Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article de John Kuna, “Stoic harmony and love“, paru au mois de janvier 2024 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article et l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.


L’amour et l’harmonie stoïcienne

par John Kuna

Une vie harmonieuse

Zénon a souvent évoqué l’idée selon laquelle une vie bien vécue est une vie qui suit un cours harmonieux. Chrysippe a repris ce concept pour l’étendre à une vie en accord avec la nature. Nombreux sont les différents aspects de la nature humaine : notre créativité, notre capacité à raisonner, notre capacité à bien exprimer nos pensées. J’aimerais, pour ma part, me concentrer sur ce qui est peut-être l’élément le plus fondamental de la nature humaine – l’amour et l’attention que nous portons aux autres. Trouver une meilleure façon d’aimer conduit non seulement à des relations plus harmonieuses, mais nous aide aussi à devenir une meilleure personne.

Nous avons tous été confrontés, au cours de notre vie, à des problèmes d’amour, à une séparation ou à une perte. Peut-être avons-nous vécu une histoire d’amour avec quelqu’un qui a fini par se désintéresser de nous. Peut-être avons-nous perdu soudainement un parent que nous aimions profondément. Peut-être aimions-nous quelqu’un qui n’a jamais partagé les mêmes sentiments à notre égard. Quel que soit le cas, que ce soit d’ordre amoureux, familial ou amical, le stoïcisme fournit un cadre qui peut nous aider à mieux aborder l’amour et à vivre plus harmonieusement.

Le stoïcisme mal interprété

Quand j’ai découvert le stoïcisme, j’ai mal interprété beaucoup de concepts. En particulier, je me souviens avoir été rebuté par la façon dont était évoqué l’amour. J’ai lu ce passage d’Épictète :

A propos de chaque chose qui te fait plaisir, ou t’est utile, ou que tu aimes, pense à te dire de quelle sorte elle est, en commençant par les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi  « j’aime un pot de terre ». Et s’il se casse, tu ne seras pas troublé. Si tu embrasses tendrement ton enfant ou ta femme, dis-toi que tu embrasses un être humain ; et s’il meurt, tu ne seras pas troublé.

Arrien, Le Manuel d’Epictète, 3, traduit par Lucienne Ancet

Au début, j’ai trouvé ce passage très dur. Mais après avoir approfondi la philosophie stoïcienne et après avoir traversé plusieurs épreuves personnelles, je suis revenu sur ce chapitre du Manuel d’Épictète et j’ai réalisé sa profondeur. Si nous acceptons que la personne ou la chose que nous aimons peut avoir et aura une fin, cela nous libère de la peur et de l’attachement, ce qui nous permet d’aimer pleinement et profondément à chaque instant.

Aimer en stoïcien

Les stoïciens soutiennent qu’il est impossible d’aimer correctement sans comprendre correctement la vertu, ce qui signifie que bien vivre c’est aussi savoir aimer. Sans refuser ni éviter les relations intimes ou amoureuses, ils ne se cramponnent pas désespérément à l’autre comme un amoureux transi. L’amour stoïcien est un amour d’appréciation plutôt qu’un amour d’attachement. Si vous êtes attachés ou accrochés à ceux que vous aimez, cela devient étouffant pour ceux que vous affectionnez. Cela crée des souffrances inutiles et déforme votre jugement. Tout d’abord, un amour d’appréciation permet de se réjouir de la raison même de cet amour. Il chérit le temps passé ensemble. De plus, quand vous êtes loin l’un de l’autre vous ne conservez que de bons souvenirs. C’est une expérience totalement positive pour les personnes qui la connaissent. Et lorsque la relation se termine, cela ne provoque pas le désespoir.

Comme Sénèque le fait régulièrement dans ses Lettres à Lucilius lorsqu’il cite Épicure notamment, je vais faire référence à une sagesse profonde, qui n’est pas celle d’un stoïcien mais de quelqu’un avec lequel je ne serai jamais d’accord sur la plupart des choses :

Si vous aimez une fleur, ne la cueillez pas.
Si vous la cueillez, elle meurt et cesse d’être ce que vous aimez.
Donc, si vous aimez une fleur, laissez-la.
L’amour n’est pas la possession.
L’amour est une question d’appréciation.


Osho Rajneesh

Apprécier l’instant présent

L’amour n’est pas une question de possession ; réfléchissez à l’amour que vous ressentez pour la nature lors d’une randonnée. Vous passez devant mille petites merveilles. L’écureuil qui se repose malicieusement sur une pierre. Les feuilles d’un arbre qui ondulent doucement sous l’effet de la brise. Les nuages qui flottent et se dissipent très haut dans le ciel. Le ruisseau qui gargouille sous vos pieds. Vous aimez chaque instant et le chérissez tout autant. Pourtant, une fois la randonnée terminée, vous n’êtes pas envahi par le désespoir. Vous avez apprécié cette expérience et ce moment dans la nature.

Il en est de même pour l’amour que vous portez à l’autre. Vous aimez sentir sa présence, à chaque moment que vous partagez. Mais quand vient le moment de la séparation, elle est aussi naturelle que la poursuite de votre chemin. Alors, ne désespérez pas quand vous ne partagez plus sa vie – appréciez les bons moments passés ensemble, les leçons que vous avez apprises et l’amour que vous lui avez porté.

Aimer sans s’accrocher

Alors que nous entrons dans cette nouvelle année, je vous encourage à évaluer l’amour que vous portez ou avez porté aux êtres qui vous sont chers. Demandez-vous si vous les aimez pour ce qu’ils sont ou si vous vous accrochez à eux par peur de les perdre ? Comment pouvez-vous redéfinir votre amour pour le rapprocher de la vision stoïcienne ?


Crédits: Photo de micheile henderson sur Unsplash

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