
Le texte ci-dessous est la traduction française d’un article de John Sellars intitulé “What is a Stoic? Some historical reflections”, publié sur le blog de l’association Modern Stoicism. Traduction française de Maël Goarzin, relue par Sylvain Margot. Nous remercions l’auteur de cet article de nous avoir donné l’autorisation de publier la traduction de ce texte.
John Sellars est Reader en Histoire de la philosophie à Royal Holloway, University of London. Il est l’un des membres fondateurs de Modern Stoicism et de Aurelius Foundation, deux associations qui visent à faire connaître les idées stoïciennes à un large public. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels The Art of Living (2003), Stoicism (2006), Lessons in Stoicism (2019), et Marcus Aurelius (2021). Il est également l’éditeur de l’ouvrage The Routledge Handbook of the Stoic Tradition (2016).
Qu’est-ce qu’un stoïcien ? Quelques réflexions historiques
Par John Sellars
Qu’est-ce qu’un stoïcien ? Qui peut être (ou a été) considéré comme stoïcien ? On pourrait penser que la meilleure façon de répondre à ces questions serait de se concentrer sur un ensemble de doctrines fondamentales et de définir comme stoïcien toute personne qui adhère ou a adhéré à ces doctrines. On pourrait également se baser sur le fait de suivre les préceptes stoïciens, de mener une vie stoïcienne ; toute personne agissant ainsi serait alors stoïcienne.
Qui, dans l’Antiquité, était considéré comme stoïcien ? L’approche qui consiste à identifier un « ensemble de doctrines fondamentales » pose certains problèmes. Même lors de ses premières manifestations à Athènes, le stoïcisme était loin d’être un ensemble de doctrines figées adoptées par des disciples incapables de réfléchir par eux-mêmes. Les stoïciens de l’époque hellénistique étaient des philosophes et, comme tous les philosophes, ils étaient enclins à débattre entre eux. Le stoïcien romain Sénèque a écrit cette phrase célèbre : « Nous ne sommes pas dans une royauté ! Chacun de nous affirme sa propre indépendance » (Lettres à Lucilius, 33, 4, trad. Maxime Rovère). Certains chercheurs ont tenté de minimiser cette remarque, suggérant qu’en règle générale, les membres de toutes les écoles hellénistiques avaient un fort sentiment de loyauté envers le fondateur de leur école — Zénon de Citium dans le cas des stoïciens.
Zénon fonda l’« école » à Athènes vers 300 av. J.-C., après avoir étudié avec le cynique Cratès, le Mégarien Stilpon et, à l’Académie de Platon, avec Polémon (Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, VII, 2). Ce n’est pas Zénon, mais, selon la légende, le troisième responsable de l’école, Chrysippe de Soles, qui développa réellement le stoïcisme en un corps de pensée systématique. Chrysippe aurait écrit quelque 705 livres (VII, 180). Comme le dit Diogène Laërce, « s’il n’y avait pas Chrysippe, il n’y aurait pas de Portique » (VII, 183, trad. Richard Goulet). Cependant, même si les stoïciens mettaient l’accent sur l’unité de leur propre philosophie (voir par exemple Diogène Laërce, VII, 41-43), l’idée d’une philosophie comme système abstrait de pensée est très récente, qui n’a pris son essor qu’au XVIIIe siècle. De plus, la question de l’unité de la « philosophie » de Chrysippe reste ouverte. L’une de nos sources les plus importantes concernant l’œuvre de Chrysippe est le platonicien tardif Plutarque, qui cite des passages apparemment contradictoires tirés des œuvres de Chrysippe afin de montrer les contradictions inhérentes au stoïcisme. Il est toutefois presque impossible de juger les affirmations de Plutarque puisque les citations sont toutes sorties de leur contexte d’origine. Par exemple, les passages contradictoires pourraient très bien provenir d’œuvres écrites à des décennies d’intervalle. Si Chrysippe était le grand philosophe que beaucoup dans l’Antiquité prétendaient qu’il était, alors il aurait certainement pu développer ses opinions et changer d’avis au fil du temps. Il n’y a peut-être jamais eu une seule doctrine unifiée que l’on pourrait appeler « la philosophie de Chrysippe » et qui aurait été maintenue de manière cohérente tout au long de ses 705 livres, même si certains stoïciens ultérieurs ont peut-être tenté de résumer cette vaste production littéraire.
Dans l’Antiquité et durant longtemps ensuite, l’histoire de la philosophie était présentée comme une histoire des philosophes, que l’on regroupait en écoles, et non des philosophies. L’histoire de la Stoa de l’époque hellénistique est avant tout celle d’une série de philosophes qui s’identifiaient eux-mêmes comme « stoïciens ». Initialement, cela reflétait le fait que les membres fondateurs de l’école se réunissaient dans un lieu particulier, le Portique peint (Stoa Poikile) situé à l’extrémité nord de l’agora d’Athènes ; mais avec le temps, cela en est venu à refléter un engagement envers un ensemble commun de doctrines philosophiques. (Il convient de noter que les premiers disciples de Zénon se faisaient appeler « zénoniens » et n’ont adopté le nom de « stoïciens » que plus tard [voir Diogène Laërce, VII, 5]. Ce changement reflétait peut-être le désir de ne pas être lié par les doctrines du fondateur). Malgré tout, comme le souligne le commentaire de Sénèque, les stoïciens de l’époque hellénistique n’étaient pas d’accord sur tout et nous disposons de nombreux témoignages de stoïciens ultérieurs contestant la vision stoïcienne supposée orthodoxe sur tel ou tel sujet. Parmi les exemples les plus connus, citons Ariston de Chios sur la distinction entre différents types d’« indifférents » (Diogène Laërce, VII, 160) et Boéthos de Sidon sur le cosmos en tant qu’être vivant (VII, 143). Ces deux concepts semblent être des doctrines stoïciennes centrales, mais aucun de ces stoïciens ne s’est senti obligé de quitter l’école et ils n’ont pas non plus été expulsés par ceux avec lesquels ils étaient en désaccord. Ariston est à jamais qualifié de « stoïcien hétérodoxe », mais le fait est qu’il est resté stoïcien et ne s’est pas enfui pour devenir cynique.
On peut se demander s’il existait réellement un ensemble fondamental de principes philosophiques auxquels tous les stoïciens adhéraient, ou s’il s’agissait simplement d’un ensemble de convergences philosophiques ne donnant lieu à aucune doctrine sacro-sainte ; ou peut-être s’agissait-il simplement d’une tradition de pensée en constante évolution qui, historiquement, remontait aux réunions de Zénon sous le Portique peint. Quelle que soit la réponse apportée à cette question, je voudrais souligner ici que le stoïcisme hellénistique était lui-même une tradition de pensée en pleine évolution, fondée par Zénon, fortement identifiée à Chrysippe, mais englobant également un large éventail d’autres philosophes, d’Ariston et Cléanthe à Panétius et Posidonius. Dans les présentations traditionnelles du stoïcisme, Panétius et Posidonius sont présentés comme des philosophes appartenant au « Moyen stoïcisme », hétérodoxes et éclectiques par rapport à leurs prédécesseurs. Ces dernières années, on a remis en question le degré d’hétérodoxie de Posidonius, par exemple ; mais même si tel était le cas, la diversité et les débats qui existaient déjà au sein de l’école ne le rendaient pas pour autant illégitime. (Je le répète : c’est ainsi que fonctionnent les philosophes, ils discutent entre eux !) Même à l’époque hellénistique, le stoïcisme était donc un mouvement riche et diversifié, une tradition vivante et complexe.
La tradition vivante des maîtres et élèves qui pouvaient retracer leur lignée jusqu’à Zénon prit fin à la fin de la période hellénistique. Les derniers chefs de l’école dont on ait trace sont Mnésarque et Dardane (Cicéron, Académiques, II, 69). Cicéron, qui a rédigé les premiers comptes rendus que nous ayons sur le stoïcisme, et à certains égards les plus importants, s’est rendu à Athènes à une époque où les écoles athéniennes étaient plus ou moins à leur fin, mais il a réussi à assister aux conférences de Posidonius à Rhodes, ce qui fait de lui l’une des dernières personnes à avoir une connaissance directe de la tradition stoïcienne athénienne. Au cours des premiers siècles de notre ère, de nombreux philosophes se sont explicitement identifiés comme stoïciens, mais leur connaissance de la philosophie stoïcienne athénienne dépendait désormais des textes.
L’un des premiers et des plus célèbres de ces « stoïciens inspirés par les textes » fut Sénèque. Sénèque revendiquait le titre de « stoïcien », mais n’hésitait pas à développer des idées d’Épicure lorsqu’il les trouvait raisonnables (encore une fois, il était philosophe, et non une personne convertie à une religion). Il a également étudié à l’école philosophique de Quintus Sextius, à travers lequel il a adopté un certain nombre d’idées et de pratiques pythagoriciennes (et bon nombre des exercices pratiques que Sénèque recommande et que les gens considèrent aujourd’hui comme typiquement « stoïciens » trouvent en fait leur origine dans le pythagorisme). Sénèque s’est donc inspiré d’idées provenant de plusieurs sources, mais a choisi de s’identifier comme stoïcien. Il était également en contact étroit avec plusieurs autres adeptes du stoïcisme, notamment son neveu Lucain, Cornutus et le poète Perse, qui aurait possédé une collection comprenant la quasi-totalité des œuvres de Chrysippe. Il s’agissait d’une nouvelle sorte de communauté stoïcienne locale et composée d’amis.
À peu près à la même époque, Musonius Rufus donnait des cours sur le stoïcisme à Rome, auxquels assistait un esclave nommé Épictète, qui allait fonder sa propre école à Nicopolis, sur la côte ouest de la Grèce, après avoir obtenu sa liberté. Les élèves de l’école d’Épictète étudiaient les œuvres de Chrysippe, tout en étant constamment exhortés à appliquer le stoïcisme dans leur vie quotidienne. Les propos tenus par Épictète lors de ses cours furent consignés par l’un de ses élèves, l’historien Arrien, et eurent une influence décisive sur le jeune Marc Aurèle, qui rédigea ses propres pensées « à lui-même » vers la fin de sa vie. Nous voyons ici à nouveau un mélange de ce que nous pourrions appeler le « stoïcisme fondé sur les textes » et la création de nouvelles communautés stoïciennes.
Les textes de Chrysippe étaient encore facilement accessibles à cette époque, comme en témoignent les fréquentes citations chez des auteurs tels que Plutarque et Galien ; mais à la fin de l’Antiquité, ils semblaient avoir tous disparu. Depuis lors, la réception des idées stoïciennes a été étroitement liée à la transmission des textes soit par les stoïciens postérieurs (Sénèque, Épictète, Marc Aurèle), soit par d’autres auteurs, souvent hostiles, rapportant les idées stoïciennes. Dans l’Occident latin, les principales sources ont toujours été Sénèque et Cicéron.
La réception des idées stoïciennes depuis l’Antiquité diffère du stoïcisme romain de deux manières : premièrement, les lecteurs ultérieurs ont pris les auteurs romains comme principale source d’information, car ils n’avaient pas accès aux œuvres des stoïciens hellénistiques ; deuxièmement, la grande majorité de ces lecteurs étaient depuis très longtemps sincèrement ou publiquement attachés à la doctrine chrétienne, et n’approuvaient donc pas chaque idée stoïcienne qu’ils rencontraient. Ils acceptaient certaines doctrines, mais en rejetaient d’autres ou restaient silencieux à leur sujet. En cela, ils n’étaient pas différents des stoïciens romains eux-mêmes, ni même de nombreux stoïciens hellénistiques, comme j’ai tenté de le montrer.
Qu’est-ce que tout cela veut dire pour la question posée au début de cet article : « Qu’est-ce qu’un stoïcien ? ». Depuis le premier siècle avant notre ère, le « stoïcisme fondé sur les textes » implique que les gens lisent des textes stoïciens, trouvent des éléments qui leur plaisent, mais peut-être aussi d’autres qui ne leur plaisent pas, en fonction de leur tempérament, de leur jugement, de leurs croyances actuelles et de leur contexte culturel. Ceux qui pensent être d’accord avec une grande partie de ce qu’ils trouvent choisissent d’adopter le titre de « stoïcien ». D’autres préfèrent éviter les étiquettes. Chaque rencontre personnelle avec les idées contenues dans les textes sera bien sûr unique. Chacune se suffit à elle-même. Il sera plus ou moins impossible de juger laquelle est « véritablement stoïcienne », étant donné qu’il n’y a jamais eu un ensemble unique de doctrines stoïciennes définitivement acceptées par tous les philosophes de l’Antiquité membres du Portique athénien. Au lieu de cela, nous observons une série de points communs.
L’expression « stoïcisme contemporain » (« modern Stoicism » en anglais) est tout à fait appropriée pour désigner le regain d’intérêt récent pour le stoïcisme en tant que source de conseils pratiques pour la vie quotidienne. Elle indique que les personnes qui s’y réfèrent ne prétendent pas ressusciter un système de pensée antique dans son ensemble, mais plutôt prendre ce qu’elles trouvent utile et l’appliquer dans un contexte contemporain. Toutefois, il serait erroné de penser que le « stoïcisme contemporain » puisse être défini comme un ensemble de doctrines, distillant en quelque sorte les idées fondamentales du stoïcisme antique et les actualisant pour le monde d’aujourd’hui, et à partir desquelles les individus pourraient être jugés comme « stoïciens » ou non (et qui pourraient elles-mêmes être jugées comme n’étant pas suffisamment « stoïciennes »). Il s’agit plutôt de personnes qui lisent des textes stoïciens, retiennent ce qu’elles trouvent acceptable ou utile et, dans certains cas, choisissent de s’identifier comme stoïciens. Et il en est ainsi depuis très longtemps.
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