un programme pédagogique stoïcien : appliquer les exercices de Sénèque en autonomie

Cet article appartient à la série « De la pédagogie stoïcienne contemporaine : reconstruire ou s’approprier? » coordonnée par Sylvain Margot et Jérôme Robin. Cet article est le deuxième de la série.

Introduction

La philosophie stoïcienne, loin d’être une simple théorie, est avant tout une pratique de vie visant la sagesse et la tranquillité de l’âme. Les Lettres à Lucilius de Sénèque en sont un témoignage éloquent, révélant une direction philosophique structurée par une progression cohérente d’enseignement et de thérapeutique. Vincent Trudel, dans son étude approfondie intitulée « Structure et exercices pédagogico-thérapeutiques des Lettres à Lucilius [1]» a identifié et catégorisé une vingtaine d’exercices spécifiques prescrits par Sénèque à son correspondant Lucilius, que celui-ci fut fictif ou non.

Peut-on, aujourd’hui, reprendre ces exercices et en faire un véritable programme pédagogique à appliquer, et ce même sans bénéficier de la présence d’un directeur spirituel tel que Sénèque, ce qui constitue aujourd’hui une des principales difficultés de mise en pratique du stoïcisme ? Ces exercices, bien que souvent conçus dans un cadre de guidance, peuvent-ils être internalisés et appliqués de manière autonome pour sculpter l’âme et la raison ?

L’objectif de cet article est d’essayer d’adapter cette richesse pratique pour un individu cherchant à progresser philosophiquement en l’absence de directeur spirituel. Pour ce faire, nous allons classer les exercices identifiés par Vincent Trudel[2] selon cinq catégories : l’usage du temps, l’instruction, l’auto-examen, la correction des représentations et les exercices d’habituation physique. Chacune de ces catégories représente une fonction essentielle participant d’un cycle de progrès : structurer notre vie, entraîner notre raison, identifier nos manquements, corriger nos erreurs et incarner nos principes.

1. L’usage du temps : vivre en pleine conscience du présent

Sénèque a une relation particulière avec le temps vécu, insistant sur la nécessité de se l’approprier et d’en faire bon usage, ce qui transparaît dans sa première lettre à Lucilius sur ce thème ou dans son traité De la brièveté de la vie. Les passions prospectives (crainte et désir) sont souvent liées à une mauvaise gestion du temps, en se projetant inutilement dans le futur ou en regrettant le passé. Les exercices d’usage du temps visent à ramener l’attention sur le présent et à le vivre de manière productive pour le progrès philosophique.

  • A.5 Organisation de chaque journée comme si c’était la dernière
    • Moyen : Planifier ou organiser chaque jour comme s’il était le dernier. Au moment du coucher, se rappeler que la vie vécue est complète en elle-même et en être reconnaissant.
    • Objectif : Développer une meilleure conscience du présent, en diminuant les angoisses prospectives et les regrets, et en comprenant que le bonheur ne dépend pas de ce qui manque mais de ce qui est déjà là.
    • Application autonome : Chaque matin, envisager la journée comme une vie entière. Prioriser ce qui est essentiel, philosophique et vertueux. Le soir, faire un bilan sans regret, se concentrer sur ce qui a été accompli et intégré.
  • A.12 Appropriation du temps pour le nécessaire
    • Moyen : À des moments clés de la journée (au réveil, au coucher, en sortant, en rentrant), initier un discours intérieur rappelant la possibilité que chaque action soit la dernière.
    • Objectif : Prendre conscience du temps qui passe pour le consacrer à ce qui est important (principalement la préparation à la mort et le progrès philosophique). Cela permet de vivre plus éveillé, sans craindre la mort et en valorisant l’usage du temps.
    • Application autonome : Choisir des moments quotidiens pour ces rappels. Par exemple, au début et à la fin d’une tâche, se demander si l’on a agi de manière utile et alignée avec ses principes. C’est une forme de vigilance constante sur l’écoulement du temps et son investissement.

Difficultés potentielles liées à l’absence de directeur spirituel : le directeur de conscience, en plus d’être un enseignant des doctrines, constitue pour son disciple un modèle à suivre. Ainsi, il serait certainement plus facile de structurer sa propre existence à partir d’un exemple vivant ayant déjà adopté certaines règles de vie centrées autour du progrès philosophique.

« ‘‘Je ne suis pas venu en Asie, dit-il [Alexandre], pour recevoir ce que vous me donneriez, mais pour vous laisser ce dont je ne voudrais pas.’’ La philosophie dira de même à toutes les occupations : ‘‘Je ne suis pas faite pour recevoir le temps qui vous sera de reste ; vous aurez celui dont je n’aurai pas voulu.’’ » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 53, 10.

Sénèque recommande ainsi de s’approprier le temps pour le consacrer au nécessaire : à l’étude et à l’amélioration de soi. L’homme qui vit ainsi ne craint plus la mort, car chaque journée est vécue comme une vie entière. Vivre en philosophe, c’est organiser chaque journée comme si elle était la dernière. Non pas pour sombrer dans l’angoisse, mais pour apprendre à saisir la valeur du présent et se détacher des illusions d’un futur toujours remis à plus tard.

2. L’instruction : cultiver l’esprit par l’apprentissage continu

Mais vivre bien suppose aussi de savoir ce qu’est une vie bonne. Le stoïcisme repose sur une compréhension claire de la Nature, du Destin et de la vertu. Pour Sénèque, la vertu n’est atteignable qu’au moyen d’exercices incessants. L’instruction vise à développer le potentiel des « aphormai » (points de départ des vertus) que la Nature a implantés en l’homme, en vue du perfectionnement de la raison. Elle est indispensable pour combattre l’ignorance qui est une des deux causes des passions. En l’absence de directeur, la lecture assidue et l’assimilation des principes deviennent le principal vecteur de cette instruction.

  • A.1 Méditation d’un extrait issu de lectures philosophiques
    • Moyen : Lire quotidiennement des extraits de textes philosophiques « éprouvés » ou des maximes issues de ceux-ci, en sélectionnant un seul passage (précepte) à assimiler profondément ce jour-là. Le processus implique de « digérer » le texte pour le faire sien.
    • Objectif : Assimiler les principes fondamentaux de l’axiologie stoïcienne, notamment le statut des indifférents (pauvreté, mort), pour les percevoir comme tels et influencer son comportement.
    • Application autonome : Choisir des textes canoniques stoïciens (ou d’autres écoles philosophiques reconnues) et s’astreindre à cette lecture et méditation quotidienne. Les sentences finales des 29 premières lettres à Lucilius de Sénèque peuvent servir d’exemples de ces extraits à méditer.
  • A.7 Méditation quotidienne
    • Moyen : Méditer quotidiennement des vérités philosophiques issues de l’étude (lecture ou écoute). La répétition de ces préceptes doit les rendre non seulement plus évidents, mais naturels et spontanés.
    • Objectif : Maintenir l’éveil des « aphormai » et intégrer les dogmes stoïciens pour qu’ils influencent spontanément la pratique, menant à une raison perfectionnée et à une action droite.
    • Application autonome : Cette pratique se superpose à la précédente, insistant sur l’assiduité. Il s’agit d’un entraînement mental assidu, peu importe les circonstances, pour fixer les principes en soi.
  • A.17 Variation, par l’écriture, sur le thème d’extraits de lectures philosophiques
    • Moyen : Compléter la lecture et la méditation par un exercice d’écriture. Il s’agit de produire une variation écrite personnelle des pensées extraites des lectures, en y mettant sa propre intelligence et son talent. Il faut « digérer » le contenu pour en rendre l’essence, pas seulement le reproduire.
    • Objectif : Approfondir l’assimilation des pensées philosophiques en les transformant pour qu’elles deviennent une partie intégrante de l’âme, menant à une transformation cumulative de l’être.
    • Application autonome : Après avoir médité un extrait, prendre le temps d’écrire sur le sujet, non pas pour résumer, mais pour reformuler, commenter, ou appliquer le principe à sa propre vie. Cela force une compréhension plus profonde et une appropriation personnelle du savoir.

Difficultés potentielles liées à l’absence de directeur spirituel : l’enseignement par un maître stoïcien permet au disciple, en plus de bénéficier d’un programme d’apprentissage adapté et personnalisé, de s’assurer de la bonne compréhension de ces lectures philosophiques en s’appuyant sur la connaissance plus avancée et éprouvée de son directeur spirituel.

« Il faut écouter ou lire les philosophes en rapportant tout à notre but, la vie heureuse ; être à l’affût non des expressions archaïques ou forgées, des métaphores aventureuses et des figures de style, mais des préceptes salutaires, des paroles magnifiques et pleines d’âme, pour aboutir de là, bientôt, à des actes. Apprenons-les par cœur, en ce sens que nous fassions des actes de ce qui était des mots. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 108, 35.

Ainsi, chaque jour doit s’accompagner d’un temps de méditation sur un extrait philosophique, repris et répété jusqu’à ce qu’il s’imprime dans l’âme. Sénèque lui-même pratiquait l’écriture comme un moyen de s’approprier ses lectures : réécrire une maxime, la commenter, la reformuler, c’est la faire descendre de la mémoire dans le cœur.

3. L’auto-examen : connaître et rectifier ses dispositions intérieures

Les techniques d’auto-examen sont cruciales en tant que pratiquant du stoïcisme pour identifier ses propres faiblesses et orienter l’effort de transformation. En l’absence d’un maître spirituel, c’est à soi-même de jouer ce rôle d’examinateur. Ces techniques compensent l’absence de direction externe en permettant au pratiquant de devenir son propre observateur et juge.

  • A.4 Imagination de la présence continue d’un modèle d’homme de bien
    • Moyen : Choisir un modèle d’homme de bien (historique ou idéal) et s’imaginer en permanence sous son regard bienveillant et exigeant. Le modèle sert de témoin, de juge, puis d’exemple à suivre. La pratique doit être maintenue jusqu’à ce que l’on développe une estime et un respect de soi suffisants pour agir vertueusement sans cette contrainte externe imaginée.
    • Objectif : Régler ses habitudes et dispositions intérieures sur celles du modèle, agissant avec plus de conscience et de retenue, ce qui favorise la rectification des défauts et l’intégration des principes philosophiques.
    • Application autonome : Le pratiquant devient son propre pédagogue et gardien en internalisant le regard de l’homme sage. Cela aide à maintenir une « prosoché » (attention continue) à ses actions et pensées, même en l’absence de guidance externe.
  • A.10 Examen comparatif des désirs passés et présents
    • Moyen : Chaque fois que l’on souhaite évaluer l’état de ses dispositions intérieures, comparer ses désirs actuels avec ceux du passé.
    • Objectif : Déterminer si ses désirs se limitent aux besoins naturels et essentiels, ce qui est une marque de progrès dans la maîtrise des passions.
    • Application autonome : Observer attentivement l’évolution de ses désirs matériels, sociaux ou autres. Sont-ils devenus plus simples, plus stables, plus conformes à la nature ? Cet exercice, bien que spécifique au désir, s’intègre à l’auto-examen général.
  • A.11 Critique des changements de situation matérielle
    • Moyen : S’auto-examiner lors de chaque changement de situation matérielle (amélioration ou détérioration). Critiquer l’objet du changement et méditer la disposition appropriée : gratitude sans attachement pour un avantage, recherche d’opportunités de développement vertueux dans une situation défavorable, etc.
    • Objectif : Développer un réflexe critique face aux biens matériels, ne pas souffrir de leur perte ni s’attacher à leur acquisition. Cultiver l’indépendance vis-à-vis des indifférents matériels.
    • Application autonome : Face à un gain ou une perte matérielle, ne pas céder immédiatement aux émotions. Se rappeler que ce sont des indifférents et réfléchir à la manière stoïcienne d’accueillir l’événement, en se concentrant sur ce qui dépend de soi (le jugement).
  • A.14 Auto-examen des dispositions intérieures
    • Moyen : Dans la solitude, s’auto-examiner avec sincérité, reconnaître ses défauts (afflictions, propensions, passions) et identifier les plus importants sur lesquels travailler en priorité. Une attitude critique et sévère est nécessaire pour écarter la complaisance.
    • Objectif : Développer l’habitude d’être lucide sur ses propres défauts et de les accepter pour pouvoir les traiter progressivement. Cela permet d’orienter l’effort thérapeutique de manière ciblée.
    • Application autonome : Profiter des moments de solitude (marche, repos) pour une introspection honnête. Se poser des questions directes sur ses réactions, ses motivations, ses échecs de la journée ou des jours précédents. Le pratiquant devient son propre diagnostiqueur.
  • A.16 Examen de conscience
    • Moyen : Quotidiennement, faire la revue de ses occupations, actions et réactions de la journée. Vérifier si le temps a été consacré à des activités utiles (autoconservation, exercices philosophiques, étude) et si les dispositions intérieures étaient en accord avec le mode de vie stoïcien. S’adresser ensuite louanges ou avertissements.
    • Objectif : S’améliorer continuellement en identifiant et corrigeant les mauvaises habitudes et les défauts d’alignement avec les principes stoïciens. Favoriser l’intégration des pratiques et du mode de vie.
    • Application autonome : Chaque soir, comme les pythagoriciens, passer en revue sa journée : « Qu’ai-je fait de bien ? Qu’ai-je manqué ? En quoi ai-je failli ? ». Cela ancre la vigilance et la correction dans une routine essentielle.

Difficultés potentielles liées à l’absence de directeur spirituel : l’entretien avec une tierce personne permet d’obtenir un jugement plus objectif sur les actes confessés et de creuser plus profondément chaque sujet abordé par un dialogue avec le directeur spirituel. Pour faciliter cet auto-examen, il pourrait être utile de se définir un canevas d’examen, afin de ne rien rater et de guider la réalisation de cet exercice.

« Je m’examine tout de suite et, suivant une pratique des plus salutaires, je fais la revue de ma journée. Pourquoi sommes-nous si mauvais ? C’est que nul d’entre nous ne jette sur sa vie un coup d’œil rétrospectif. Que ferons-nous ? C’est à cela que nous pensons, et encore de loin en loin. Qu’avons-nous fait ? Nous n’y pensons pas. L’avenir pourtant s’organise sur le plan du passé. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 83, 2.

Sénèque nous confie son propre rituel du soir : « Quand on a enlevé le flambeau et que ma femme, déjà habituée à ma manière d’agir, s’est tue, j’examine toute ma journée et je mesure mes faits et dits ; je ne me cache rien, je ne passe rien. » (De ira, III, 36, 3). L’exercice est à la fois simple et redoutable : il faut avoir le courage de se juger avec sincérité.

4. La correction des représentations : réorienter l’usage de l’imagination et perfectionner la raison

La correction des représentations est au cœur de la thérapeutique stoïcienne, car les passions sont considérées comme des erreurs de jugement sur la valeur des choses. La peur, la colère ou la tristesse ne sont pas inscrites dans la réalité : elles naissent de nos représentations erronées. D’où l’importance d’apprendre à les corriger. L’imagination, si elle peut être source de tourments, est également un outil puissant pour l’assainissement de l’âme si elle est utilisée à des fins philosophiques.

  • A.2 Méditation sur la mort
    • Moyen : Réfléchir quotidiennement à la mort, se répéter les vérités naturelles à son sujet (la mort n’est pas un mal, elle ne nous concerne pas quand nous sommes vivants, etc.).
    • Objectif : Apprivoiser la mort, diminuer sa crainte, et tendre vers une acceptation sereine de l’inéluctable.
    • Application autonome : Intégrer cette réflexion dans la routine quotidienne. Lire des textes sur la mort, envisager sa propre finitude non avec angoisse, mais comme une partie naturelle du processus.
  • A.6 Critique des maux potentiels
    • Moyen : Lorsqu’une pensée de malheur potentiel ou une crainte survient, examiner les faits objectivement, sans se fier aux opinions extérieures. Déterminer si le malheur est certain de se produire. Si non, l’écarter et se concentrer sur l’espoir.
    • Objectif : Cesser de craindre ce qui n’est pas encore arrivé ou incertain, en travaillant sur l’usage anxiogène de l’imagination pour le rendre plus rationnel et utile.
    • Application autonome : Face à une inquiétude future, se poser la question : « Est-ce que cela va certainement arriver ? Est-ce un mal réel ou une projection de mon imagination ? ». Si l’événement est incertain, choisir de l’écarter pour le moment.
  • A.9 Préméditation des maux
    • Moyen : Contrairement à la critique des maux potentiels, cet exercice consiste à se représenter la matérialisation inévitable de tout événement craint. Examiner objectivement les choses pour en dégager leur vraie nature (par exemple, que la souffrance est soit brève et intense, soit longue et supportable). Une fois la préparation mentale accomplie pour un mal donné, s’en détourner pour éviter l’anxiété inutile.
    • Objectif : Se prémunir progressivement contre toutes sortes de craintes et souffrances en les anticipant rationnellement. Voir les choses objectivement et se préparer à y réagir correctement (avec courage, tempérance).
    • Application autonome : Choisir un mal potentiel (perte d’un proche, maladie, échec) et l’envisager comme s’il était déjà arrivé. Réfléchir à ses implications réelles, à sa nature objective, et aux ressources intérieures que l’on possède pour y faire face. Ce n’est pas une rumination anxieuse, mais une préparation active et rationnelle.
  • A.18 Conditionnement à accepter les événements difficiles comme étant voulus par la Providence
    • Moyen : Après avoir pratiqué la préméditation des maux, à chaque fois qu’un événement difficile survient, se répéter que le choix de la Providence est supérieur au sien et que les événements font partie d’un plan cosmique pour le bien commun. Utiliser des modèles d’hommes de bien qui ont surmonté des épreuves similaires.
    • Objectif : Transformer les représentations des événements difficiles pour les accepter librement et en tirer profit. Développer une résilience et une sérénité face à l’inévitable, renforçant l’âme contre la souffrance et la crainte.
    • Application autonome : Face à l’adversité, plutôt que de résister ou de se plaindre, se remémorer le principe de la Providence et des événements cosmiques. Se dire : « Les dieux ont une meilleure vision des choses ».
  • A.19 Sublimation des maux
    • Moyen : Imaginer l’univers et des réalités transcendantes (immensité du temps, grandeur du cosmos, immortalité de l’âme) pour relativiser tout élément négatif en le comparant à quelque chose d’incommensurable. Cette méditation peut être pratiquée au besoin ou quotidiennement après les autres exercices.
    • Objectif : S’affranchir de toutes les passions en réalisant leur insignifiance relative face à la grandeur cosmique. Libérer l’âme des vices et élever la pensée.
    • Application autonome : Face à une passion envahissante ou une souffrance, se détacher en adoptant une perspective cosmique. Imaginer l’immensité de l’univers, la brièveté de la vie humaine, la place infime de ses propres soucis dans le grand tout. Cet exercice offre un remède universel par le changement de perspective.

Difficultés potentielles liées à l’absence de directeur spirituel : le changement de perspective et de comportement reposant exclusivement sur le fait de reconnaître quelles sont les représentations objectives et de n’assentir qu’à celles-ci, il est essentiel de pouvoir vérifier la bonne correction des représentations, or ce travail serait facilité et plus efficace en étant soumis à la validation d’un directeur spirituel déjà rodé à cet exercice.

« Il y a, Lucilius, plus de choses qui nous font peur que de choses qui nous font mal ; c’est plus souvent l’opinion que la réalité qui nous met en peine. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 13, 4

À travers ces exercices, il s’agit d’apprivoiser la douleur, la perte, l’échec, en les considérant comme des événements naturels, inscrits dans l’ordre du monde. L’acceptation du destin, voire sa sublimation par une vision cosmique, permet de se détacher de la plainte.

5. Les exercices d’habituation physique : forger la résistance par la pratique corporelle et l’ascèse

Si de nombreux exercices stoïciens sont mentaux, certains impliquent le corps et l’action concrète. Les exercices d’habituation physique sont des pratiques d’ascèse volontaire, destinées à endurcir l’âme et le corps par l’entraînement, notamment contre le désir, le plaisir et la souffrance. Le sevrage des plaisirs et le conditionnement à supporter la douleur font partie de ce travail.

  • A.8 Pauvreté volontaire
    • Moyen : Fixer mensuellement des intervalles de quelques jours (trois ou plus) de privation du confort matériel : manger simplement, dormir sur un grabat, etc.
    • Objectif : Apprendre à se satisfaire des désirs naturels et nécessaires, diminuer le désir de richesse et le plaisir du confort, et se familiariser avec la pauvreté pour ne plus la craindre. Renforcer l’autosuffisance et la résistance à l’inattendu.
    • Application autonome : Choisir régulièrement quelques jours pour vivre de manière austère. Manger des repas simples, limiter les dépenses, se priver de certains conforts habituels. Cela désamorce l’attachement aux biens matériels et renforce la résilience.
  • A.13 Sevrage des plaisirs
    • Moyen : Choisir, autant que possible, des conditions de vie austères qui minimisent les opportunités de plaisir physique vain et favorisent le labeur et l’effort. S’habituer à vivre continuellement à l’écart des tentations de plaisirs superflus.
    • Objectif : Provoquer une désaccoutumance aux plaisirs non naturels, rendant l’individu indépendant d’eux pour son bonheur. Endurcir l’âme aux difficultés et à l’effort.
    • Application autonome : Identifier les plaisirs superflus de son quotidien et s’en priver volontairement. Cela peut être le sucre, les écrans, le confort excessif. L’objectif est de retrouver une satisfaction dans les plaisirs naturels et de ne plus être esclave des désirs illimités.
  • A.15 Conditionnement à tolérer la douleur
    • Moyen : Lorsque confronté à la souffrance physique (douleur, maladie), se replier en soi-même, s’abstenir de la décrire, la détourner par des pensées positives, ou se remémorer des exemples historiques de résistance.
    • Objectif : Apprendre à supporter la douleur physique et à la dépasser pour qu’elle n’affecte pas l’âme. Renforcer la capacité de l’âme à accepter librement les événements difficiles.
    • Application autonome : Face à une douleur (maladie, blessure), se rappeler qu’elle est un indifférent. Pratiquer le détachement mental, se concentrer sur autre chose, ou se remémorer des maximes stoïciennes. L’objectif est de ne pas laisser la douleur dicter son état intérieur.

Difficultés potentielles liées à l’absence de directeur spirituel : il pourrait être plus motivant et engageant de se voir assigner ces exercices ascétiques par son directeur spirituel, et de devoir lui rendre compte du résultat de la pratique de ces exercices. Sans lui, tout repose sur notre seule motivation propre et sur le fait de réussir à s’obliger à respecter les conditions de réalisation de ces exercices impliquant des restrictions matérielles et/ou privations corporelles.

« Fixe-toi des jours où tu te retireras de tes biens, pour te familiariser avec le strict nécessaire. Commence à lier commerce avec la pauvreté. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 18, 12.

Qui s’est préparé à vivre pauvrement ne craint plus la ruine ; qui a affronté la fatigue et l’inconfort volontairement n’est plus esclave du confort. L’habituation donne à l’âme une indépendance que la Fortune ne peut plus menacer.

Conclusion

Le programme pédagogique d’apprentissage et de pratique du stoïcisme, tel qu’il ressort de l’analyse des Lettres à Lucilius de Sénèque par Vincent Trudel, offre une feuille de route complète pour quiconque souhaite s’engager dans une voie de transformation personnelle et d’adoption du mode de vie stoïcien. Chaque pratique, répétée avec assiduité, vise à transformer le savoir théorique en un habitus de l’esprit, un état durable de vertu et de sérénité. En dépit des défis et de la complexité de cette voie, l’invitation de Sénèque reste intemporelle : « Façonne-toi pour être, à ton tour, digne d’un dieu »[3]. Ce programme d’exercices fournit les outils nécessaires pour entamer cette formidable œuvre sur soi-même, transformant la vie quotidienne en un laboratoire d’expérimentation philosophique en vue d’atteindre la sagesse. Cette transformation a nécessité plusieurs années d’étude et de pratique par Lucilius, tout en étant guidé par Sénèque au travers d’exercices adaptés à sa progression, et dont certains très avancés seraient déconseillés aux débutants (comme par exemple l’examen de conscience ou le conditionnement à accepter les événements difficiles comme étant voulus par la Providence).

Ces exercices, qu’ils soient d’usage du temps, d’instruction, d’auto-examen, de correction des représentations ou d’habituation physique, conçus pour être internalisés, peuvent être pratiqués sans la présence physique d’un directeur de conscience. Ils permettent de développer une autonomie spirituelle en apprenant à être son propre pédagogue et thérapeute. Pour autant, nous ne pouvons ignorer l’avantage que présenterait la présence d’un tel directeur, maître stoïcien et mentor, dans l’accompagnement du progressant. À défaut, il est toujours possible de s’appuyer sur des compagnes et compagnons de route plus avancés sur le chemin de la sagesse, capables de nous tendre la main pour surmonter certaines difficultés qu’ils auraient déjà franchies [4].

« Mais quand auras-tu achevé d’acquérir tant de connaissances ? Quand, de les graver si bien en toi-même, une fois acquises, qu’elles ne puissent plus sortir de ta mémoire ? Quand, de les mettre à l’épreuve ? Il n’en est pas en effet de celles-ci comme des autres, qu’il suffit de confier à sa mémoire : c’est à l’œuvre qu’il faut les essayer. L’homme heureux n’est pas celui qui sait seulement, mais qui fait. » – Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 75, 7.

Contrairement à Sénèque, Épictète, une fois affranchi, a enseigné dans le cadre d’une école à Nicopolis, après avoir fréquenté en tant qu’esclave celle de Musonius Rufus à Rome. Nous allons poursuivre dans le prochain article de cette série par l’étude de l’école d’Épictète en comparant son programme pédagogique d’enseignement, tel qu’il nous est parvenu et a été étudié notamment par Théodore Colardeau, à celui de Sénèque.


[1] Thèse disponible à l’adresse suivante : https://corpus.ulaval.ca/entities/publication/5534438f-c8bb-4e03-826e-e8ca32e8952b.

[2] Les exercices conservent les notation et numérotation adoptées par Vincent Trudel (Ax ; x étant un numéro allant de 1 à 19) pour suivre le parcours chronologique d’apprentissage de Lucilius. L’inventaire des exercices se trouve dans l’annexe A de la thèse ci-dessus.

[3] Virgile, Énéide, VIII, 364 cité par Sénèque dans Lettres à Lucilius, Lettre 31.

[4] Sur l’importance de la communauté de pratiques, voir l’article de Maël Goarzin et Alexandre Rigal sur la conversion : Maël Goarzin et Alexandre Rigal, « Conversions antiques et contemporaines. Une comparaison entre école philosophique et atelier d’autoréparation de vélos », Réflexions, 2022, URL : https://serval.unil.ch/resource/serval:BIB_89E440FBBA9A.P001/REF.


Crédits: Buste de Sénèque, par Harvey Barrison from Massapequa, NY, USA, Licence CC BY-SA 2.0.

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