
Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article de Philippe Belanger, “Stoicism in daily life: backing words with actions” paru au mois d’avril 2026 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article, ainsi que l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.
Le stoïcisme au quotidien : joindre le geste à la parole
Beaucoup découvrent le stoïcisme à travers des citations percutantes. Cela a été mon cas. Mais Marc Aurèle n’a pas écrit les Pensées pour moi-même pour nous laisser des formules mémorables. Il les a rédigées comme un carnet d’exercices afin de discipliner son esprit et réorienter ses actions. Commençons par nous arrêter sur l’étymologie de certains mots utilisés par Marc Aurèle en lien avec l’action et l’exercice quotidien. Ensuite, nous examinerons ce que les maîtres eux-mêmes nous disent à ce sujet.
L’une des grandes notions grecques présentes dans les réflexions de Marc Aurèle est celle d’« hegemonikon » (ἡγεμονικόν), le principe directeur de l’esprit. C’est notre centre de commandement interne, qui évalue les représentations et décide de notre manière d’agir, quels que soient les événements extérieurs. Un autre mot récurrent dans la philosophie stoïcienne est « praxis » (πρᾶξις), qui signifie l’action ou l’accomplissement. Le stoïcisme ne consiste pas seulement à penser avec justesse ; il consiste à bien agir dans l’instant que nous offre la vie.
« Il suffit de trois choses :
que le jugement présent soit correct ;
que l’action présente serve le bien commun ;
et que la présente disposition intérieure se réjouisse de tout ce qui provient de la cause universelle. » — Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IX, 6, trad. M. Goarzin
Remarquez la structure : perception, action, acceptation. L’exercice stoïcien revient toujours à ces trois mouvements. Et le mot clé ici est bien le « présent ». Le stoïcien n’attend pas les conditions parfaites pour pratiquer sa philosophie. L’exercice se fait dans l’instant qui se présente à nous.
Une conversation tendue. Un retard agaçant. Un désaccord avec une personne que vous aimez. La dispute classique avec votre conjoint, toujours sur le même sujet. Quelle est l’utilité de tout cela ? Personne ne peut répondre à votre place, mais chacune de ces situations peut devenir un exercice pour l’esprit.
Marc Aurèle emploie un autre terme révélateur : ergon (ἔργον), qui signifie une tâche, une fonction, une besogne propre à quelque chose en fonction de sa nature. Pour les stoïciens, la tâche propre d’un être humain est simple : agir de manière rationnelle et sociale. Marc Aurèle ne cesse de le rappeler :
« « Ta seule joie, ton seul repos : passer d’une action utile à la communauté à une action utile à la communauté, en ayant dieu à l’esprit. » — Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 7, trad. M. Goarzin
Cette image revêt beaucoup de force : le stoïcisme ne consiste pas à se retirer de la vie, mais à la traverser avec sérénité et constance.
Ces citations de Marc Aurèle sont de bons rappels, simples et utiles. Mais Sénèque nous apprend aussi qu’à un moment donné, le progressant stoïcien doit cesser de s’appuyer sur ces rappels – cesser de s’appuyer sur des citations – et apprendre à compter sur lui-même. Parfois, le style direct de Sénèque peut s’avérer plus efficace pour nous réveiller :
Voici ce que je te demande, mon frère : fais du stoïcisme une partie intégrante de toi-même. Ne mesure pas tes progrès à l’aune de belles formules ou d’une écriture soignée. Mesure-les à l’aune de ta force intérieure. À la réduction de tes désirs. À ta clarté d’esprit. Joins le geste à la parole.
Le stoïcisme n’est pas une affaire de discours. C’est une manière de vivre. Il exige que votre existence soit conforme à votre philosophie. Que vos paroles soient conformes à vos actes. Que toutes les dimensions de votre vie suivent un même rythme, cohérent. Que vous soyez une seule et même personne, où que vous soyez, avec qui que vous soyez.
« Mais qui sera à la hauteur ? Pas tout le monde ; quelques-uns, quand même. C’est difficile, bien entendu. Et je ne dis même pas que le sage ira toujours du même pas ; mais il suivra la même route.
Et donc, examine-toi : est-ce qu’il y a une dissonance entre tes vêtements et ta maison ? Est-ce que tu es généreux avec toi-même, mais avare avec ta famille ? Est-ce que tu manges avec modération, mais dépenses sans compter pour la décoration ? Adopte une seule mesure une fois pour toutes, conformes ton comportement à celle-ci et mets à niveau le reste de ta vie. Certains vivent chichement chez eux pour se répandre et dépenser dehors. Cette incohérence est un vice qui signale un cœur vacillant ; il n’a pas encore trouvé sa ligne de conduite. » — Sénèque, Lettres à Lucilius, 20, 2-3, trad. M. Rovère légèrement modifiée
Maintenant, agissons sans hésiter. Prenez bien soin de vous, chers compagnons stoïciens.
Crédits: Photo de Priscilla Du Preez 🇨🇦 sur Unsplash
