À l’école d’Épictète, enseignant et modèle de vertu

Cet article appartient à la série « De la pédagogie stoïcienne contemporaine : reconstruire ou s’approprier? » coordonnée par Sylvain Margot et Jérôme Robin. Cet article est le troisième de la série.


Contrairement à Sénèque, qui exerçait une direction spirituelle par correspondance, Épictète, après avoir été le disciple de Musonius Rufus, a fondé une véritable institution à Nicopolis à la suite de son exil de Rome. Au travers du contenu des Entretiens d’Épictète, rapportés par Arrien, son ancien élève, nous disposons d’un rare exemple et d’une description au moins partielle de l’enseignement scolaire de la philosophie stoïcienne donné à l’époque.

Au travers de cet article, et en s’appuyant principalement sur l’ouvrage Étude sur Épictète de Théodore Colardeau et ponctuellement sur la publication « Sur l’école d’Épictète » d’Olivier D’Jeranian[1], nous allons évaluer comment le programme pédagogique proposé par Épictète se compare à celui décrit au travers de l’échange épistolaire entre Sénèque et Lucilius, que nous avons abordé précédemment grâce au travail de thèse de Vincent Trudel. Cet article suivra donc le même découpage de thèmes que celui dédié à la pédagogie de Sénèque et fera référence aux exercices pour faciliter cette comparaison.

1.   L’usage du temps : de l’école à l’arène du monde

Sénèque souligne à de nombreuses reprises l’urgence à philosopher et le risque associé à la procrastination en regard du développement de la vertu. Théodore Colardeau souligne une mise en garde similaire chez Épictète contre l’absurdité de remettre sa vertu au lendemain :

« Il [le découragé] se dit que même chose lui est déjà arrivée la veille et qu’il ne s’en est pas trouvé plus mal. Il se trompe. […] On a fortifié en soi le goût du plaisir ou de la malveillance en lui donnant des aliments. Dès lors l’avenir est sérieusement compromis. Ce n’est pas qu’on renonce définitivement à vaincre, il ne s’agit que d’un délai d’un jour : demain on fera l’effort nécessaire. Illusion dangereuse, doublée d’une sottise ! Quelle absurdité que de remettre au lendemain d’être heureux et honnête ! Si l’attention doit être bonne et utile demain, à plus forte raison le sera-t-elle aujourd’hui. Dire : “demain je me surveillerai” revient à dire : “aujourd’hui je vais me conduire sans retenue, sans dignité, sans souci des convenances ; je vais laisser aux autres le pouvoir de m’affliger ; aujourd’hui je vais être colère et envieux.” Et quand on peut tenir de tels raisonnements, on peut les tenir deux jours de suite ; et alors où s’arrêter ? Il faut veiller sur soi dès aujourd’hui, si on veut être capable de le faire encore demain et de ne pas remettre au surlendemain[2]. »

Épictète affirme qu’il faut veiller sur soi dès aujourd’hui pour être capable de le faire demain :

« Pour peu qu’on s’oublie c’en est fait de tous les résultats acquis jusque-là. Surveillons donc […] tout ce qui se présente à nous et ayons constamment l’œil ouvert[3]. »

Sénèque affirme que la priorité doit être donnée à la philosophie, la philosophie ne doit pas recevoir le temps « de reste », mais celui qu’elle décide de prendre (cf. exercice A.12 Appropriation du temps pour le nécessaire de l’article dédié). Théodore Colardeau montre que, pour Épictète, cette priorisation passe par le temps consacré à l’école :

« Une condition indispensable pour que les nouvelles habitudes se forment et que la rupture d’équilibre se produise en leur faveur est de renoncer absolument, sinon définitivement, au monde. […] Quoique entrés volontairement dans l’école, ces jeunes gens ne pouvaient s’empêcher de jeter vers le monde un regard chargé de regrets : le sacrifice qu’on leur demandait leur paraissait quelquefois un peu lourd. Ils pensaient — cela est bien humain — beaucoup plus à ce qu’ils perdaient qu’à ce qu’ils gagnaient. […] On ne saurait tout avoir : la sagesse populaire dit qu’on n’a rien pour rien ou encore qu’on ne fait pas bien deux choses à la fois[4]. »

L’école est un lieu de préparation intense où il faut renoncer absolument au monde (au moins temporairement) pour se consacrer à la sagesse. En effet, puisqu’il est impossible de « faire bien deux choses à la fois » ; le gain de la sagesse exige le sacrifice des occupations vaines du monde.

L’usage du temps chez Sénèque est une forme de « vigilance constante sur l’écoulement du temps » (cf. exercice A.5 Organisation de chaque journée comme si c’était la dernière de l’article dédié). Théodore Colardeau rapporte qu’Épictète, partageant l’importance de cet usage, suit également son maître Musonius :

« En donnant ces conseils aux esprits trop confiants et en les invitant à une continuelle vigilance, il s’inspire […] de l’enseignement de Musonius. Aulu-Gelle nous dit qu’il aimait à le répéter, et sa forme même permet d’y reconnaître un de ces préceptes faits pour rester gravés dans les mémoires : “Remittere animum quasi amittere est” (relâcher son esprit, c’est pour ainsi dire le perdre)[5]. »

Abandonnés à leur propre initiative, les disciples auraient trop souvent laissé passer, sans les voir, les occasions d’agir. Théodore Colardeau indique que :

« Il [Épictète] recommande aussi de prendre des résolutions au commencement de la journée et avant d’entreprendre quoi que ce soit[6]. »

Cette vigilance est nécessaire, car tous les instants de la journée sont propices à l’exercice. Cette vigilance constante (prosochè) vise à rester « sur le qui-vive » à chaque instant pour contrôler ses impressions et ne pas se laisser surprendre :

« Pour être capable de reconnaître le danger en toute occasion, il faut s’être exercé longtemps à l’avance, afin de n’être jamais pris au dépourvu et de ne pas se laisser saisir au premier abord par une impression. Car notre esprit s’est habitué à juger au hasard[7]. »

L’école n’est donc qu’un lieu de préparation ; le véritable enseignement doit être mis à l’épreuve dans la vie quotidienne, qui devient le « prolongement de l’école », comme l’indique Colardeau :

« Ainsi l’élève, au lieu de se plonger dans la dissipation au sortir de la leçon, ne quitte pas l’école, ou plutôt c’est le monde qui devient pour lui comme un prolongement de l’école, une véritable école d’application. Il continue à subir un examen ; mais ce n’est plus le maître, c’est la vie elle-même qui pose les questions. Par là il se familiarise avec la réalité[8]. »

De même, Olivier D’Jeranian ajoute :

« Ainsi, le progressant à peine “sorti de l’école” […] démontre sa bonne utilisation de la partie maîtresse de son âme, la prohairesis, en exposant ses opinions selon les circonstances qui se présentent à lui[9]. »

2.   L’instruction : la « digestion » des dogmes

L’instruction chez Épictète commence par une partie technique concernant l’apprentissage des doctrines, mais doit impérativement aboutir, après une assimilation profonde, à une partie éthique centrée sur une mise en pratique immédiate.

« Le témoignage d’Arrien dans les Entretiens montre qu’Épictète dispensait un cours comprenant une partie technique, dans laquelle il procédait à l’explication d’un texte ou d’un point de doctrine de l’ancien stoïcisme, et une partie moins scolaire (à laquelle nous avons seulement accès), où il s’adressait plus librement à ses disciples ou à des visiteurs occasionnels sur des questions d’ordre éthique[10]. »

Son programme pédagogique était ainsi divisé en deux parties :

  • La première servait à former les disciples à l’explication des textes classiques au travers de « leçons » méthodiques et de « dissertations » à rédiger sur des questions dogmatiques proposées par le maître, lues et corrigées publiquement, indispensables pour comprendre la doctrine stoïcienne, ou, pour les plus avancés, à résoudre des syllogismes ;
  • La seconde, généralement interactive, constituant le matériau essentiel des Entretiens, consistait, pour Épictète, soit à développer librement un point de doctrine stoïcienne, soit à échanger avec un disciple ou un visiteur occasionnel sur un argument que la situation évoquait en particulier.

Sénèque insiste sur la nécessité de « digérer » les textes pour les faire siens (cf. exercices A.1 Méditation d’un extrait issu de lectures philosophiques et A.17 Variation, par l’écriture, sur le thème d’extraits de lecture philosophiques de l’article dédié). Théodore Colardeau rapporte une vision identique chez Épictète, critiquant les disciples qui dévorent de « gros livres » sans les digérer, se contentant d’entasser des provisions théoriques sans s’en nourrir :

« Ainsi, tant qu’il ne s’agit que d’écrire, de lire ou d’applaudir des dissertations sur les principes, on est très fort ; mais autre chose est de les appliquer. […] Ce qui les abusait sur leurs prétendus progrès, c’est qu’ils les mesuraient aux gros livres qui servaient aux explications et qu’ils dévoraient sans les digérer[11]. »

Ce processus de digestion vise à faire passer les « opinions correctes » dans l’usage ordinaire pour qu’elles deviennent « nerfs, chair et sang », et à ne pas vomir des principes mal digérés.

« Parallèlement à la métaphore de la réserve alimentaire, on trouvera celle de la digestion, qu’Épictète utilise comme Sénèque (Lettre 2, 2-4 ; 84, 5-8), pour décrire un processus d’assimilation par la mise en pratique des principes[12]. »

Tout comme l’article sur Sénèque présente l’instruction comme un moyen de combattre l’ignorance, Théodore Colardeau souligne que, pour Épictète, le premier acte du philosophe est de se défier de la simple apparence et de la remplacer par une définition précise.

« Il est en fait impossible d’appliquer les notions générales aux cas particuliers, si on n’a commencé par les décomposer et examiner quels objets il faut ranger sous chacune d’elles. C’est ce qu’on appelle s’instruire : le premier acte du philosophe est de se défier de la simple apparence et de la remplacer par une définition précise, qui seule permet d’arriver au vrai. En ce sens, on peut dire que la philosophie doit commencer par l’étude des mots[13]. »

L’instruction n’est pas une simple étude de mots, mais la connaissance parfaite de leur sens pour aboutir à une pratique. Elle doit permettre d’éclaircir les « notions naturelles » (le bien, le beau, l’utile) implantées en nous, ce qui correspond aux aphormai mentionnés dans l’article sur Sénèque (cf. exercice A.7 Méditation quotidienne de l’article dédié).

« Les hommes, naturellement présomptueux, croient volontiers savoir ce qu’ils ignorent. C’est ainsi qu’ils ont vaguement la notion du bien et du mal, […] aussi les appliquent-ils à tort et à travers aux cas particuliers, déclarant sans hésitation comme sans raison qu’un tel a bien ou mal agi. De là toutes sortes d’erreurs, de contradictions avec eux-mêmes ou de disputes avec autrui. Le remède est de commencer par faire table rase de tout ce qu’on croit connaître et par débarrasser son esprit de tout préjugé ; puis de n’avancer rien qu’on n’ait soigneusement mesuré, de définir rigoureusement les notions naturelles qui sont en chacun de nous, de les éclairer ; de les préciser, de les remplir […] de substance : c’est alors qu’on pourra, sans chance d’erreur, les appliquer aux cas particuliers[14]. »

Ainsi, avant d’instruire le disciple, Épictète exige une purification des préjugés et une prise de conscience de sa propre faiblesse.Le point de départ de la philosophie est de remplacer la présomption par le sentiment de son insuffisance.

« Or un pareil aveu d’ignorance est, pour Épictète, le commencement de la sagesse. Il déclare, reprenant un mot de Bion, qu’avant tout l’homme doit perdre la présomption, qui lui fait croire qu’il n’a besoin de rien ni de personne, et la remplacer par le sentiment de son infirmité et de son insuffisance dans les choses indispensables[15]. »

Il s’agit de « nettoyer le réceptacle » de l’âme pour éviter que les doctrines ne se corrompent en « urine ou en vinaigre » au contact d’un caractère vil.

« S’il faut du temps pour se faire écolier […], parce qu’il faut d’abord examiner ses propres opinions, et s’il faut de l’âge et de l’expérience pour “tenir école” […], il faut d’abord “avoir nettoyé le réceptacle” […], c’est-à-dire l’âme qui recevra les doctrines, pour ne pas que celles-ci se transforment en déchets par mésusage[16]. »

L’instruction n’est toutefois pas une fin en soi mais un entraînement de la raison destiné à transformer le savoir théorique en un état durable de vertu et de sérénité, un moyen pour changer fondamentalement d’attitude.

« Ainsi, le choix de la vie philosophique nécessite de la persévérance […], et un engagement conscient de ses capacités propres, qui vise à tenir une seule attitude[17]. »

Pour Épictète, la philosophie n’est pas un simple sujet d’étude, mais un « cabinet médical » ou un « gymnase » où l’on vient soigner ses jugements pour vivre en accord avec la Nature.

« L’école est donc un lieu où le disciple reçoit du maître les dogmes mais encore fabrique lui-même ses propres opinions[18]. »

On entre à l’école pour démontrer les opinions des philosophes, et on la quitte en démontrant celles que l’on s’est véritablement formées à l’intérieur.

« […] c’est au disciple que revient l’usage moral de ces mêmes principes. Leur utilité et le profit qu’il en retire dépendent, d’une part, d’une perception […] de sa faiblesse, qui rend possible la purification […] des opinions […], d’autre part, de ses dispositions psychologiques […] et, enfin, d’une capacité à s’en servir “quand il faut et comme il faut”[19]. »

3.   L’examen de conscience : des modèles de conduite à suivre

Tout comme Sénèque recommande l’exercice d’examen de conscience à Lucilius (cf. exercice A.16 Examen de conscience de l’article dédié) pour vérifier si son temps a été consacré à des activités correctes, Théodore Colardeau précise qu’Épictète conseille de récapituler ses actions le soir venu suivant les préceptes de Pythagore :

« Le soir, il repasse sa journée : qu’a-t-il omis de ce qui conduit à la félicité ? Qu’a-t-il fait qui soit indigne d’un ami, d’un être sociable, d’un être raisonnable[20] ? »

Épictète suggère d’utiliser cet examen pour mesurer ses progrès, de noter (dans sa mémoire) ses défaillances pour constater si elles deviennent plus rares avec le temps et ainsi d’en dresser une « table décroissante ». Cette table permet également un examen à termes éloignés permettant de mesurer la distance qui nous sépare encore du but philosophique.

« N’espérons donc pas être infaillibles du premier coup : tout ce qu’on nous demande, c’est de nous efforcer constamment de ne pas faillir. Si, en ne se relâchant jamais de cette surveillance, on évite un certain nombre de fautes, on peut déjà s’estimer heureux. La conscience qu’on n’arrivera pas à la perfection ne dispense pas de l’effort. Par suite, il faut moins s’affliger des échecs subis que se réjouir des échecs évités ; et la considération des fautes, loin d’être décourageante, peut être, au contraire, un élément d’encouragement, si on constate qu’elles deviennent de plus en plus rares. On peut ainsi dresser une table décroissante (le mot n’est pas dans Épictète et nous est simplement suggéré par le souvenir de la célèbre table divisée en petits carrés où Franklin enregistrait ses fautes. Le rapprochement, en effet, s’impose. Mais Épictète ne pousse pas la minutie à ce point, et ne parle pas d’inscrire les défaillances ailleurs que dans la mémoire. Il est certain qu’elles y sont mieux à leur place que sur une feuille de papier.), qui permet de marquer les étapes du progrès et de mesurer la distance qui sépare encore du but, et cela au moyen d’examens de conscience à termes de plus en plus éloignés[21]. »

Cet examen consiste à pratiquer une introspection sincère pour identifier ses « écoulements » (passions) et ses « blessures » intérieures (cf. exercice A.14 Auto-examen des dispositions intérieures de l’article dédié).

Face à une passion envahissante, Épictète conseille, au même titre que Sénèque (cf. exercice A.4 Imagination de la présence continue d’un modèle d’homme de bien de l’article dédié), de se réfugier en imagination dans la société d’un sage comme Socrate, et se proposer pour idéal la conduite qu’il aurait tenue ou d’invoquer Dieu pour retrouver son assiette, comme les marins invoquent les Dioscures dans la tempête :

« On se réfugie, en imagination, dans la société d’un sage, vivant ou mort, qui sera comme un dieu secourable. On prend, par exemple, Socrate pour modèle : on se propose pour idéal la conduite qu’il tenait en pareille circonstance et les victoires qu’il remportait sur lui-même. Mais la puissance tutélaire par excellence, c’est Dieu. C’est à lui qu’il faut vouloir plaire, c’est à ses yeux qu’il faut être pur. On l’appelle à l’aide, on implore son assistance, comme les marins en détresse invoquent les Dioscures. Est-il, en effet, pire tempête au monde que ce déchaînement de nos impressions, dont la violence peut jeter la raison hors de son assiette[22] ? »

L’examen de conscience est une communion avec la divinité ; il faut se demander si l’on est digne de l’Artiste (Dieu) qui nous a créés. Le philosophe se considère comme un témoin cité par Dieu pour déposer en faveur de la vertu. Il s’agit de devenir son propre observateur et juge pour rectifier ses dispositions intérieures et mesurer ses progrès.

« Il [Épictète] s’efforce d’être digne de porter le vieux manteau et la barbe blanche, insignes de la sagesse, et d’être philosophe autrement que par le titre[23]. »

L’école est aussi ce lieu où les philosophes accomplis montrent, par leur exemple, comment il faut jouer le « rôle » de philosophe, remplaçant les exemples anciens, mettant en pratique les raisonnements qu’ils ont appris et en incarnant les principes.

« Un petit nombre seulement, […] après avoir été philosophes pour eux-mêmes, pourront l’être pour autrui. Ceux-là seront tenus d’être envers eux-mêmes d’une sévérité impitoyable et de s’interdire comme un crime la plus légère défaillance. Les autres hommes peuvent se cacher et s’enfermer chez eux, quand ils se laissent aller à quelque faiblesse ; mais eux doivent être sans cesse exposés aux regards et, se sentant constamment observés, n’auront d’autres ressources que d’être irréprochables : le respect d’eux-mêmes doit être pour eux ce que sont pour les autres les portes et les murailles. Leurs moindres actes doivent prêcher avant même qu’ils prennent la parole, et toute faute rendrait de nulle valeur le témoignage qu’ils portent en faveur de la vertu[24]. »

La vie du maître doit être un enseignement en soi :

« Le devoir du maître et celui du disciple sont nettement tracés : à une démonstration aussi simple que possible, le maître doit joindre son propre exemple : par là, la pratique pénètrera dans l’enseignement même[25]. »

La présence physique du maître, et les observations qu’il pouvait faire au quotidien du comportement inadéquat et incorrect de ses élèves devaient amener également celui-ci à porter un jugement sur eux et à donner des conseils suite à leur confession des errements qu’ils avaient identifiés pendant leur examen de conscience :

« Sa maison n’est pas un théâtre où on vient se distraire un instant et applaudir le talent de l’acteur ; c’est un hôpital où on vient pour se faire soigner. Il ne pense qu’à éveiller des inquiétudes chez ceux qui l’écoutent et à les faire rentrer en eux-mêmes. Il ne faut pas qu’on dise en sortant : “Il a bien parlé”, mais “Il a bien mis le doigt sur mes défauts ; je dois changer de conduite[26]. »

4.   La correction des représentations : la citadelle de la prohairesis

Les passions (peur, colère, tristesse) ne sont pas dans la réalité, mais naissent de nos jugements erronés sur la valeur des choses. L’erreur provient, dit Épictète, de l’ajout de présomptions aux prénotions naturellement acquises. Corriger ses représentations consiste donc à passer de la « simple apparence » à une « définition précise » et rationnelle. C’est le cœur de la pédagogie d’Épictète : tout dépend de l’usage que nous faisons des représentations.

Les choses extérieures ne nous troublent pas directement ; elles nous envoient des impressions (représentations) à propos desquelles nous formons des jugements.

« La fabrication de l’opinion […] et son usage correct dépendront de la compréhension de la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, distinction initialement produite par la prohairesis, et orientant le disciple dans l’appropriation de la doctrine officielle, en plaçant le bien et le mal dans ce qui dépend de nous, c’est-à-dire, dans sa prohairesis et ses activités, non dans les choses qui lui sont étrangères[27]. »

Épictète compare l’esprit à une sentinelle qui doit arrêter chaque impression au passage et exiger d’elle le « mot d’ordre » pour la laisser passer.

« Il faut donc, avant de se laisser saisir par l’impression, se mettre pour ainsi dire sur le qui-vive et voir si elle mérite que nous la laissions passer (la comparaison est d’Épictète lui-même : l’impression est comme un homme qui se présente à l’entrée d’un camp ou d’une place ; la sentinelle l’arrête au passage et exige qu’il fournisse le mot d’ordre)[28]. »

La correction des représentations n’est donc pas une simple théorie, mais un exercicevisant à maintenir la citadelle de l’âme imprenable contre les assauts des opinions fausses.

« Pour faire de nos impressions un usage convenable (χρήσιϛ οία δεί φαντασιῶν), il pourrait sembler d’abord qu’il suffit d’être instruit théoriquement, puisque s’instruire, c’est partager le monde en choses qui dépendent de nous et en choses qui n’en dépendent pas. Avec une notion très claire du bien, de ses conditions essentielles et de ses caractères fondamentaux, peut-on être exposé à le voir où il n’est pas ? […] Car les apparences sont trompeuses et la confusion facile[29]. »

Cette correction des représentations consiste également dans la déconstruction des craintes comme instruit par Sénèque (cf. exercice A.6 Critique des maux potentiels de l’article dédié), ou à retourner le masque des choses effrayantes selon les propres mots d’Épictète.

« Parmi les impressions dangereuses auxquelles sont exposés les jeunes gens dans l’école même, il en est deux ou trois qui méritent une surveillance et un traitement particuliers[30]. »

Les représentations qui méritent une surveillance et un traitement sont la maladie, ou plus exactement la crainte des privations et la mort, c’est-à-dire encore un produit de l’imagination.

« Épictète est de ces médecins qui ne connaissent qu’un remède et le préconisent à tout propos[31]. »

La mort n’est pas un mal en soi ; ce qui est un mal, c’est de croire qu’elle est un mal. Il faut l’analyser avec sang-froid pour voir qu’elle n’est qu’un phénomène naturel, un « départ » ou une « résolution d’éléments », de la même manière que Sénèque demandait à Lucilius de méditer sur la mort (cf. exercice A.2 Méditation sur la mort de l’article dédié).

« Si, par exemple, l’idée que la mort est un mal se présente, il faut garder son sang-froid et lui opposer immédiatement le moyen de contrôle qui lui convient : nous avons le devoir d’éviter le mal, or la mort est inévitable[32]. »

La pauvreté et la maladie ne sont à craindre que par l’idée fausse qu’on s’en fait. Le philosophe doit utiliser sa raison comme une « baguette d’Hermès » capable de transformer n’importe quel événement (même la maladie) en un bien par le jugement qu’il porte dessus.

« La maladie, ou plus exactement la crainte des privations et de la mort, c’est-à-dire encore un produit de l’imagination, est aussi une de ces tempêtes qui désemparent facilement la jeunesse. Deux fois les Entretiens nous montrent Épictète obligé d’intervenir pour tendre la main à des jeunes gens qui ont perdu pied aux premiers accès de fièvre et veulent planter là la philosophie au moment même où il s’agirait de s’en servir[33]. »

Pour ne pas être pris au dépourvu face à un événement redouté, Épictète conseille également de méditer à l’avance sur les séparations, l’exil ou la prison. On reconnaît ici aisément la pratique préconisée par Sénèque (cf. exercice A.9 Préméditation des maux de l’article dédié).

« Dès lors, quand le fait se produit, c’est déjà un grand point de n’être pas pris au dépourvu et de pouvoir conserver son sang-froid. Comme ce père qui, à la nouvelle de la mort de son fils, a dit : “Je savais que je l’avais engendré mortel”, c’est beaucoup de pouvoir se dire : “Je savais que j’étais exposé à mourir, à quitter mon pays, à être exilé, emprisonné.” On a ainsi le temps de se replier sur soi-même, de songer que l’événement, ne dépendant pas de la volonté, est indifférent, que notre conduite, en revanche, ne l’est pas, qu’il y a un devoir à remplir et qu’il faut obéir aux ordres de son chef[34]. »

Pour tolérer et embrasser les difficultés, il faut également s’aligner sur la Providence (cf. exercice A.18 Conditionnement à accepter les événements difficiles comme étant voulus par la Providence de l’article dédié), et adopter une perspective cosmique (cf. exercice A.19 Sublimation des maux de l’article dédié). L’homme doit se considérer comme un spectateur au théâtre venu voir « l’œuvre de Dieu » ; s’il se plaint, c’est qu’il oublie sa place dans l’univers.

« Qu’est-ce que le jeune homme qui, en présence de la réalité, oublie qu’une seule chose est à craindre, une seule à désirer, et se laisse séduire par les tentations et intimider par les menaces ? C’est un spectateur qui est venu au théâtre voir représenter l’œuvre de Dieu ; mais, au lieu de regarder la pièce avec une entière liberté d’esprit, il est distrait ; on voit qu’une inquiétude le tourmente. Pourquoi donc tourne-t-il à chaque instant la tête vers l’entrée ? C’est que ce spectateur est un esclave, venu au théâtre en cachette, et c’est la pensée de son maître qui lui donne ces distractions. Son maître, c’est le plaisir et la peine, à qui il a soumis volontairement ses désirs et ses craintes, et c’est cela qui l’empêche de jouir du spectacle[35]. »

La liberté consiste alors à vouloir les choses telles qu’elles sont et à se mettre à la suite de Dieu.

« C’est, d’ailleurs, tout ce que nous pouvons faire à l’égard des choses, elles échappent en dernier ressort à notre influence, comme nous échappons à la leur. Inutile de vouloir à toute force les changer à notre gré : c’est nos jugements qu’il faut changer, s’il y a lieu. […] La liberté consiste à accepter les choses telles qu’elles sont[36]. »

5.   Les exercices d’habituation : un caractère forgé par les épreuves

Les exercices d’habituation chez Épictète sont souvent hérités de son maître Musonius Rufus. Épictète conseille de s’essayer à des exercices gradués, à s’attaquer d’abord aux petites choses (sobriété, patience) avant de passer à des défis plus grands (simplicité, privation).

« Il faut leur apprendre à concentrer leurs efforts contre les habitudes où ils se laissent aller le plus facilement, et cela en procédant par ordre : par exemple, on commence par combattre en soi le goût du plaisir et le dégoût du travail ; puis on s’exerce à la patience, puis à la sobriété et à la continence, et ainsi de suite. […] Les vrais élèves d’Épictète doivent être, en quittant son école, rompus à la pratique par des exercices incessants qui mettent en œuvre leur activité morale. La métaphore par laquelle il les compare à des athlètes qui s’entraînent est dès lors parfaitement justifiée. Le régime auquel ils sont soumis est sévère, si sévère qu’il a quelque chose d’ascétique et rappelle sur certains points les austérités prêchées par les Cyniques. Mais […] il a la prétention de demeurer pratique, […] c’est-à-dire éloigné de tout excès inutile et toujours approprié à son but[37]. »

Cette ascèse volontaire est destinée à endurcir l’âme et le corps contre le désir et la douleur en remplaçant de mauvaises habitudes par de plus vertueuses.

« Mais telle n’était pas l’impression que devait leur donner la vie qu’on menait à l’intérieur de l’école. Il s’agissait, en effet, d’y détruire des habitudes souvent invétérées, et cela en les remplaçant par des habitudes contraires, en combattant un excès par l’excès inverse[38]. »

Épictète n’exagérait pas trop d’ailleurs en faisant entrevoir aux futurs philosophes, au moins pendant la période d’apprentissage, une assez rude existence. Il préconisait d’abord l’évitement des tentations enfuyant les occasions de chute et la fréquentation des profanes. Fuir les occasions doit être autre chose qu’une métaphore. Pour que la rupture avec le monde soit franche et complète et pour que la retraite produise tous ses fruits, il n’est rien de tel que de s’expatrier à Nicopolis.

« Pendant la période d’apprentissage, ils devront éviter de se mêler aux profanes, même avec l’intention de les édifier. Car, à se frotter contre un homme couvert de suie, on est sûr d’attraper soi-même de la suie. Placez un charbon éteint près d’un charbon allumé, le premier éteindra le second, si le second n’allume pas le premier : or, ici, les profanes seraient sûrement les plus forts[39]. »

Il faut habituer le corps aux privations, l’entraîner à supporter le froid et le chaud, la faim et la soif, une nourriture frugale et un lit dur (cf. exercice A.8 Pauvreté volontaire de l’article dédié) :

« Musonius était loin de désapprouver, comme compléments de l’exercice moral, certaines pratiques destinées à assouplir le corps, qui est, pour la plupart des actes vertueux, un instrument indispensable ; il croyait bon de l’habituer à supporter le froid et le chaud, la faim et la soif, une nourriture frugale et un lit dur, en général à se passer des choses agréables et à endurer les choses pénibles. Épictète ne pense pas autrement mais […] n’admet, en fait d’exercices, que ceux qui conduisent au but proposé à nos efforts : or ce but est d’ordre tout moral. S’il désapprouve, pour ce motif, les austérités contre nature, on devine ce qu’il pense, à plus forte raison, de ceux qui, pour se bien comporter en face du vin, s’habituent à en boire le plus possible ! Il est encore plus simple et plus utile de s’habituer à s’en passer (E., III, XII, 11) : encore faut-il le faire discrètement et sans ostentation[40]. »

Pour cadrer le régime de l’apprenti, et remplacer de mauvaises habitudes, Épictète dictait des consignes concrètes :

« Toute création d’habitudes représente un état violent. C’est un principe que les exercices préparatoires ou, comme nous disons, les exercices d’entraînement, sont plus pénibles que les applications qu’il faudra en faire, une fois l’habitude prise. Ainsi s’explique ce conseil d’Épictète : “Travaille à te conduire comme un malade, pour te conduire un jour comme un homme bien portant. Jeûne, bois de l’eau, interdis-toi toute espèce de désirs pour avoir un jour des désirs conformes à la raison”[41]. »

Il s’agit également de se familiariser avec le strict nécessaire. L’idée est de bannir le superflu pour se régler uniquement sur le besoin réduit au minimum, que ce soit pour l’habitation, le mobilier, la nourriture ou le vêtement.

« Ce qui frappe dans les prescriptions de Musonius, outre leur précision minutieuse, c’est un certain air de rigueur et d’austérité, une affection de simplicité dans les mœurs qui a l’apparence d’une protestation contre les excès du luxe et les raffinements de la civilisation et qui rappelle les prédications des cyniques. Cette disposition, à vrai dire, n’a jamais été étrangère au stoïcisme, qui, au début, se rattachait au cynisme par des liens étroits. […] Il y a […] chez Musonius et, après lui, chez Épictète, des points de contact avec le cynisme. […] Ce qui domine tout ce cynisme, c’est l’idée qu’il faut bannir le superflu et se régler uniquement sur le besoin réduit au minimum, sur la nécessité. […] L’idée que la simplicité, l’ευτέλεια, est meilleure que le luxe, reparaît sous toutes les formes, qu’il s’agisse de l’habitation ou de l’ameublement, de la nourriture ou du costume. Épictète donnait à ses disciples des conseils analogues. […] Il leur recommande, pendant la période d’apprentissage, non pas de régler leurs désirs comme leurs aversions, mais de supprimer en eux toute espèce de désir[42]. »

Épictète va plus loin en demandant de supprimer momentanément « toute espèce de désir » pour n’en avoir un jour que de conformes à la raison. Ce sevrage des plaisirs et des désirs rappelle celui conseillé par Sénèque à Lucilius (cf. exercice A.13 Sevrage des plaisirs de l’article dédié).

Ce régime austère auquel les disciples devaient se soumettre évoquait naturellement l’idée de l’entraînement de futurs athlètes.

« Pour le philosophe de Nicopolis, l’école ne doit pas être un “passe-temps” […], mais un lieu d’entraînement semblable à un gymnase, une école de gladiateurs qui ne prépare qu’au combat[43]. »

Comme l’athlète qui veut vaincre à Olympie, le philosophe doit adopter une préparation sévère et accepter une discipline et un régime sévères, ainsi que des exercices fatigants.

« À quelle rude préparation n’est pas astreint l’athlète qui veut vaincre à Olympie ! Discipline et régime sévères, exercices fatigants ou même dangereux, il doit être prêt à tout. Qu’est-ce en comparaison des épreuves réservées à celui qui veut remporter le prix de la sagesse, c’est-à-dire le bonheur ? Celui-là aura à livrer une terrible lutte contre lui-même et contre le reste des hommes, puisqu’il devra résister à ses passions et aux railleries du monde. C’est à l’entrée de l’école, bien plus encore qu’à l’entrée de la palestre, que devrait être affiché en tête d’un “règlement” très sévère le vers : Versate diu quid ferre recusent, quid valeant humeri (examinez longtemps ce que vos épaules refusent de porter, et ce qu’elles acceptent de porter)[44]. »

Épictète utilise également la tolérance à la douleur et à la maladie comme un terrain d’exercice. La maladie est une épreuve envoyée par Dieu pour vérifier si le disciple sait appliquer ses principes. Le devoir du malade est de se soumettre aux diètes sans se plaindre et de ne pas attendre avec impatience l’avis du médecin.

« Les devoirs d’un malade ne sont qu’une application particulière des principes connus : ce qui ne dépend pas de nous n’est ni bien ni mal ; on n’a pas à conduire les événements, mais à les suivre. Ils consistent donc à se soumettre sans se plaindre à toutes les nécessités, même aux diètes les plus sévères, à ne craindre ni désirer avec impatience ce que pourra dire le médecin, à penser à la mort comme à la chose du monde la plus naturelle. Si on s’inquiétait de faire des progrès dans l’art de la résignation et du mépris des choses extérieures, loin de se tourmenter, on se réjouirait d’être malade et même de mourir[45]. »

Face à la souffrance physique, il faut développer son endurance mentale, se replier sur soi-même et se dire que ce qui ne dépend pas de nous est un « indifférent » (cf. exercice A.15 Conditionnement à tolérer la douleur de l’article dédié).

« On a ainsi le temps de se replier sur soi-même, de songer que l’événement, ne dépendant pas de la volonté, est indifférent, que notre conduite, en revanche, ne l’est pas, qu’il y a un devoir à remplir et qu’il faut obéir aux ordres de son chef[46]. »

Bien que rigoureux, Épictète refuse l’ostentation et l’excès, il désapprouve les « austérités contre nature » ou les exercices purement vaniteux. Il ne faut pas s’exercer pour susciter l’admiration du public.

« Épictète, qui défend à ses élèves de rien faire pour la montre, se borne à ranger, sans fracas, la mort, comme la vie, au rang des choses indifférentes[47]. »

Le but reste toujours moral : les exercices d’habituation physique ne sont qu’un instrument pour assurer la liberté de l’âme et sa conformité à la nature. Et une fois que le disciple se sera suffisamment exercé pour être capable de supporter, à l’école comme au dehors, les injures et l’adversité avec douceur et fermeté, il sera temps pour lui de rechercher délibérément des situations de mise à l’épreuve de ses opinions pour tester la solidité de ses progrès. L’école est un lieu d’entraînement intense, mais c’est dans l’arène du monde que le disciple doit éprouver sa résistance.

Conclusions

Les programmes pédagogiques de Sénèque et d’Épictète sont très similaires par leur contenu, avec des exercices pratiques qui sont en grande majorité communs à ces deux directeurs de conscience malgré des modes d’apprentissage différents. Il existe toutefois des différences mineures, avec notamment les exercices A.10 Examen comparatif des désirs passés et présents et A.11 Critique des changements de situation matérielle qui semblent être des exercices originaux prescrits par Sénèque, tel que l’a souligné Vincent Trudel dans sa thèse, et dont la spécificité serait liée au fait qu’il n’était pas en mesure d’être en présence de Lucilius.

La différence majeure d’approche pédagogique repose donc évidemment sur le fait que Sénèque effectuait sa direction spirituelle à distance alors qu’Épictète était présent physiquement et quotidiennement au contact de ses disciples. Le rôle du maître à l’école de Nicopolis était crucial pour choisir les exercices adaptés au niveau des disciples et pour brusquer leurs certitudes par un dialogue vif, tout en devant être un modèle de vertu à suivre pour eux.

« Il faut admirer la souplesse avec laquelle l’esprit d’Épictète passe successivement aux tons les plus divers, et surtout l’aisance et le naturel qu’il conserve toujours en ses expressions si variées. […] Ici encore, Épictète rencontrait une tradition de la philosophie populaire, qui aime à présenter sa morale avec un air enjoué ou piquant. […] On se transmettait fidèlement dans les écoles les « mots » des Cyniques, d’Antisthène, de Diogène, de Cratès, de Bion, qui répondaient tout à fait à cette tendance : ces mots paraissent même avoir été réunis en recueils, où puisèrent abondamment plusieurs générations, depuis Télès jusqu’à Épictète[48]. »

Ce mode de prédication employé par Épictète, et emprunté aux Cyniques, ne fait que souligner l’exemple que lui inspirait un philosophe comme Diogène, qu’il se plaisait à citer fréquemment comme l’image d’un sage stoïcien. Son tempérament propre s’accordait à merveille avec les conditions essentielles de la prédication à laquelle il s’était voué.

« Tel est, en particulier, le caractère de l’esprit d’Épictète ; et sur ce point, il y a un contraste nettement accusé entre lui et Sénèque. Chez ce dernier transparaît toujours l’éducation oratoire qu’il a reçu de son père. Épictète, élève de ce Musonius qui interdisait les applaudissements dans son école, a été habitué à faire toujours passer les choses avant les mots, et, même quand il veut donner un tour agréable à sa pensée, on voit qu’il n’est jamais dominé par cette préoccupation[49]. »

Épictète n’ignorait toutefois pas l’importance de la forme en matière de persuasion, et il savait en faire l’auxiliaire de son enseignement moral, notamment pour l’aider à faire écouter ses discours.

Aujourd’hui, l’apprentissage de la philosophie stoïcienne se fait principalement individuellement et en autonomie au travers de la lecture d’ouvrages, ce qui est plus proche du mode d’enseignement de Sénèque, mais sauf à de rares exceptions sans directeur de conscience. L’enseignement en présentiel est plus rare, et encore plus avec un maître philosophe de la stature d’Épictète, et l’on pourrait se demander comment ce rapport maître-disciple pourrait être remplacé à notre époque contemporaine.

L’Association Stoa Gallica visant à accompagner l’engagement dans le mode de vie stoïcien, notamment au travers du développement de sections locales appelées « portiques », au travers desquels serait développée une véritable communauté de pratiques, nous sommes allés interroger les responsables des Portiques de Paris, de Lausanne et de Montréal afin qu’ils nous informent des structures pédagogiques et des stratégies d’enseignement qu’ils y mettent en œuvre. Leurs réponses feront l’objet du quatrième article de cette série.


[1] Théodore Colardeau, Étude sur Épictète, La Versanne, Encre Marine, 2004 (première édition : Paris, Librairie Thorin & Fils, Albert Fontemoing, 1903) ; Olivier D’Jeranian, « Sur l’école d’Épictète », Cahiers Philosophiques 151 (4), 2017, p. 91-104, URL : https://doi.org/10.3917/caph1.151.0091.

[2] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.138-139.

[3] Ibid., p.139.

[4] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.85-86.

[5] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.139.

[6] Ibid., p.129.

[7] Ibid., p.127.

[8] Ibid., p.129.

[9] Olivier D’Jeranian, « Sur l’école d’Épictète », art. cit., p. 95.

[10] Ibid., p. 91.

[11] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.114.

[12] Olivier D’Jeranian, art. cit., p. 93.

[13] Théodore Colardeau, op. cit., Première partie, Chapitre II La doctrine d’Épictète, p.45.

[14] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.78.

[15] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre I L’humilité, l’indulgence et le dévouement, p.201-202.

[16] Olivier D’Jeranian, art. cit., p. 98.

[17] Ibid., p. 100.

[18] Ibid., p. 99.

[19] Ibid., p. 100.

[20] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre III La forme des Entretiens, p.314.

[21] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.136.

[22] Ibid., p. 131.

[23] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.76.

[24] Ibid., p. 74.

[25] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.112.

[26] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre I L’humilité, l’indulgence et le dévouement, p.205.

[27] Olivier D’Jeranian, art. cit., p. 101.

[28] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.128.

[29] Ibid., p.127.

[30] Ibid., p.130.

[31] Ibid., p.133.

[32] Ibid., p.128.

[33] Ibid., p.131.

[34] Ibid., p.133.

[35] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre III La forme des Entretiens, p.301.

[36] Théodore Colardeau, op. cit., Première partie, Chapitre II La doctrine d’Épictète, p.56.

[37] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.141.

[38] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.84.

[39] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre III La forme des Entretiens, p.304-305.

[40] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.140.

[41] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.84-85.

[42] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.119-121.

[43] Olivier D’Jeranian, art. cit., p.96-97.

[44] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre I Entrée dans l’école, p.83.

[45] Théodore Colardeau, op. cit., Deuxième partie, Chapitre III L’exercice moral, p.132.

[46] Ibid., p.133.

[47] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre II Le sentiment religieux, p.253.

[48] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre III La forme des Entretiens, p.318-319.

[49] Théodore Colardeau, op. cit., Troisième partie, Chapitre III La forme des Entretiens, p.319.

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