
Le texte ci-dessous est la traduction française d’un article de John Sellars intitulé “Stoicism and the Art of Archery”, publié sur le blog de l’association Modern Stoicism. Traduction française de Sylvain Margot, relue par Maël Goarzin. Nous remercions l’auteur de cet article de nous avoir donné l’autorisation de publier la traduction de ce texte.
John Sellars est chercheur en histoire de la philosophie à la Royal Holloway, University of London. Son principal domaine de recherche est la philosophie antique, mais il s’intéresse également aux influences plus tardives de celle-ci ainsi qu’à la philosophie médiévale, de la Renaissance et du début de l’ère moderne. Il a écrit plusieurs livres sur la philosophie stoïcienne : The Art of Living (2003), Stoicism (2006), Hellenistic Philosophy (2018), et Lessons in Stoicism / The Pocket Stoic (2019), ouvrage traduit dans une douzaine de langues. Pour en savoir plus, veuillez consulter son site web.
Stoïcisme et tir à l’arc
par John Sellars
Il est dit que le philosophe stoïcien Antipater a eu recourt à une analogie avec le tir à l’arc pour expliquer le but de l’éthique stoïcienne. Le bon stoïcien, suggère Antipater, est comme un archer : il fait tout ce qu’il peut pour atteindre sa cible, mais son bonheur de dépend pas du fait qu’il l’atteigne ou non (Stobée, II.76 [11–15]). Ce qui compte, c’est qu’il tire bien car le fait que la flèche atteigne la cible ou non dépend de facteurs qui échappent à son contrôle.
Dans la littérature antique, cette analogie a amené certains [auteurs] à décrire l’art stoïcien, c’est-à-dire l’art de vivre, comme un art stochastique, à l’instar de la navigation ou de la médecine, c’est-à-dire dont les résultats dépendent en partie de facteurs autres que l’habileté du praticien (Alexandre, Quaest. 61 [1–28]). On peut même se demander si le stoïcisme n’avait pas en réalité deux buts légèrement différents : vivre une bonne vie, et faire son possible pour vivre une bonne vie (Cicéron, Fin. III.22). Sur ce sujet, Cicéron écrit :
« Supposons qu’on ait l’intention d’atteindre un but avec un javelot ou une flèche; c’est en ce sens que nous parlons d’un terme suprême dans les biens; dans cette comparaison, le tireur doit tout faire pour atteindre le but, et pourtant, tout faire pour l’atteindre, c’est là en quelque sorte sa fin suprême; c’est ainsi que nous parlons de souverain bien dans la vie; frapper le but, c’est là ce qui est à choisir de préférence, mais non pas à rechercher. » (Trad. Mario Meunier)
Pour le stoïcien, l’important n’est donc pas de toujours atteindre sa cible, mais plutôt de devenir un expert en archerie, le tir à l’arc étant considéré comme un art particulier dont l’expertise ne garantit pas toujours le succès.
Cette idée stoïcienne partage des traits communs avec le récit d’Eugène Herrigel sur l’art du tir à l’arc japonais et son apprentissage, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (Paris, 1998)[1]. Le livre est un journal intime relatant son propre apprentissage du tir à l’arc auprès d’un maître japonais, qu’il avait entrepris pour approfondir sa compréhension du zen. Au fil de son récit, Herrigel fait plusieurs remarques sur le zen et le tir à l’arc qui résonnent avec l’archer stoïcien d’Antipater, offrant une nouvelle perspective sur cette analogie.
Herrigel commence sa réflexion en considérant ce que l’apprentissage d’un art militaire médiéval sorti de son contexte et transformé en passe-temps pour des personnes qui n’ont nul besoin de savoir tirer des flèches peut avoir d’artificiel. L’archerie n’est plus une question de vie ou de mort. Pourtant, commente-t-il, « le tir à l’arc demeure affaire de vie ou de mort dans la mesure où il est un combat de l’archer avec lui-même » (p. 15–16). Il est devenu un « pouvoir spirituel » au cours duquel « le tireur se vise aussi lui-même » (p. 14). L’art zen moderne du tir à l’arc « ne consiste nullement à poursuivre un résultat extérieur avec un arc et des flèches, mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même » (p. 19–20). L’objectif est donc une transformation de soi.
L’un des plus grands défis auxquels Herrigel a dû faire face a été de se détendre. Son maître donnait l’impression que cet art était sans effort — ce qui était le cas pour lui. Mais plus Herrigel essayait d’atteindre le résultat escompté (toucher la cible), plus il échouait. C’était un cas classique d’effort acharné dans le but d’être détendu. La clef, lui dit son maître, était de ne plus se soucier de la flèche : « Nous ne nous préoccupions pas de ce que devenait notre flèche » (p. 47). Moins on se préoccupe d’atteindre la cible, plus le tir est fluide et détendu, ce qui augmente paradoxalement les chances d’atteindre la cible. Ainsi, le fait de ne pas se soucier d’atteindre son objectif augmente les chances de l’atteindre.
Mais ce qui est réellement important, c’est le changement d’objectif lui-même. Il ne s’agit plus du tout d’atteindre la cible; le véritable objectif est intérieur et non extérieur. « L’art véritable [du tir à l’arc…] est sans but, sans intention » (p. 55). Il faut devenir sans dessein, à dessein. La visée de la flèche est sans visée. Cela permet d’atteindre les deux objectifs, interne et externe : perfectionner son art du tir à l’arc et atteindre sa cible, mais vouloir atteindre la cible fait maintenant partie du problème et ne contribue à aucun de ces deux objectifs.
Comment réaliser cela ? La réponse est simple : ne plus penser et se laisser guider par l’instant, par la nature pourrait-on dire. Le maître archer n’aura « volonté d’intention » et sera « dégagé de toute connextion » (p. 65–66). Cela implique une transformation intérieure qui est essentielle pour progresser dans cet art. Ainsi, « l’œuvre intime qu’il doit réaliser est bien plus importante que les œuvres extérieures les plus prestigieuses, s’il lui arrive un jour de suivre sa vocation d’artiste » (p. 79). L’archer s’exécute « comme danse un vrai danseur » (p. 95), une analogie également utilisée par les stoïciens (Cicéron, Fin. III.24).
Ce qui est important, donc, c’est d’exécuter l’art lui-même plutôt que ce qui pourrait en résulter, comme le fait d’atteindre la cible. Le maître de Herrigel insiste sur le fait que « en admettant alors que vous touchiez la cible presque à chaque coup,, vous ne seriez encore qu’un artiste en tir qui peut s’exhiber. […] Enlevez donc de votre esprit cette préoccupation des coups au but. Même si tous vos coups n’y atteignent pas, vous pouvez devenir un Maître de l’arc » (p. 97–98). Même si l’on atteint la cible, cela n’est pas significatif en soi : « Les coups au but confirment de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur » (p. 99). Ainsi, toute l’attention doit être portée sur la pratique intérieure de l’art plutôt que sur le résultat extérieur. Il ne faut ni s’affliger des mauvaises flèches ni se réjouir des bonnes. « Il faut vous libérer de ce passage du plaisir au mécontentement. Il faut que vous appreniez à dominer cela, dans un état d’équanimité décontracté » (p. 106).
Herrigel fit quelques progrès en archerie. À la fin de sa formation, son maître lui dit : « […] au cours de ce années, vous vous êtes transformés, et ce que l’art du tir à l’arc apporte en soi : une lutte de l’archer contre lui-même, allant jusqu’aux plus ultimes profondeurs » (p. 112).
Cela nous aide-t-il à comprendre le stoïcisme ? Je pense que oui, pour les raisons suivantes. Le reproche antique selon lequel le stoïcisme devient confus à partir du moment où il propose deux objectifs — essayer effectivement d’atteindre sa cible tout en essayant de ne pas se soucier si on la manque ou non — n’a pas complètement disparu : « C’est évidemment être de mauvaise foi que de tenter quelque chose puis de dire que l’on ne soucie pas d’échouer ou non » ; « Si les stoïciens sont indifférents à l’issue des événements, alors pourquoi même tenter quoi que ce soit ? ». Ce que fait Herrigel, c’est de rejeter complètement le premier objectif : il s’agit tout simplement d’oublier de toucher la cible ou non. Le véritable but n’est absolument pas extérieur, mais bien intérieur. Il implique une transformation intérieure qui, incidemment, améliorera également les succès extérieurs, bien que cela soit presque hors de propos à partir de ce moment.
Ce qui compte, c’est la manière dont on agit et non le résultat de ces actions. Selon Herrigel, cela implique de lâcher prise, d’agir et de ne pas trop réfléchir. À première vue, cela peut sembler très zen et assez peu stoïcien, et pourrait être une rupture dans le parallèle entre les deux. Mais nous pouvons traduire cela dans le cadre général du stoïcisme en disant que ce conseil est simplement de suivre la nature, d’agir spontanément, d’embrasser ses instincts naturels, plutôt que de trop réfléchir à ce qu’il convient de faire. Les stoïciens encouragent les gens à suivre la « raison », mais il s’agit de la « raison » dans le sens d’ordre de la nature, ce qui n’est pas nécessairement la même chose qu’une rationalité délibérée et instrumentale.
L’art zen du tir à l’arc et l’art de vivre stoïcien ont en commun une indifférence apparemment paradoxale à l’égard de la réussite ou de l’échec. Ce qui compte, c’est de maîtriser l’art et de le pratiquer. Dans le cas du stoïcisme, cela signifier agir de manière vertueuse, avec les bonnes intentions, en tout temps et comme fin en soi. Il s’agit de cultiver l’état d’esprit approprié qui, comme l’affirme le maître de Herrigel, permet de jouir d’une équanimité tranquille, que l’on atteigne ses objectifs ou non.
[1] Herrigel, Eugen. 1998. Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc. Traduit de l’allemand. Paris: Dervy.
Crédits: Kalvicio de las Nieves, Kyudo, Licence CC BY-NC.