Le stoïcisme de la Silicon Valley

Classé dans : Blog | 0

Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot, de l’article de Kai Whiting, “Silicon Valley Stoicism“, paru au mois de novembre 2021 dans le magazine The Stoic, dirigé par Chuck Chakrapani. Nous remercions l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.

Kai Whiting est co-auteur de Being Better : Stoicism for a World Worth Living In. Il est chercheur et chargé de cours en développement durable et stoïcisme à l’UC Louvain, en Belgique.


Le stoïcisme de la Silicon Valley

Par Kai Whiting

Des adeptes contestables

Pour moi, les stoïciens de la Silicon Valley figurent peut-être parmi les adeptes les plus contestables du stoïcisme, précisément parce qu’ils disposent d’une quantité démesurée de pouvoir et d’argent. Personnellement, je pense qu’un grand nombre de personnes se lancent dans le stoïcisme parce qu’ils pensent que c’est la recette secrète de la Silicon Valley. Malheureusement, beaucoup de ces personnes se frayent un chemin dans le stoïcisme non pas parce qu’elles veulent améliorer leur disposition intérieure, mais parce qu’elles veulent vraiment être riches et puissantes.

Se focaliser sur la richesse en tant qu’indifférent

La Silicon Valley a tout intérêt à se concentrer sur la richesse en tant qu’« indifférent » (ce qui signifie, selon les stoïciens, qu’elle n’a aucune incidence sur notre disposition intérieure) plutôt que sur les valeurs cosmopolites ou sur l’éthique stoïcienne de la vertu, qui a beaucoup à dire sur la justice et le renoncement à la cupidité (un vice selon les stoïciens) !

S’il est vrai que les stoïciens n’ont jamais dit que nous ne pouvions pas être riches ou puissants (après tout, le stoïcien le plus célèbre est l’empereur romain Marc Aurèle), ils n’ont pas non plus dit que la richesse est quelque chose qui vaut la peine d’être recherchée ou accumulée, surtout si c’est au détriment de nos valeurs morales. Les stoïciens de la Silicon Valley ont raison de dire : « nous pouvons être riches parce que la richesse est un indifférent ». Mais se concentrer sur la façon d’être davantage résilient en vue d’un gain financier ou pour obtenir un certain statut professionnel n’est absolument pas du stoïcisme.

Zénon de Citium, le fondateur de la philosophie stoïcienne, décrit dans la République, dont malheureusement ne subsistent que des fragments, une vision utopique de la société. Le fait qu’il l’ait appelée « République » revêt une signification importante : il ne s’intéressait pas particulièrement à ce qui faisait un bon individu stoïcien. Ce qu’il voulait vraiment savoir, c’était ce qui faisait une bonne communauté stoïcienne.

Ce n’est pas un fait obscur, dissimulé, qu’il faudrait vraiment approfondir pour trouver ; c’est inscrit juste là, dans le titre. En bref, quand on se concentre sur son intérêt personnel au détriment de la communauté, on va totalement à l’encontre de la conception que Zénon se fait du stoïcisme. Dans son utopie, il n’y a pas de propriété privée (oh, pauvre Silicon Valley !), il n’y a pas d’argent (oh, pauvre Silicon Valley !). Personne ne prend plus que ce dont il a besoin. Il n’y a pas besoin d’accumuler en dehors de la communauté parce que, fondamentalement, c’est une vision utopique d’une communauté de sages et que les sages n’ont pas du tout besoin d’accumuler à un niveau individuel. Ils savent exactement ce dont ils ont besoin à tout moment et ils utilisent uniquement ce dont ils ont besoin.

L’argent n’a rien à voir avec la vertu

Si vous avez de l’argent, agir vertueusement consiste à l’utiliser de manière appropriée. Le fait d’en avoir ou de ne pas en avoir n’a absolument rien à voir avec la vertu. Dans le stoïcisme, il n’y a aucun moyen de justifier rationnellement le fait que vous méritiez ou ne méritiez pas de posséder une quelconque quantité d’argent ou de pouvoir (ou leur absence). En effet, l’argent qui se trouve sur votre compte bancaire ou les opportunités d’emploi qui vous sont offertes ne dépendent pas entièrement de vous ; ils dépendent également des pensées, des actions et des attitudes d’autres personnes ; tout ceci échappe, finalement, à votre contrôle. Même si vous pouvez prétendre avoir une certaine influence sur le résultat, cela reste vrai, tout simplement parce que vous ne pouvez pas décider de l’opinion des autres à leur place !

Ignorer la construction de la personne morale

En résumé, le stoïcisme de la Silicon Valley échoue précisément parce qu’il souligne que la richesse est un indifférent et ignore presque complètement l’importance de la disposition vertueuse. Il est insuffisant parce qu’il met l’accent sur un développement personnel « stoïcien » visant l’accumulation des richesses, plutôt que sur la façon d’apprendre à ne pas commettre de fautes morales. Encore une fois, les stoïciens de l’Antiquité n’ont certainement pas ignoré les indifférents, mais les ont plutôt utilisés pour indiquer comment ils sont toujours subordonnés à la seule chose digne d’être poursuivie – la disposition vertueuse, la seule chose qui vous permette de vous épanouir, indépendamment de votre richesse ou de votre statut social.


Crédits: Photo by Greg Bulla on Unsplash.

Pour citer cet article: Michel Rayot, "Le stoïcisme de la Silicon Valley". Publié sur Stoa Gallica le 17 novembre 2021. Consulté le 1 décembre 2021. Lien: https://stoagallica.fr/le-stoicisme-de-la-silicon-valley/.
Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *