Qu’est-ce qui est honorable ?

Ce texte est une traduction en français, par Michel Rayot et Maël Goarzin, de l’article d’Anthony Arthur Long, “What is “Honourable” in Stoicism?“, paru au mois d’octobre 2023 dans le magazine The Stoic. Nous remercions l’auteur de cet article et l’éditeur de The Stoic de nous avoir donné l’autorisation de traduire ce texte et de le publier ici.

A. A. Long est professeur émérite de lettres classiques, professeur émérite de littérature Irving Stone et professeur affilié de philosophie et de rhétorique à l’Université de Californie à Berkeley.


Qu’est-ce qui est honorable ?

par A. A. Long

« Qu’est-ce qui est honorable ? » est une très bonne question, qui touche au cœur du stoïcisme et dont la réponse est tout aussi pertinente pour les adeptes du stoïcisme contemporain.

« Honorable » est la traduction du mot latin honestus utilisé par Sénèque, d’où dérive l’anglais « honest » et le français « honnête ». C’est la traduction classique même si parfois nous trouvons : « moralement honorable » ou « d’une valeur morale ». Ces deux dernières traductions, en ajoutant la notion de « morale », indiquent clairement que l’honorabilité en question ne constitue pas un titre officiel, comme lorsqu’un juge ou une personnalité politique est appelé « l’honorable » ou « votre honneur » ou lorsque les noms de certains élèves sont inscrits sur le « tableau d’honneur ».

La bonté se définit par l’intention et par l’effort, et non par le succès

Le problème, je pense, est que dans l’usage actuel le mot « honorable » est un mot plutôt désuet et rébarbatif. D’après les dictionnaires, on peut le définir comme étant estimable ou droit, ce qui ne semble pas grand-chose au regard de ce que les stoïciens recherchent et qui est de la plus haute importance. Selon eux, ce n’est pas ce qu’une personne accomplit ou le résultat de son action mais la qualité de sa disposition intérieure et de son intention qui lui confèrent sa bonté et son vrai mérite. Ainsi, quand quelqu’un déploie tous les efforts possibles pour sauver une personne de la noyade sans y parvenir, il réalise une action honorable. La bonté de l’action consiste entièrement dans cette noble intention et dans cet effort admirable ; la réussite du sauvetage, même si elle est vivement souhaitée, ne peut pas accroître cette bonté.

En latin, Sénèque écrit : « seul l’honorable est bon ». Il traduit la phrase grecque – « monon to kalon agathon – « seul le beau est bon ». Kalon signifie plus fondamentalement « d’apparence juste et belle », et par extension, tout ce qui relève de cette nature, y compris les individus particulièrement remarquables, que ce soit pour leur qualité ou leur naissance, leur statut ou leurs actions. Les héros d’Homère sont ainsi décrits en raison de leur noblesse et de leurs exploits. Le contraire de kalon est un mot qui signifie laid ou honteux.

Lorsque le stoïcisme se développe, kalon ne signifie plus seulement « beau » au sens littéral mais bien « admirable, « louable » au sens éthique du terme pour qualifier la disposition intérieure et les actions. « Kalon » perd sa connotation de statut social élevé.  Ainsi, une action courageuse ou généreuse est « kalon » lorsqu’elle se démarque et qu’elle nous fait exprimer un « waouh ! », ou bien : « c’est vraiment formidable ! », comme on dirait aujourd’hui. Cette action est considérée comme « bonne » parce qu’elle est bénéfique, précieuse, digne d’être réalisée et souhaitable.

Les vertus ont une valeur particulière

Pour les stoïciens, seul ce qui est honorable est bon. Cela signifie que les actions vertueuses (les actions courageuses, justes, etc.) ont une valeur particulière parce que, contrairement à tout ce que les gens aiment et veulent en général (santé, richesse, estime), ces actions sont belles, admirables et dignes d’éloge en elles-mêmes. Bien sûr, l’idée que « rien d’autre n’est bon » peut sembler paradoxale ; les stoïciens le reconnaissent et l’affirment délibérément. Ils ont mis l’accent sur ce point afin de se présenter comme les véritables héritiers de Socrate (qui prônait ce paradoxe avant eux). Ils admettent que nous aimons et désirons naturellement la santé, la richesse et l’estime, néanmoins, tout cela ne peut pas être considéré comme « bon » dans le sens de ce qui rend une existence admirable.

La bonté inconditionnelle

Les stoïciens anticipent largement l’idée de Kant selon laquelle il existe une sorte de bonté qui se distingue de la valeur de ces choses extérieures : une bonté inconditionnelle, motivée uniquement par des intentions justes, indépendamment des résultats. Cependant, Kant l’a appelé « la bonne volonté », ce qui rend la motivation entièrement interne. En considérant que le seul bien est « l’honorable », les stoïciens maintiennent le lien traditionnel entre l’honneur et la beauté ; comme lorsqu’on déclare, en parlant d’un acte héroïque, qu’« il n’y a rien de plus beau ». Les stoïciens avancent même que les actions vertueuses sont reconnaissables en tant que telles : on peut voir leur valeur morale. Ils préservent également le statut élevé de l’honorable, à travers le modèle du « sage ». Ce qui ne signifie pas que les personnes vertueuses soient littéralement anoblies, mais qu’elles se distinguent des autres en raison de leurs vertus. Ainsi, mieux vaut ne pas traduire le terme « honestum » de Sénèque par « moralement honorable », mais simplement par « honorable », car il n’y a pas d’autre forme d’honneur.

Le stoïcisme inverse nos priorités

En quoi tout ceci est-il pertinent ? Parce que nous vivons dans un monde où la lutte pour l’obtention de statuts et de biens matériels est devenue primordiale. Le stoïcisme inverse ces priorités. Il enseigne que le statut élevé, la distinction et la beauté sont principalement et essentiellement liés au caractère vertueux de la disposition intérieure et au comportement qui en découle.


Photo de Jeremy Perkins sur Unsplash

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