Ce que les Stoïciens ont réellement dit, par Donald Robertson

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Le texte ci-dessous est une traduction de l’anglais par Elen Buzaré de l’article du blog de Donald Robertson « What the Stoics Really Said ». Cet article donne un aperçu de certaines des formules verbales spécifiques que l’on trouve dans les écrits stoïciens, en particulier ceux dérivés d’Epictète. Le texte original de Donald Robertson a légèrement été altéré pour tenir compte de la nouvelle traduction du Manuel d’Epictète (Encheiridion, 1) proposée par Olivier D’Jeranian.


Ce que les Stoïciens ont réellement dit

par Donald Robertson

Epictète disait souvent à ses élèves de se répéter à eux-mêmes des phrases spécifiques en réponse à certaines situations difficiles dans la vie. Comme le note Pierre Hadot, il utilisait souvent (mais pas toujours) le mot epilegein, qui pourrait être traduit par « dire en plus » au sujet de quelque chose, ou « dire en réponse » à quelque chose, c’est-à-dire ajouter verbalement quelque chose (les anciens Grecs utilisaient occasionnellement le même mot, incidemment, pour signifier réciter une incantation magique).

Comme les exemples que donne Epictète semblent souvent être des formules verbales concises, il n’est pas bien difficile de les comparer à des concepts modernes tels que les « affirmations de survie » en thérapie cognitive ou simplement les « affirmations verbales » dans la littérature du développement personnel. La traduction des textes philosophiques grecs conduit souvent à un français un peu plus long. Par exemple, Epictète dit à ses élèves de se répéter : « tu es juste une impression et pas du tout le représenté ». Ces onze mots français traduisent seulement sept mots grecs φαντασία εἶ καὶ οὐ πάντως τὸ φαινόμενον. Ainsi, la phrase originale enseignée par Epictète est souvent beaucoup plus brève et laconique.

Il y a beaucoup plus de formules verbales chez Epictète et d’autres écrits stoïciens, mais pour l’instant, j’ai rassemblé quelques passages clés où il utilise spécifiquement le verbe epilegein.

“C’est le prix que je suis prêt à payer pour conserver mon sang-froid.”

Une petite huile a été renversée, un petit vin a été volé. Dis en outre [epilege]: “A ce prix-là se vend l’impassibilité [apatheia], à ce prix-là l’absence de trouble” [ataraxia]. Rien n’est donné gratuitement. (Enchiridion, 12, trad. O. D’Jeranian)

Epictète et d’autres stoïciens utilisaient très souvent cette métaphore financière. Nous devrions voir la vie comme une série de transactions, où nous sommes invités à échanger notre état intérieur contre des biens extérieurs. D’une part, nous pourrions obtenir de grandes richesses, mais le payer du prix du sacrifice de notre intégrité ou de notre tranquillité d’esprit. Le Nouveau Testament dit : « que profitera-t-il à un homme s’il gagne le monde entier mais perd son âme ». Cela aurait pu facilement être dit par un philosophe stoïcien et cela rend magnifiquement ce qu’ils voulaient dire. D’autre part, si vous choisissez de valoriser la vertu au-dessus de tout bien extérieur, vous pourriez vous rappeler cela en disant que sacrifier parfois la richesse ou la réputation, ou qu’accepter leur perte sans se plaindre, est le prix que vous êtes prêt à payer pour conserver votre équanimité.

“C’est un obstacle pour le corps, mais pas pour l’esprit.”

La maladie est un empêchement pour le corps, mais pas pour la faculté de choix [prohairesis] si elle ne le veut pas. Dis également cela [epilege] pour tout ce qui s’abat sur toi. Tu découvriras en effet que c’est un empêchement pour quelque chose d’autre, mais pas pour toi. (Enchiridion, 9, trad. O. D’Jeranian)

Il y a un jeu de mots qui est ici perdu dans la traduction parce ce que le mot grec pour une entrave ou un obstacle signifie littéralement que quelque chose est « à vos pieds », et ici Epictète l’utilise pour faire référence à quelque chose empêchant réellement notre jambe de se déplacer. Il est difficile de saisir la portée de prohairesis en français, et il est généralement traduit par quelque chose comme « volonté », « volition », « choix moral » ou « faculté de choix » – cela signifie quelque chose entre ce que nous appellerions volition et choix.

“Je veux faire ces choses, mais je veux plus encore garder mon esprit en harmonie avec la nature.”

Quand tu es sur le point de t’adonner à une activité quelconque, ressouviens-toi de quelle sorte est cette activité […] Ainsi, tu t’adonneras à ton activité de manière plus ferme, si, aussitôt, tu ajoutes ces mots [epileges] : ”Je veux me baigner et conserver ma propre faculté de choix dans une disposition conforme à la nature”. Et qu’il en soit de même pour chaque activité. En effet, si quelque empêchement relatif à la baignade se produisait, aie la réponse sous la main : “Mais je voulais non seulement me baigner, mais encore conserver ma propre faculté de choix dans une disposition conforme à la Nature. Or, je ne la conserverai pas si je me mets en colère contre ce qui arrive. (Enchiridion, 4, trad. O. D’Jeranian).

C’est aussi délicat à traduire mais surtout parce cela condense beaucoup de philosophie stoïcienne de manière légèrement opaque. L’action stoïcienne avec une « clause de réserve » implique à la fois un résultat extérieur qui est recherché « légèrement », d’une manière impartiale, et un but intérieur (la sagesse / la vertu) qui est bien plus prisé. Dans toute activité, le stoïcien doit se rappeler que son but principal est de conserver la sagesse et la vertu intactes, ou augmentées, et que c’est infiniment plus important que s’il réussit ou échoue en termes d’événements extérieurs.

“C’est juste un mug bon marché.”

Pour chacune des choses qui t’attirent, ou qui te procurent une utilité, ou qui te sont chères, souviens-toi de te dire en outre [epileigein] de quelle sorte elle est, en commençant par les plus petites ; si tu es attaché à une marmite, ajoute : “je suis attaché à une marmite.” Car si elle se casse, tu ne seras pas troublé. Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que tu embrasses un être humain. Car s’il meurt, tu ne seras pas troublé. (Enchiridion, 3, trad. O. D’Jeranian)

Epictète commence avec un exemple comparable à celui d’une « coupe en plastique ». Quelque chose de très commun, bon marché, trivial, et superflu. Il y a beaucoup d’exemples chez Marc Aurèle de cette méthode de « représentation objective », qui consiste à décrire les choses sans passion, comme le ferait un philosophe naturel ou un scientifique. Napoléon disait que le trône n’est qu’un banc couvert de velours. La dernière remarque sur la mortalité de sa femme et son enfant apparaît choquante à beaucoup de lecteurs modernes. Cependant, il est probablement basé sur un dicton antique bien connu : « je savais que mon fils était mortel ».

“Tu es une impression et pas du tout le représenté.”

Par conséquent, applique-toi aussitôt à dire en outre [epileigein] à chaque représentation pénible : ”tu es une représentation, et pas du tout le représenté”. Ensuite, examine-la et éprouve là au moyen des règles que tu possèdes, d’abord et par-dessus tout au moyen de celle-ci : relève-t-elle des choses qui dépendent de nous ou de celles qui n’en dépendent pas ? Mais si elle fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous, aie sous la main la réponse : “Ce n’est rien pour moi”. (Enchiridion, 1, trad. O. D’Jeranian)

Cela semble signifier que les impressions ne doivent pas être confondues avec le jugement que nous y ajoutons. La carte n’est pas le terrain. Le menu n’est pas le repas.

« Ce n’est rien pour moi ».

Comment usé-je des représentations qui s’offrent à moi ? Conformément à la nature ou en opposition avec elle ? Quelle réponse y apporter ? Celle que je dois ou celle que je ne dois pas y apporter ? Sais-je déclarer [epilego] aux choses qui ne dépendent pas de moi qu’elles ne sont rien pour moi ? » (Entretiens, 3- 16-15, trad. J. Souilhé)

Cette phrase abrupte, ouden pros emi, revient très souvent dans les Entretiens. Le grec est incroyablement concis.

« C’est son opinion » / « Il lui a semblé bon ».

Lorsque quelqu’un te traite mal ou parle mal de toi, souviens-toi qu’il agit ou parle en croyant que c’est ce qu’il faut faire. Par conséquent, il ne lui est pas possible de suivre ce qui t’apparait à toi, mais ce qui lui apparait à lui, de sorte que, si ce qui lui apparait n’est pas correct, c’est celui qui subit un dommage qui s’est aussi trompé […] Une fois cela admis, donc, tu auras une impulsion à agir avec douceur envers celui qui t’insulte. Dis en effet [epiphtheggomai] dans chaque situation : “il lui a semblé bon” (Enchiridion, 42, trad. O. D’Jeranian)

Des passages comme ceux-ci, qui traitent des doctrines stoïciennes concernant l’empathie et la vertu sociale, sont souvent ignorés, quelle qu’en soit la raison, par les auteurs modernes de développement personnel sur le stoïcisme. Cette doctrine remonte à l’idée de Socrate selon laquelle aucun homme ne fait le mal volontairement ou sciemment, que le vice est une forme d’ignorance morale et la vertu une forme de sagesse morale. L’expression ἔδοξεν αὐτῷ pourrait également être traduite par « c’est son opinion » ou peut-être « il lui a semblé bon ».

« Ce n’est pas un malheur car c’est une félicité que de l’endurer avec noblesse ».

Rappelle-toi à l’avenir, au sujet de tout ce qui te pousse au chagrin, de te servir de ce jugement [dogmata] : ”Cet accident n’est pas un malheur, c’est une félicité que de l’endurer avec noblesse”. (Fragment 28b, trad. O. D’Jeranian)

Cité par Marc-Aurèle dans sa Méditation 4.49. C’est un thème commun dans la littérature stoïcienne. L’adversité nous donne l’occasion d’exercer la vertu, et bien géré, chaque malheur devient bonne fortune pour les sages.

“C’est un spectacle familier” / “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.”

Qu’est-ce que le vice ? – C’est ce que tu as vu si souvent. A propos de tout ce qui arrive, rappelle-toi de même que c’est ce que tu as vu si souvent. Partout, en haut, en bas, tu trouveras les mêmes choses. Les histoires des temps anciens, celles des temps intermédiaires et celles des temps récents en sont remplies ; elles se répètent maintenant encore dans nos villes et dans nos maisons. Il n’y a rien de nouveau ; tout est éphémère et habituel (Méditations 7.1 Trad. Grateloup).

Marc Aurèle indique clairement qu’il s’agit d’une phrase à garder à l’esprit, à mémoriser, à répéter en réponse à toutes sortes de situations.

“Quelle est-elle pour moi ? N’aurais-je pas à m’en repentir? “

A chacune de tes actions, demande-toi : quelle est-elle pour moi ? N’aurais-je pas à m’en repentir ? Encore un peu de temps et je suis mort, et tout a disparu (Méditations 8.2 Trad. Grateloup).

Il poursuit en disant que tout ce que je peux demander, c’est que mon action présente soit celle d’un être rationnel, sociable, et en harmonie avec la Loi de Dieu.

“Donne-moi ce que tu voudras, reprends-moi tout ce que tu voudras.”

L’homme instruit et modeste dit à la Nature, qui nous donne et nous reprend toutes choses : “Donne-moi ce que tu voudras, reprends-moi tout ce que tu voudras.” Et il ne parle pas ainsi par orgueil, mais dans un sentiment d’obéissance et d’amour pour la nature (Méditations 10.14, Trad Grateloup)

Cela ressemble à « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ». Cependant, il rappelle également de nombreux autres commentaires de Marc Aurèle.

“Où sont-ils donc ?”

Il y a un célèbre trope de la poésie latine appelé ubi sunt et cette phrase stoïcienne semble dire exactement la même chose en grec : Pou oun ekeinoi

Tournant ton regard vers-toi-même (dans un miroir), figure-toi quelqu’un des Césars, et, à propos de chaque personne, fais de même. Que te vienne ensuite à l’esprit cette réflexion : “Où sont-ils donc ? – Nulle part – ou n’importe où. (Méditations, 10.31, Trad. Grateloup)

C’est un thème récurrent dans ses écrits, mais sa formule verbale est peut-être la plus explicite dans ce passage.

“Quel but cet homme poursuit-il ?”

A propos de tout ce que font les autres, prends l’habitude, autant que possible de te demander à toi-même : “Quel but cet homme poursuit-il ?” Mais commence par toi-même et examine-toi le premier (Méditations 10.37, Trad Grateloup).

C’est également un thème commun dans les Méditations de Marc Aurèle, pour examiner les motivations des autres et ce qu’ils supposent être bon ou mauvais dans la vie, comme méthode de pardon et d’empathie par la compréhension.

« Le cosmos = le changement ; la vie = l’opinion. ”

Voici maintenant les deux règles de conduite que tu dois avoir le plus présentes à l’esprit pour y réfléchir. D’abord, les choses ne touchent pas l’âme ; elles sont extérieures et insensibles ; nos tracas ne viennent que de l’opinion que nous nous en faisons. En second lieu, tout ce que tu vois autour de toi se transforme presque immédiatement et ne sera bientôt plus ; de combien de changements n’as-tu pas été le témoin ? Songes-y sans cesse. Le monde n’est que métamorphose ; la vie n’est que ce qu’on en pense. ” ( Méditations 4.3 – Trad Grateloup)

Le grec dit très simplement : ho kosmos, alloiosis; ho bios, hupolepsis. Littéralement : « Le cosmos, le changement ; la vie, l’opinion. ” C’était évidemment destiné à être mémorisé, comme un slogan ou un moyen mnémotechnique. Marc Aurèle veut dire que le monde extérieur change constamment et que rien ne dure éternellement ; et que la qualité de nos vies est déterminée par nos jugements, principalement ceux sur ce qui est bon ou mauvais dans la vie.


Crédits: Portrait imaginaire d’Epictète – Gravure accompagnant la traduction latine du Manuel (Edward Ivie, 1751), Domaine Public.

Pour citer cet article: Elen Buzaré, "Ce que les Stoïciens ont réellement dit, par Donald Robertson". Publié sur Stoa Gallica le 16 avril 2020. Consulté le 31 octobre 2020. Lien: http://stoagallica.fr/?p=435.
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