
Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article de Brandon Tumblin, “The danger of forgetting you’ll die” paru au mois d’août 2026 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article, ainsi que l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.
Quand nous oublions que nous allons mourir
par Brandon Tumblin
J’ai récemment pris un nouveau poste. Ces dernières semaines ont été particulièrement intenses : les journées se sont succédé à un rythme soutenu et les événements se sont enchaînés. A vrai dire, j’en savoure chaque minute. Mon travail a du sens, les défis sont stimulants. Chaque jour, j’apprends de nouvelles choses et je me réveille chaque matin avec le sentiment d’avoir un but.
Quand nous oublions que nous allons tous mourir
À bien des égards, ma vie se déroulait exactement comme je l’espérais. Si bien qu’en réalité, j’en ai oublié l’une des pratiques stoïciennes les plus essentielles. J’ai oublié que j’allais mourir.
Bien sûr, je ne l’ai pas oublié au sens littéral. Si quelqu’un m’avait demandé si je suis mortel, j’aurais répondu : « Oui, évidemment. » Mais il y a une différence entre savoir intellectuellement que l’on va mourir et se le rappeler régulièrement.
Pendant près de six semaines, je n’ai pas pensé une seule fois à ma mortalité. Lorsque je m’en suis rendu compte, cela m’a surpris. Je pratique le stoïcisme depuis des années. Le « memento mori » : souviens-toi que tu mourras, en est l’un des enseignements majeurs. Pourtant, il a suffi d’une nouvelle étape de ma vie, faite d’enthousiasme et d’occasions nouvelles, pour que cette pratique finisse par s’effacer discrètement.
Cette prise de conscience m’a amené à me poser une question : « si tout va bien dans la vie, si l’on est véritablement heureux, comblé et enthousiaste à l’idée de ce que l’on fait, alors pourquoi penser à la mort ? » Cela semble presque contre-productif. Réfléchir à notre mortalité ne risque-t-il pas de ternir notre joie de vivre ?
Quand la vie semble aller de soi
Les stoïciens diraient exactement le contraire. Il est des périodes où tout se passe à merveille. Nous apprécions notre travail. Nos relations sont harmonieuses. Nous faisons régulièrement de l’exercice, nous mangeons sainement, nous nous levons tôt, nous nous couchons à l’heure et nous traversons nos journées avec énergie et détermination.
Ce sont de belles périodes et nous devons les apprécier. Mais les stoïciens nous avertissent : ce sont précisément ces moments-là où nous risquons le plus de nous éloigner de l’essentiel.
Non pas parce que la vie est mauvaise, mais parce qu’elle est confortable.
Confort et pilotage automatique
Le confort a cette façon subtile de nous endormir et de nous faire passer peu à peu en pilotage automatique. Nous nous mettons à croire que demain nous est acquis. Nous cessons de nous demander si nous consacrons notre temps à ce qui correspond vraiment à nos valeurs les plus profondes, parce que tout semble « bien aller ».
Mais profiter de la vie n’est pas la même chose que vivre de manière intentionnelle. Le stoïcien ne se demande pas seulement : « Suis-je heureux ? » Il se demande aussi : « Est-ce que je vis en accord avec ce qui compte vraiment ? »
Sans le rappel régulier de notre mortalité, il est étonnamment facile de se laisser absorber par tout ce qui se présente à nous. Les semaines se transforment en mois qui eux-mêmes deviennent des années. Nous nous tenons sans cesse occupés, tout en nous éloignant peu à peu de la personne que nous espérions devenir.
C’est pourquoi le « Memento mori » est si important. Méditer sur la mort n’assombrit pas la vie : cela la rend plus claire.
Se souvenir que notre temps est limité nous rappelle nos priorités
En se rappelant que notre temps est limité, nos priorités apparaissent plus clairement. Nous pouvons alors nous apercevoir que, tout en profitant de la vie, nous passons peut-être deux heures chaque soir à faire défiler les réseaux sociaux. Même si, en soi, il n’y a là rien de mal : le divertissement a sa place.
Mais prendre conscience que notre vie est limitée pourrait nous amener à poser notre téléphone un peu plus tôt, éteindre notre écran, aller marcher, appeler un ami ou engager une véritable conversation avec la personne qui se trouve à nos côtés.
L’activité est la même, mais le regard a changé. Il en est de même pour le travail. Dans mon cas, j’aime sincèrement ce que je fais.
Prendre ce nouveau poste a été très stimulant. Mais le travail, même lorsqu’il est porteur de sens, tend à prendre beaucoup de place et à occuper chaque espace disponible de notre existence si nous le laissons faire.
Sans réfléchir à notre mortalité, il devient facile de justifier une heure de plus, puis une autre, puis encore une… Sans même nous en apercevoir, nous négligeons notre santé, nos relations, nos loisirs ou simplement ces instants de calme qui rendent une vie digne d’être vécue.
Méditer sur la mort ne nous dit pas que le travail est sans importance. Cela nous rappelle qu’il doit garder sa juste place. La conscience de notre mortalité ne doit pas nous angoisser mais nous préserver de la dispersion. Elle nous rappelle que chaque « oui » est aussi un « non » à autre chose. Puisque notre temps est limité, nos choix importent grandement.
En repensant à cela, je suis encore étonné d’avoir si facilement laissé de côté cette pratique. Ce n’était pas parce que ma vie allait mal, mais parce qu’elle allait bien. Heureusement, je m’en suis aperçu avant de trop m’éloigner de l’essentiel. J’ai repris ma pratique quotidienne de réflexion sur la mortalité et, presque immédiatement, j’ai perçu la différence. Mes priorités se sont clarifiées. Mon temps m’a semblé plus précieux. Mes conversations sont devenues plus attentives. Rien, à l’extérieur, n’avait changé ; mais mon regard, lui, avait changé.
Tel est le cadeau du « memento mori ». Si vous traversez l’une de ces belles périodes où la vie paraît stimulante, féconde et portée par un bel élan, ne croyez pas que vous n’avez plus besoin de méditer sur votre mortalité.
Vous en avez probablement plus besoin que jamais. Car se souvenir que l’on va mourir ne consiste pas à devenir obsédé par la mort.
Il s’agit de s’assurer que l’on est pleinement présent à la vie.
Crédits: Photo de Ross Sneddonsur Unsplash.
