Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article de John Kuna, “Be of use” paru au mois d’avril 2026 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article, ainsi que l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.


Se rendre utile

par John Kuna

Aujourd’hui, beaucoup découvrent le stoïcisme pour apprendre à rester calmes sous la pression ou mieux gérer des émotions désagréables ; mais si l’on reste fidèle au stoïcisme, c’est pour la richesse de sa philosophie morale. La question centrale devient alors : comment traduire ce cadre moral dans notre vie quotidienne ? C’est une question à laquelle aucun d’entre nous ne pourra jamais répondre une fois pour toutes, car le stoïcisme est une quête qui dure toute la vie. Mais par où commencer ?

Pour moi, le point de départ consiste à admettre qu’être une bonne personne, c’est d’abord aider les autres. Ensuite, il s’agit de préciser comment le faire dans la vie de tous les jours. Une fois cela clarifié, la pratique consiste à nous rappeler sans cesse « les rôles » que nous jouons, et à nous demander si ce que nous faisons aide réellement les autres… ou sert seulement notre propre ego.

Ce qui est bon pour la ruche

De nombreux stoïciens soulignent à quel point cette philosophie est profondément sociale et tournée vers les autres. Si le climat d’individualisme moderne explique en partie pourquoi la pratique stoïcienne contemporaine se focalise si souvent sur notre « état intérieur », il est essentiel de ne pas perdre de vue le cœur intrinsèquement social du stoïcisme.

Mettre en pratique la philosophie au quotidien ne se réduit pas à veiller à ne pas être troublés par les événements. Il s’agit de découvrir toutes les façons dont nous pouvons nous rendre utiles mutuellement. Marc Aurèle revient si souvent sur ce thème qu’il devient l’un des grands fils conducteurs de ses Pensées pour moi‑même :

« Nous sommes nés pour coopérer, comme les pieds, les mains, les paupières ou les deux rangées de dents, celle du haut et celle du bas. S’opposer les uns aux autres est donc contraire à la nature. » – Marc Aurèle, Pensées, II, 1, trad. M. Goarzin

Si, par nature, l’être humain est fait pour contribuer au bien commun – pour l’entraide -, alors cela devient notre véritable boussole. Nous devons nous aider les uns les autres. Il nous faut remettre en cause les notions modernes d’individualisme et reconnaître que nos vies quotidiennes et notre éducation sont le fruit d’une coopération d’une incroyable complexité.

Nos parents nous ont élevés, nos enseignants nous ont instruits, nos amis nous ont appris à vivre ensemble. Les aliments que nous mangeons sont préparés par des personnes qui vivent parfois à des centaines ou à des milliers de kilomètres. Les voitures que nous conduisons et les maisons dans lesquelles nous habitons ont été construites par des personnes que nous ne rencontrerons jamais. Les trains et les avions que nous empruntons dépendent du travail de dizaines de personnes qui demeurent pour nous des inconnus. Nous appartenons à ce vaste ensemble vivant tout autant que cet ensemble nous façonne.

Ce qui est bon pour l’abeille

Mais dans ce système, quelle est notre place ? Bien sûr, dans les amitiés que nous cultivons, les personnes que nous formons, le travail que nous accomplissons. Mais aussi dans les petits gestes du quotidien. Le conducteur à qui nous laissons la priorité, la personne à qui nous tenons la porte, l’inconnu à qui nous offrons un sourire dans le métro. Et puis dans les moments plus difficiles : le collègue que nous défendons, le harceleur que nous osons confronter, la personne vulnérable que nous protégeons.

Chaque jour, nous avons mille façons de nous rendre utiles. Chaque jour, nous pouvons nous rappeler, à l’instar de Marc Aurèle, l’importance de ce que nous accomplissons pour les autres et pour nous‑mêmes :

« Lorsque tu as du mal à te réveiller, rappelle-toi qu’il faut te lever, car il est conforme à ta constitution et à la nature humaine d’agir pour le bien commun. » – Marc Aurèle, Pensées, VIII, 12, trad. M. Goarzin

Certains gestes peuvent sembler insignifiants, certains rôles sans importance. Pourtant, nous vivons au sein d’un réseau d’actions et de réactions d’une grande complexité. Nos petites actions contribuent au mouvement de grands ensembles et peuvent transformer la vie d’autrui. La maison construite offrira un foyer à des familles pendant des décennies. Le champ récolté nourrira des milliers de personnes. Le rapport rédigé éclairera des décisions importantes. La porte que nous tenons ouverte fait simplement gagner du temps à ceux qui vont accomplir leurs tâches dans la société. Nos rôles et nos actions ont un impact.

Dans l’instant présent

Tout au long de notre vie, n’oublions jamais l’objectif :  être bons, aider les autres. Lorsqu’un choix s’offre à nous, posons‑nous une question simple : « Qu’est‑ce qui aide les autres ? Qu’est‑ce qui est vraiment utile ? » Et faisons-le.

Cela suppose de combattre notre tendance égoïste et individualiste qui nous pousse à chercher d’abord un bénéfice personnel dans nos actions. En cédant à ce réflexe, nous oublions que ce qui est bon pour la ruche est bon pour l’abeille. En aidant les autres, nous nous aidons aussi nous‑mêmes. Marc Aurèle se le rappelait sans cesse, et nous devrions en faire de même :

« Que veux-tu de plus quand tu fais du bien à quelqu’un ? N’est-ce pas suffisant d’avoir agi selon ta nature ? Quelle autre récompense cherches-tu ? »   – Marc Aurèle, Pensées, IX, 42, trad. M. Goarzin

C’est ainsi que l’on applique le stoïcisme dans la vie quotidienne. Il ne suffit pas de faire fi des interactions désagréables, ni de courir après une perfection morale impossible à atteindre. Il s’agit de se demander, chaque jour : « Comment puis‑je me rendre utile aujourd’hui ? »


Crédits: Photo de Brad Weaver sur Unsplash

1 commentaire

  1. Edwin Penninckx

    C’est effectivement une très bonne chose de rappeler ce concept. Il est vrai ( et je ne fais pas exception) que la première attirance vers le Stoïcisme est la recherche de la sérénité, la paix, la forcé de caractère, la résilience ….
    L’atruisme et notre devoir envers le bien commun est parfois oublié alors qu’il devrait être essentiel.

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